Psychanalyse...

Cinquième rencontre à Faugaret
Samedi 21 mai 2016

Problèmes posés à/par la psychanalyse
Psychanalyse et éthique pour le monde contemporain
Conférences et débats



Le thème de cette rencontre résulte de ce que l'on pourrait appeler le paradoxe du sujet "post-moderne" et dont nous faisons l'épreuve tant au plan singulier pour l'entendement ou le gouvernement de notre vie, qu'au plan collectif dès lors que, notamment, nous entreprenons à quelque titre que ce soit de considérer les métiers impossibles dont Freud a fait l'inventaire : gouverner, éduquer et soigner...

Interventions de

Gilles Herlédan : Quelques aspects contemporains de la quête du sens
Tineke Gauchet Engelen :
Le premier mot
Alain Cochet :
Traitement du sujet en anthropologie et en psychanalyse
Jean-François Dubernet :
Désir d'éthique


Les textes ou comptes-rendus des interventions seront progressivement mis en ligne

G. Herlédan

T Gauchet-Engelen

A. Cochet

J.-F. Dubernet


Alain COCHET
De la Lettre à l’Être
Essai d'anthropologie clinique

Éditions de L'Harmattan

IJBN: 978-2- 2-343-05867-2 . avril 2015 . 242 pages .


Une publication qui ouvre de nouveaux champs conceptuels et cliniques.

En définissant le désir comme la métonymie du manque à  être, Lacan le positionne dans le plus étroit rapport à la question de l'existence. Il s'inscrit dans la philosophie de Hegel et de Spinoza, qui tend à promouvoir le désir comme essence de l'Homme, et surtout qui le lie au besoin de reconnaissance de son Être.
Tout autre est l'approche de cet essai, qui s'inscrit dans une démarche d'anthropologie psychanalytique. Le manque à être nous paraît relever d'un champ tout à fait différent de celui qui concerne le manque du désir, en tant que tel. C'est que l'identité s'atteste de formes d'écriture, par une combinatoire de lettres (au sens large) qui vient faire office de signature pour le sujet. Ce support est à différencier du matériau signifiant qui, dans le champ de la parole et du langage, vient à être support du désir.
Une fois la structure mise en place, l'Être fait toujours défaut. Il est toujours l'Être perdu, et le sujet ne cesse de fabriquer de l'étant, guidé par un Pousse à Être qui l'entraîne sur la voie d'une écriture de soi. Cette nouvelle approche a, entre autres, des conséquences dans le champ de la clinique des psychoses.


Alain Cochet est docteur en psychologie et exerce en tant que psychologue clinicien. Intéressé par les questions de topologie et de logique dans l'enseignement de Jacques Lacan, il travaille plus particulièrement sur la question de l'écriture dans le champ de la psychanalyse.

Déconstruire le Symbolique  ?

Le fait symbolique, est repérable dès les premières productions culturelles de l’Homme. On trouve sa trace dans l’érection des monuments les plus somptueux comme dans les manifestations plus humbles que sont les fabrications de stèles, tertres, tumulus, tombeaux, gravures murales, premières écritures, etc…

L’ethnographie des sociétés traditionnelles a par ailleurs montré qu’un «  ordre  » symbolique réglait, dans le cadre des liens de parenté, la circulation des biens, des animaux, et tout aussi bien des femmes. Il s’agit d’un ordre contraignant dans sa forme, inconscient dans sa structure, qui prescrit l’échange des dons, les pactes d’alliance, les sacrifices, les rituels religieux, les prohibitions et les tabous. L’anthropologie structurale a relevé le caractère universel d’un pur formalisme logique à l’œuvre dans les différents types d’échange qui constituent le lien social.

Lacan trouve dans l’Anthropologie structurale de Claude Lévi-Strauss les fondements de sa pensée à cet égard  : «  Il (l’inconscient) se réduit à un terme par lequel nous désignons une fonction  : la fonction symbolique, spécifiquement humaine, sans doute, mais qui, chez tous les hommes, s’exerce selon les mêmes lois  ; qui se ramène en fait à l’ensemble de ces lois. […] Que le mythe soit recréé par le sujet ou emprunté à la tradition, il ne tire de ses sources, individuelles ou collectives (entre lesquelles se produisent constamment des interpénétrations et des échanges) que le matériel d’images qu’il met en œuvre  ; mais la structure reste la même, et c’est par elle que la fonction symbolique s’accomplit  ».  
L’ordre symbolique, en tant que structure, est donc à distinguer du symbolisme qui concerne le lien entre les symboles et les objets déterminés qu’ils désignent. Le symbole peut entrer dans le registre du symbolique dès lors qu’il devient un élément parmi d’autres, régi par le jeu structural. C’est ce qui permet la distinction entre la symbolique et le Symbolique, et ce saut est dû à Jacques Lacan.
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Bribes pour une anthropologie psychanalytique


La psychanalyse a pour objet et moyen de son action la parole singulière de l’analysant émergeant grâce à la règle fondamentale de l’association libre et de son pendant : l’attention flottante de l’analyste. Impliquer la psychanalyse dans une appréhension globale de lhumain, – en somme : essentialiste – c’est prendre le risque de collaborer à l’idéologie commune et dominante, fût-ce – comme dit Lacan dans Télévision – « au titre d’y protester ».

D’une manière quelque peu provocante, on peut affirmer que pour exister la psychanalyse doit récuser a priori toute référence à L’Humain. Elle doit refuser de limiter son écoute sous la contrainte d’idéaux – dits universels ou naturels – opposables à la parole de « chaque un » et de normaliser la parole.

Cependant, on ne peut manquer de constater que cette position implique aussi ce qui la subvertit. La psychanalyse suppose, en effet, qu’il existe pour le sujet affecté du langage – le parlêtre – la possibilité d’un « bien dire » quant à ce qui le contraint. La cure a pour but de permettre cette énonciation. Les cures singulières participent, par ailleurs, à la construction d’un savoir à la disposition de tout sujet : la théorie psychanalytique qui fait effet dans la civilisation.

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 Faut-il brûler la psychanalyse ?

 

Voilà le titre de la couverture du Nouvel Observateur paru le 19 avril 2012. Sur le site Internet de l'hebdomadaire, s'affichait ce même jour un dessin représentant une sorte de bûcher de divans entassés. Le 20, il avait disparu. Reste l'image de Freud au point de mire d'une cible de tir.

Ce titre s'entend moins comme une interrogation que comme une injonction de la part d'un hebdomadaire qui, avec Sciences et avenir - du même groupe éditorial - mène une campagne constante et virulente contre la psychanalyse.

Quand les nazis ont pris le pouvoir, ils ont commencé par dresser des bûchers pour y brûler, entre autres, les livres de Freud. Celui-ci confia alors à Marie Bonaparte " nous avons progressé, il y quelques siècles, c'est moi qu'ils auraient brûlé ". Freud a toujours été trop optimiste…


Faut-il rappeler que Régine, Esther, Marie et Pauline, les sœurs de Freud sont mortes à Auschwitz, Theresienstadt et Treblinka ? Faut-il rappeler que la Shoah par balles s'est faite sur des hommes, des femmes et des enfants transformés en cibles de tir ?

Quelle dégradation intellectuelle préside à la production d'une obscénité qui n'a pas grand-chose à envier au " Durafour crématoire " de Le Pen ? Et ne peut être imputée à un " dérapage " puisque il y toujours, dans la presse, quelque moment de délai entre l'inspiration et l'impression

On comprend bien que dans cette misère de l'éthique, les auteurs se satisfassent de vouloir croire qu'il n'y a rien à penser de leurs actes, que ça n'a pas de sens, qu'aucune interprétation ne pourrait les affecter. Il n'y a pas d'inconscient ! Il ne faut pas qu'il y ait d'inconscient ! C'est pour de rire...

Il fallait entendre sur France Inter, le 19 avril, lors du " Téléphone sonne ", la manière dont Élisabeth Roudinesco qui souhaitait dire un mot sur ce titre ignoble se voyait en butte à l'ironie partisane de Monsieur Pierre Weill " on ne va pas passer l'émission là-dessus " !

Il aurait peut-être fallu !

G. Herlédan

Le sujet interdit…


Il y a peu (20 janvier 2012), Daniel Fasquelle, député UMP, vient de déposer " une proposition de loi visant à faire interdire les pratiques psychanalytiques(1) dans la prise en charge de l'autisme(2) et à généraliser les pratiques éducatives et comportementales ". Agrégé de droit, spécialiste de droit européen, on voit bien qu'il est sans conteste, expert en matière de soins psychiatriques et d'éducation spécialisée. Il est vrai qu'il ne le prétend pas, mais il se fait néanmoins le porte-parole de certaines familles - et non pas " des familles ", comme il le laisse entendre - farouchement opposées à la psychanalyse dans le traitement de leurs enfants autistes.

Dans le même temps la Haute Autorité de Santé rend un avis où il est dit que puisque la psychanalyse n'est pas une méthode faisant l'objet d'un consensus, elle n'est plus recommandée dans le traitement des autistes.

Toutes affaires cessantes, le 10 mars 2012 au lendemain de cet avis, sur le site nouvelsobs.com, Laurent Joffrin se fend d'un éditorial(3) au ton triomphaliste : " Traitement de l'autisme : Une nouvelle défaite pour la psychanalyse " qui " s'affaiblit sous les coups d'une conception plus scientifique du psychisme humain ".
Cette mise en cause de la psychanalyse venant d'horizons si divers ne peut manquer d'appeler quelques questions dont la moindre n'est pas de rechercher ce qui peut réunir un député de droite qui donne dans la compassion populiste, une Autorité pseudo-scientifique dont les relations avec les industries pharmaceutiques continuent d'être toujours aussi peu transparentes et un homme de presse qui se prétend plus ou moins occasionnellement et confusément de " gauche ". Essayons d'émettre quelques hypothèses.

1 - Compassion et " droit " des familles.
Comment ne pas, tout à la fois, reconnaître que les familles dont le député Fasquelle se prétend le porte parole souffrent cruellement, et cependant affirmer que cela ne leur donne pas pour autant le droit de faite interdire un élément de la prise en charge qui peut être proposée au bénéfice de bien d'autres enfants et familles qui n'épousent pas leurs préjugés militants. C'est la bonne vieille technique de la suspension du jugement par l'émotion en vogue dans les émissions de télévision où tout un chacun vient montrer ses " particularités " souffreteuses et revendiquer des " droits " inhérents à cette condition. Être parent d'une enfant autiste - mais ne faudrait-il pas dire " d'un enfant affecté d'un autisme " ? - donnerait le " droit de savoir " en quoi consiste le traitement qui lui est utile et d'en exiger l'application pour lui et tous les autres.

Les parents ont leurs convictions dira-t-on et " c'est bien leur droit !" De fait, certaines sectes et religions - convictions intimes - revendiquent, elles-aussi, le droit d'interdire certains types de soins dont leurs enfants peuvent avoir besoin, comme par exemple les transfusions sanguines. La loi de la République ne leur accorde pas ce droit et il y a lieu de parier que les opposants à la psychanalyse trouvent cela tout à fait normal. Pourtant, ces sectateurs sont moins hégémoniques que les familles que le député soutient : au moins n'entendent-ils pas faire de cette revendication une loi générale et ne l'imposent qu'à leurs coreligionnaires.
Ainsi, on voit qu'il y a de bonnes et de mauvaises convictions selon des critères qui ne doivent rien à la raison.

2 - La science !
Mais, nous dit-on, il n'est pas question de conviction, mais de science. Et la psychanalyse n'est pas scientifique, ça n'est pas sérieux. Ça, c'est à la Haute Autorité de Santé (HAS) qui a mission de le dire. Voyons donc ce qu'elle écrit dans son rapport de mars 2012(4). Dans un rapport de plus de 50 pages, quatre lignes sont consacrées à la psychanalyse et à la psychothérapie institutionnelle - qui est inspirée, pour une grande part, par la psychanalyse. Ces quatre lignes (p. 27) disent exactement ceci :

" Interventions globales non consensuelles
L'absence de données sur leur efficacité et la divergence des avis exprimés ne permettent pas de conclure à la pertinence des interventions fondées sur :
- les approches psychanalytiques ;
- la psychothérapie institutionnelle. "

A - Consensus et preuve
En toute rigueur, si l'on veut bien admettre que les mots ont un sens dans un certain champ, ce qui apparaît - c'est le titre de la rubrique - c'est l'absence de consensus qui pose problème.

Il faut savoir qu'à défaut de preuves scientifiques incontestables - ce qui est très souvent le cas dans les matières médicales et de soins - les recommandations de la HAS se réfèrent alors à des " avis d'experts ". Pourquoi pas ? si l'on prête attention au fait que le consensus des experts dépend de facteurs multiples qui, pour la plupart d'entre eux, ne présentent aucune garantie scientifique.

Ces avis dépendent en premier lieu du choix des experts appelés à former le collège qui donnera son avis. On pourrait espérer à propos de questions portant à controverses l'exigence que l'éthique minimale est de réunir des personnes n'ayant pas a priori le même point de vue et, à tout le moins, que des représentants qualifiés des divers avis potentiels soient consultés. Le lecteur curieux jugera au vu de la liste des personnes ayant participé à ce rapport si cette exigence a été respectée. Pas un seul psychanalyste, pas une seule institution digne de représenter la psychanalyse, n'y figurent.

Ces experts ne sont évidemment pas indépendants du contexte idéologique et pratique dans lequel ils interviennent. On sait qu'à propos de la psychanalyse les querelles demeurent vives dans l'espace public. C'est un sujet " d'opinion " dont tout le monde se croit autorisé à parler sans rien y connaître et bien évidemment l'ignorance des détracteurs est renforcée par le fait qu'ils n'en ont aucune expérience concrète et veillent à s'en garder. Quand on " n'aime pas " la psychanalyse, on ne fait pas de cure ! Le contexte, c'est aussi un certain ordre social où la production de soins engage des intérêts matériels non négligeables. Il n'est que de voir à la fin du rapport la liste des établissements qui ont été consultés ou participants. On ne saurait être surpris qu'ils tiennent à valoriser la spécificité de leur mode de prise en charge " efficace " afin d'entrer directement avec le service public lieu du " conservatisme " et de l'obscurantisme. D'une certaine manière on peut penser que puisque le client est roi, la garantie du succès est de satisfaire sans réticence les demandes des parents qui sont aussi les promoteurs et les gestionnaires de ces structures. En ces temps de valorisation forcenée de la consommation, celle de soins ne peut être totalement abstraite de cet idéal libéral marchand qu'on veut croire garant de productivité et d'inventivité.

On voit donc que le consensuel a ses limites ! Faut-il rappeler que le géocentrisme a été durablement et assez férocement consensuel ? Faut-il faire la liste des pratiques médicales qui, elles-aussi, ont été approuvées sans réserves avant d'être abandonnées ou soumises à des usages très restreints après des applications larga manu ? Pensons aux " chocs " électriques, chimiques, à la lobotomie, à la contention systématique des agités… et des autres !

Nous pouvons évoquer, par exemple, au croisement su soin et de l'éducation, la question de l'usage de la langue des signes pour les enfants sourds. La lamentable histoire de l'interdiction de cette langue, décidée en 1880 à Milan, est riche d'enseignements. On y retrouve les mêmes ingrédients que pour la question du traitement des enfants affectés d'un autisme.

Toute la communauté " scientifique ", médecins, pédagogues, rééducateurs, responsables d'établissements, était là pour décider du " bien " des autres. Les sourds devaient tous impérativement accéder à " l'oralisation " et le meilleur moyen était de… proscrire dans l'éducation des sourds la langue des signes, qualifiée au passage et entre autres gracieusetés scientifiques " d'idiome simiesque ".
On juge aujourd'hui, après un siècle, que cette interdiction a eu des effets particulièrement déplorables dans l'éducation et l'accès de plusieurs milliers de jeunes sourds à l'enseignement, l'expression, la culture.

B - l'argument du chaudron
On connaît l'histoire de celui qui est sommé de rendre à son propriétaire le chaudron qu'il lui a emprunté et se défend avec indignation :

- " Je n'ai pas emprunté ton chaudron, d'ailleurs il était percé quand je m'en suis servi. "

La HAS trouve cet argument digne de sa " hauteur ". Elle nous dit que " l'absence de données sur efficacité [de la psychanalyse et de la psychothérapie institutionnelle] ", ne permet pas d'avoir d'avis… qui est à l'instant énoncé : ne pas en recommander l'usage ! Mais comme l'inconscient - auquel l'HAS ne croit pas - est efficient sans lui en demander raison, l'argument du chaudron continue son bonhomme de chemin et, malgré la gravité du sujet, non sans un effet de comique qui se lit bellement au chapitre " 6.2 Recherche clinique " :

" Face au constat du faible nombre d'études scientifiques permettant de connaître les effets à long terme des interventions éducatives, comportementales et développementales mais aussi de l'absence de données concernant de nombreuses pratiques ? émergentes ou non ? réalisées en 2011 en France, il est recommandé aux équipes des centres hospitaliers universitaires et des autres organismes ayant une mission de recherche (CRA, universités, laboratoires de recherche, CREAI, etc.) de développer la recherche clinique par des études contrôlées ou par des études de cohorte.
Ces études devraient prioritairement évaluer l'efficacité et la sécurité des pratiques émergentes récemment décrites (ex. méthode des 3i, etc.), des pratiques non évaluées par des études contrôlées pour lesquelles il existe une divergence des avis des experts (ex. psychothérapie institutionnelle, etc.), des interventions consensuelles, mais non évaluées par des études contrôlées (ex. thérapie d'échange et de développement, interventions débutées tardivement dans l'enfance ou mises en œuvre auprès des adolescents, etc.). Parallèlement, le suivi de cohortes devrait permettre d'éclairer les effets à long terme des interventions éducatives, comportementales et développementales. "

Ainsi donc, ce qui est préconisé - les méthodes comportementales diverses - au nom d'un savoir incertain ou d'un consensus douteux est soudain pour le moins sujet à interrogations par le fait " du faible nombre d'études scientifiques permettant de connaître les effets à long terme des interventions éducatives, comportementales et développementales ". Plus étonnant encore en termes de pertinence intellectuelle " des pratiques non évaluées par des études contrôlées pour lesquelles il existe une divergence des avis des experts (ex. psychothérapie institutionnelle, etc(5).) ", devraient être évaluées. Certes, mais où et quand puisque leur usage n'est pas recommandé ?

Sans rire, la HAS recommande d'évaluer des techniques dont elle recommande de ne pas se servir ! On aimerait que cette Autorité qui règne sur l'ensemble des " bonnes pratiques " et l'évaluation des médicaments dont nous usons acquière assez vite un peu plus de solidité épistémologique, ce serait rassurant.

C - L'espace d'un doute
Tout de même, nos experts, ne peuvent être exempts de doute. Ce qui, ipso facto, émousse quelque peu leur expertise, mais au moins leur rend un peu de l'humanité jusqu'alors absente en leurs propos. En effet, tout en se fortifiant de certitudes scientifiques aux noms le plus souvent américains(6), quelques lézardes apparaissent dans les convictions.

" Les interventions développementales sont basées sur l'utilisation des intérêts et des motivations naturelles de l'enfant pour rétablir le développement de la communication avec et en relation avec les autres. Le contexte d'apprentissage est très important et les activités et les événements sont choisis pour leur intérêt pour l'enfant. L'apprentissage utilise une variété de situations et de rituels sociaux.
Par ailleurs, des publications récentes faisant référence aux techniques comportementales ABA recommandent d'être attentif aux signaux donnés par l'enfant, d'y être réceptif et réactif et de partir dans la mesure du possible des activités, désirs et intentions de l'enfant lui-même, plutôt que de systématiquement imposer l'apprentissage d'un comportement décidé a priori sans observation préalable de la personnalité de l'enfant ou sans chercher à saisir les occasions de coopération ou de coordination avec lui. " (pp. 48, 49)

On voit que la certitude des " motivations naturelles " - car nous sommes ici dans le registre des modulations de la matière vivante humaine ou non, le comportementalisme ne fait pas la distinction par principe - doivent cependant quelque peu composer avec cette chose redoutable et honnie : l'incertitude des situations et rituels sociaux qui, bien certainement, n'ont pas cette belle simplicité naturelle des " motivations ". L'affaire empire encore car voilà qu'il est question de " désirs et intentions de l'enfant " avec qui il est préconisé de " coopérer ". Sans doute le psychisme de l'enfant autiste est-il si transparent que tout cela se déchiffre par la simple observation.

Enfin, nous trouvons au détour de la page 48 de ce rapport la seule phrase - soulignée par nous - qui présente un véritable intérêt parce que, peut-être, elle ruine toute l'assise de ce credo scientiste et que les rédacteurs n'ont pas pu en censurer l'émergence :

" Les interventions comportementales trouvent leur origine dans l'application systématique des interventions fondées sur les principes de la théorie de l'apprentissage, c'est-à-dire de la méthode d'analyse appliquée du comportement, connue sous le sigle ABA (Applied Behavior Analysis). Elles consistent à analyser les comportements pour comprendre les lois par lesquelles l'environnement les influence, puis à développer des stratégies pour les changer. Les matériaux pédagogiques sont choisis par l'adulte qui prend l'initiative des interactions pendant les séances. Les renforcements sont extrinsèques aux tâches enseignées (renforcement positif) et présélectionnés par l'adulte. Des recherches complémentaires seraient utiles sur les motivations intrinsèques. "

Ainsi donc, il y aurait un espace psychique à - si l'on ose dire - l'intérieur des autistes ! Mais que la psychanalyse ne s'en soucie jamais !

3 - L'idéologie scientiste au service du libéralisme le pus dur.

S'il était question, vraiment, de l'intérêt des autistes, l'interdiction de la psychanalyse ne serait pas l'objet de la proposition de loi et de l'avis si peu consistant de la HAS qui révèle une méconnaissance à peu près totale de ce qu'est la psychanalyse théoriqueme et appliquée à la prise en charge des enfants affectés d'un autisme.
Aujourd'hui, on ne rencontre plus de psychanalystes qui prétendent guérir l'autisme en usant de la méthode utilisée avec les patients névrosés. Par contre, ces praticiens participent à la prise en charge multidisciplinaire dans les institutions qui accueillent les personnes affectées d'autisme. Ils accompagnent par des moyens variés - entretiens individuels, groupes de paroles, ateliers d'expression, rencontres avec les parents - les personnes prises en charge, les professionnels et l'entourage.

Ils ne récusent nullement ce qui dans l'éducation spécialisée rend possible une communication apaisée, avec un minimum d'angoisse et d'agressivité et on peut les voir éventuellement mettre la main à la pâte… à l'atelier cuisine ou peinture. Ils ne revendiquent pas d'être prédominants dans la prise en charge. De même, ils ont abandonné toute idée de travailler sur " la " cause de l'autisme, mais ne cèdent pas sur cela qui est essentiel : une personne affectée d'autisme, n'est pas réductible à l'autisme et, tout autant qu'une autre, peut avoir à signifier - par ses moyens propres - ce qui la concerne dans ce qui lui advient.

En somme, les analystes en institutions appliquent déjà… les préconisations de la HAS ! On peut même assurer sans crainte qu'ils ont été assez souvent les promoteurs de l'écoute des parents, des créations d'instances pour que les équipes élaborent les difficultés rencontrées dans les prises en charge et sécurisent les différents professionnels - car travailler avec des enfants affectés d'autisme engendre des mises en cause personnelles souvent rudes.

Il n'y a guère que l'hypothèse du sujet qui leur est reprochée avec violence. Pourquoi est-ce si important qu'il n'y ait pas de sujet ? Voilà une question que les adversaires de la psychanalyse devraient se poser. Mais ils s'en défendent. Au lieu de sujet, ils veulent de la mécanique réflexologique, de la " nature ", de la " réponse aux besoins ".

Interdire à la psychanalyse de participer à la prise en charge autistes, c'est refuser cette complication : les autistes ont une subjectivité. Le retrait, " l'inquiétante étrangeté ", la détresse d'une souffrance souvent incompréhensible n'existent que parce que ces " autres " sont des humains. C'est précisément ce que les pratiques comportementales ne veulent pas accepter. Elles séduisent alors ceux à qui elles s'offrent comme le paradigme de la naturalisation pavlovienne des rapports interpersonnels et sociaux.

Sans doute est-ce sur ce point qu'un alinéa du chapitre " 6.2 Recherche clinique " du rapport de la HAS prend tout son sens :

" Les critères de jugement principaux de l'efficacité [des traitements] devraient correspondre à des variables considérées comme essentielles pour l'amélioration de la participation de l'enfant/adolescent au sein de la société, tant du point de vue des professionnels que des associations représentant les usagers. "

S'agit-il d'objectifs guidés par le souci d'autrui dans une démarche de soins, d'éducation ou de ceux qui gouvernent le " management " de Renault, France Télécom ou du groupe La Poste et quelques autres avec les succès humains que l'on sait.

Obtenir le traitement de l'autisme sans psychanalyse apparaît alors comme " la tête de pont " d'où peuvent être investis les champs de la santé mentale, de la santé physique, de l'éducation, du management, de la propagande politique. " Généraliser les pratiques éducatives et comportementales ", c'est espérer pouvoir conduire tous les hommes par des méthodes " scientifiques " vers des buts qu'on leur désigne comme enviables ou nécessaires, mais dont ils ignorent à peu près tout et à propos desquels, seule la soumission à l'objectif est requise.

Monsieur Joffrin aurait dû penser à cela - mais il aurait fallu qu'il se documente quelque peu ! - avant de se lancer dans sa diatribe. L'homme de gauche qu'il prétend être aurait dû prendre garde de ne pas s'allier à ce que la droite libérale et marchande ambitionne d'installer de plus radicalement aliénant. C'est toute une anthropologie qui est ici menacée et les personnes affectées d'autisme sont là, cyniquement, prises en otages au service d'une idéologie déshumanisante qui se masque de gros bon sens, de bons sentiments et de pseudo science.

G. Herlédan
22/03/2012

(1) Ce pluriel ne manque pas d'être bien singulier ! Les pratiques…mais de quoi parle-t-on exactement ? Évoquer le nom même de psychanalyse serait-il déjà de trop ? Sans doute faut-il le renvoyer aux poubelles de l'histoire… D'emblée nous voilà au niveau des usages crypto-paléo-kremliniens du langage…
(2) Encore un singulier bien singulier. L'autisme... est-on si assuré qu'il soit Un, à tout le moins on peut constater que les personnes affectées d'autisme, le vivent de manières si différentes que la réduction paraît ici bien peu établie en clinique du cas par cas, du un par un. Mais certes, c'est - dans cette proposition de loi - ce à quoi on ne veut penser à aucun prix !
(3) http://tempsreel.nouvelobs.com/laurent-joffrin/20120310.OBS3461/traitement-de-l-autisme-une-nouvelle-defaite-de-la-psychanalyse.html
(4) Rapport de la Haute Autorité de Santé, accessible sur http://www.has-sante.fr/portail/jcms/c_953959/autisme-et-autres-troubles-envahissants-du-developpement-interventions-educatives-et-therapeutiques-coordonnees-chez-lenfant-et-ladolescent
(5) " etc. ", ce doit être le nom par lequel la HAS se résout à nommer l'innommable psychanalyse. Brrr, la peur superstitieuse semble envahir les esprits jusqu'au tabou du nom !
(6) " Parce qu'à prononcer vos noms sont difficiles / Y cherchait un effet de peur sur les passants " disait Aragon dans L'Affiche rouge… Ici, plus modestement, c'est un effet d'esbroufe qui est recherché. C'est en anglais et ça vient du pays qui a inventé la bombe atomique, est allé sur la lune et vend l'iPad®… c'est de l'incontestable ! Et comme on le voit dans le rapport qui en regorge, nous sommes dans le domaine des sigles : " la méthode d'analyse appliquée du comportement, connue sous le sigle ABA (Applied Behavior Analysis). " À nos yeux, ce n'est pas anodin : l'usage surabondant du sigle dans les discours du gestionnaire, de l'expert révèle - au premier degré - un mode de confiscation du langage pour assurer un pouvoir. Ce n'est pas nouveau - qui peut lire un jugement civil ou un contrat d'assurance ? -, mais il y a une dimension plus préoccupante et, celle-là, plus nouvelle : le sigle est " plein ". Il ne participe pas d'un échange entre sujets où le malentendu est toujours présent… et fait qu'on continue de parler. Le sigle tente la réification du langage. Le risque de l'énonciation est remplacé par la prétendue certitude de l'information. Peut-être est-ce là la part de jouissance qui, au fond, est recherchée dans ces nouvelles modalités discursives et détermine, par exemple, un acharnement certain contre la psychanalyse qui tend à montrer la méprise radicale de cette quête.

Vers une généralisation de la théorie lacanienne des discours ?

Par Alain Cochet et Gilles Herlédan

La psychanalyse est une clinique au singulier. Cependant, depuis les premiers textes freudiens, elle produit un savoir double : celui de l'inconscient qu'elle fait émerger et qu'elle met au travail ; celui d'un corpus d' " allure " scientifique qui est plutôt à entendre au sens de Habermas, comme usage critique et public de la raison, et qui relève d'une approche anthropologique. Ce deuxième savoir peut être au service des praticiens - fonction de formation - mais s'adresse aussi très souvent à des lecteurs curieux de la nouvelle " science ", qu'il s'agisse de lui reconnaître des fondements raisonnables ou de critiquer ceux-ci. Comme on peut le constater au terme de plus de cent années de publication par des psychanalystes ou à propos de la psychanalyse, celle-ci est devenue aussi - et probablement de manière permanente - un objet du savoir universitaire et de la doxa populaire. À tel point que " La " psychanalyse est très souvent invoquée sans plus aucune référence à la dimension de la cure, comme un savoir parmi tant d'autres, ressortissant des sciences humaines, voire de la philosophie.

Elle est ainsi aux prises avec l'ensemble des phénomènes sociaux.

Quels instruments intellectuels la psychanalyse nous donne-t-elle pour examiner et comprendre cette sorte de " Nouveau malaise dans la civilation " dont la " crise " actuelle semble être un des symptômes les plus graves et dont les " explications " ordinaires restent souvent bien peu convaincantes ?

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Le scriptal
Alain Cochet, L'Harmattan

Tout au long de sa recherche jalonnée de publications, A. Cochet, serre au plus près le texte lacanien. Cette rigueur porte à conséquence. Ici, de se confronter au nécessaire dégagement de l'ordre de la Lettre. Après Freud qui en a perçu, dans l'analyse du rêve notamment, toute l'importance, Lacan n'a pas cessé de côtoyer cette instance de la Lettre sans toutefois lui reconnaître un statut plénier. Le primat du signifiant le minore constamment.

Qu'est-ce donc que cette Lettre ? C'est ce qui marque, compte, chiffre, signe et dont l'observation montre que bien avant " l'écriture " – réduite à la notation de la parole –, cela était à l'oeuvre sur l'os magdalénien, la peau scarifiée… et
tout autant dans le chiffrage chez un Gödel et le formalisme mathématique. A. Cochet nous invite dans son ouvrage à ces rencontres avec la Lettre.

Progressivement, il est conduit à redéfinir le noeud borroméen proposé par Lacan (Réel, Symbolique, Imaginaire) en un nouage borroméen nouveau avec l'Ordre de la Lettre – qu'il nomme le Scriptal –, le Symbolique et l'Imaginaire. Le Réel s'en trouve reconsidéré.

Il en déduit des hypothèses pour ce qui sera une nouvelle clinique des erreurs du nouage borroméen : ainsi les psychoses se différencient-elles plus précisément et les énigmes cliniques de l'autisme et de la psychosomatique prennent une nouvelle consistance.

On ne cachera pas que sans une bonne connaissance de la théorie lacanienne la lecture de ce livre est difficile. On dira qu'il est utile cependant d'avertir " l'honnête homme " que quelque chose de très nouveau vient de se produire dans le champ de la connaissance. On le fait pour les sciences " dures " dont on ne saurait passer pour spécialistes. Aussi bien faisons-le pour la découverte d'Alain Cochet qui vient, pour sa part, d'" inventer " la Lettre.

G. Herlédan

Les folies millénaristes
Gérard Haddad, Livre de Poche

Publié en France en 1990, cet ouvrage écrit entre Paris et Jérusalem de 1984 à 1989, nous invite à réfléchir à une folie bien particulière des hommes, celle du crédit apporté aux utopies d'un monde idéal : Âge d'or, fin de l'Histoire et messianismes divers. À travers l'histoire, elles n'ont pas cessé de faire couler des flots de sang et le XXe siècle en a réalisé les plus sinistrement " parfaites " expressions : nazisme et stalinisme.

Ces folies demeurent-elles inaccessibles à la réflexion ou renvoient-elles à une logique que leurs manifestations protéiformes - qu'on croit si différentes - dissimulent ? Gérard Haddad introduit un concept nouveau dans la théorie psychanalytique pour répondre à ce questionnement : celui de Livre.

Cela peut surprendre. La théorie que développe Gérard Haddad est argumentée, clinique. Il faut se donner la peine d'en suivre le déploiement à l'appui duquel il apporte ce fait essentiel : toute folie millénariste génère un totalitarisme qui ne peut pas ne pas brûler les livres.

De Rabbi Nachman de Bratslav (1811) à l'autodafé de l'Opernplatz de Berlin le 10 mai 1933, tous les millénarismes s'en prennent au livre comme l'avait déjà fait Thomas Müntzer à la Renaissance. C'est que le livre est pure culture et incarne l'altérité radicale de l'homme à l'ordre naturel par le fait de la coupure et de la séparation qui l'introduisent à la culture. En ce sens, tout père représente la culture et la culture renvoie toujours à la fonction paternelle. C'est cet ordre symbolique que tous les totalitarismes ont pour objet de haine, veulent détruire.

Ce dont l'absence irrémédiable - le Nom-du-père forclos - fait souffrir le psychotique, les millénaristes et totalitaires prétendent le réaliser pour le " salut " d'une humanité sans interdits, différenciations, sans Loi… une fois qu'elle aura été purifiée. On sait quelles dimensions un Pol Pot ou les derniers génocidaires d'Europe et d'Afrique ont donné à cette " purification ultime ".

Il est difficile de résumer le travail de Gérard Haddad sans le simplifier exagérément. Mais, heureusement, le dernier chapitre de cet ouvrage donne une synthèse lumineuse du propos et des enjeux vitaux qui sont son objet, car comme disait Henri Heine, cité en exergue : " Ceux qui brûlent les livres finissent tôt ou tard par brûler des hommes ".

Or, il se pourrait que notre époque n'ait nullement pris assez de distance avec le fantasme organisateur de tels errements dont la répulsion morale ne suffit pas pour contrecarrer la structure.

Gilles Herlédan

En réponse aux imprécations de Michel Onfray...

les versions intégrales de quatre articles publiés, sous forme légèrement abrégée, par la revue Golias
sont disponibles par ces liens :

L'Église sur le divan, Daniel Duigou, Bayard

L'auteur de cet ouvrage a été journaliste, psychanalyste et prêtre. Aujourd'hui, toujours prêtre, il vit retiré dans une vallée du Maroc où il accueille des "retraitants". Il ne renie rien de ces trois "métiers" qui semblent être un peu une déclinaison des trois dont Freud disait qu'ils étaient impossibles : gouverner, éduquer et soigner.

Pour exister, ce livre suppose une réponse positive à ces deux questions :

– l'Église est-elle une institution ?
– la psychanalyse peut-elle contribuer à l'analyse des faits institutionnels ?

Daniel Duigou répond positivement et cela ne lui fait certes pas que des amis. Ce qu'il en déduit c'est que l'Église va mal et n'a plus les moyens de changer car elle s'est trop identifiée à ce qui, pour elle, fait symptôme : se complaire dans la posture d'être la citadelle de la vérité assiégée par le monde de l'erreur, du mensonge et de la corruption.

Il est aisé pour ceux qui ne veulent pas prendre en compte une telle analyse de la contester sur deux plans, ce qui n'a pas manqué de se faire et donne quelque peu raison à notre auteur :


– l'Église n'est pas une institution car c'est la communauté universelle et éternelle des fidèles et des saints et si on la considère comme institution temporelle, c'est qu'on veut nier cela et ainsi saper son fondement même. On invite les tenants d'une telle hypothèse à considérer une définition minimale de l'institution – groupe humain organisé et régi par des lois en vue d'atteindre un but – pour se poser quelques questions...

– la psychanalyse n'est pas apte à étudier la structure et le fonctionnement d'une institution. Il existe en effet plusieurs théories qui permettent ce type d'analyse. La psychanalyse permet plus spécifiquement de repérer dans le discours d'une institution les flexions qui renseignent sur les enjeux implicites qui la déterminent et ne sont – jamais – identiques à ses énoncés explicites. Nulle institution, quelle qu'elle soit, ne peut échapper à cette condition selon laquelle ses énoncés et son objet sont hétérogènes. Seules, celles qui gardent assez de vitalité, acceptent de travailler cette ressource créative dans certaines conditions dont la première est de ne pas dénier l'existence du problème ! La sociologie, pour sa part, peut étudier le statut et la fonction d'une institution dans un contexte donné.


Il nous semble que Daniel Duigou pourrait rendre un grand service à l'institution qu'il critique. Il ne semble pas qu'elle soit désireuse de l'entendre ainsi.

Gilles Herlédan

P.S. : On croit savoir que se prépare un nouvel ouvrage où il serait question "d'en finir avec la sacrifice"... Dans la veine de Le Sacrifice interdit de Balmary ? À suivre !

Sur France-culture :

Culture et civilisation chez Freud (rediffusion de l'émission du 28 janvier 2010)

27.05.2010 - 21:00

Il est des mots qu'il est interdit de prononcer. Il est des actes qui n'auraient jamais dû se produire. Qu'un jeune nazi, emporté par sa fougue, ait pu dire un jour : « pour la noblesse de l'âme humaine, je jette au feu les écrits de Freud ». Et bien, une telle vocifération suivie d'un tel geste scandaleux devrait nous guérir à jamais de la tentation de l'anti-freudisme primaire. Car c'est bien la noblesse de l'âme humaine que ce jeune embrigadé jetait au feu dans la nuit du 11 au 12 mai 1933. Le temps a passé et les adeptes de la conception bouchère de l'humanité ont été vaincus par la force. La destruction de l'esprit par la « novlangue » nazie n'est plus à l'ordre du jour, mais la négation de l'impact de Freud et du mouvement freudien sur la culture européenne demeure une tentation pour les esprits les plus avertis. Le matérialisme réducteur, autant que l'idéalisme scientifique, font souvent obstacle à une lecture sereine de l'oeuvre de Freud. ...

Invités :
Clotilde Leguil
Jean-Pierre Lefebvre

http://www.franceculture.com/emission-la-fabrique-de-l-humain-culture-et-civilisation-chez-freud-rediffusion-de-l-emission-du-28-

Freud par lui-même 3/5: "Le malaise dans la culture" (rediffusion)

"La question décisive pour le destin de l'espèce humaine me semble être de savoir si et dans quelle mesure son développement culturel réussira à se rendre maître de la perturbation apportée à la vie en commun par l'humaine pulsion d'agression et d'auto-anéantissement. A cet égard, l'époque présente mérite peut-être justement un intérêt particulier. Les hommes sont maintenant parvenus si loin dans la domination des forces de la nature qu'avec l'aide de ces dernières il leur est facile de s'exterminer les uns les autres jusqu'au dernier. [...] Et maintenant il faut s'attendre à ce que l'autre des deux "puissances célestes", l'Eros éternel, fasse un effort pour s'affirmer dans le combat contre son adversaire tout aussi immortel. Mais qui peut présumer du succès et de l'issue?"
Freud, Le malaise dans la culture.

Invités :
Michel Plon, psychanalyste, directeur de recherches au CNRS, membre du centre de recherche universitaire Psychanalyse et pratiques sociales de la santé (CNRS/Université de Picardie).
Gwenaëlle Aubry, agrégée et docteur en philosophie, enseignante à l'Université Paris-IV.

http://www.franceculture.com/player?p=reecoute-2141241#reecoute-2141241

Lettre ouverte à Michel Onfray
par Gérard Haddad

Publiée dans Le Monde

10 mai 2010

Cher Michel Onfray,

J'ignore si mon nom vous dit quelque chose, et sans doute ne m'avez-vous jamais lu.

J'ai par contre, il y a quelque temps, lu, avec sympathie, un de vos livres. Vous y racontiez ce vœu de votre père, agriculteur, de voir le pôle Nord, et ce vœu, avec un amour filial, vous l'avez exaucé quand vos finances vous l'ont permis. J'ai trouvé à ce souvenir, pardonnez-moi, un parfum freudien. Je crois en effet que, dans votre étude approfondie de l'œuvre de Freud, quelque chose d'essentiel vous a échappé. C'est que cette œuvre est tout entière construite autour de l'amour du père, amour premier. Je vous renvoie au chapitre 7 de son œuvre, Psychologie des groupes. Le même Freud avait depuis longtemps énoncé cette vérité vérifiable, que j'ai en tout cas vérifiée dans mon existence, la mort du père est sans doute la plus grande douleur qu'un homme peut éprouver.

J'ai longtemps hésité avant de me mêler à cette avalanche de réactions que votre dernier livre a suscitées. Et puis, je me décide, parce que trop c'est trop et qu'il n'est pas forcément vrai que tout ce qui est excessif ne compte pas.

La place manque pour traiter des différents points que vous soulevez. Je me contenterai d'une remarque et d'une objection.

J'ai été analysé par l'analyste alors le plus cher de Paris, Jacques Lacan, et les 200 F de ma séance de l'année 1981 ne peuvent en aucun cas se comparer à ces 450 € que vous agitez comme la preuve de je ne sais quel crime. Qui pourrait en effet payer sa cure au tarif de 10 000 euros par mois ? Votre calculette a dû connaître un sérieux bug.

Vous agitez aussi les 700 pages de votre lettre comme preuve du sérieux de votre travail. Je ne ferai pas l'injure à un épistémologue de votre qualité de souligner la nullité d'un argument qui pèserait la vérité au poids de pages, quand, face à ces 700 pages se dressent des milliers d'autres, tout aussi sérieuses et documentées.

Mais laissons tout cela pour en venir à ce que je considère comme l'essentiel, et dont il n'a pas assez fait état. L'essentiel tient en cette question concrète, pratique : la psychanalyse sert-elle à quelque chose ? A-t-elle, oui ou non, allégé le fardeau des hommes ?

Depuis Freud, des millions d'hommes et de femmes ont fait une analyse, et comme vous, ont étudié sérieusement la pensée de Freud. Je pense en particulier à des témoins qui n'appartiennent pas à la profession. Je pense à Thomas Mann, je pense à Schnitzler, aux 2 Zweig, Arnold et Stephan, voire à Einstein qui n'a pas jugé indigne de débattre avec Freud. Mais je pense surtout à tous ceux qui ont témoigné du profit qu'ils ont tiré de leur analyse.

Ainsi Georges Bataille, à qui l'on demanda un jour, dans une émission radiophonique, plus tard transcrite, son opinion sur la psychanalyse, et s'il ne pensait pas que sa créativité aurait été détruite s'il avait entrepris une cure. À quoi Georges Bataille répondit, je cite de mémoire, qu'il n'aurait jamais écrit une ligne s'il n'avait pas fait une analyse ? Que pensez-vous de ces témoignages ? Des affabulations ? Des béquilles accrochées dans la grotte de Lourdes ?

Vous avez récemment fait à B.H.L. un curieux reproche, celui de ne pas avoir lu vos livres, alors qu'il publie dans la même maison d'édition que vous. Il se trouve que d'autres auteurs publient chez le même éditeur que vous et dont le témoignage aurait pu, aurait dû, vous intéresser. Je pense à ce livre de Marie Cardinal, les mots pour le dire, où cet auteur témoigne de ce fait, que la psychanalyse lui a sauvé la vie. Un effet placebo ?

Vous auriez pu lire, chez le même éditeur, un autre auteur. Excusez-moi de le citer puisqu'il s'agit de moi. Vous pourriez y lire le récit sans concession de ma propre cure, avec les honoraires payés, la durée des séances, etc. Je dois à cette cure tout ce que je suis aujourd'hui, c'est-à-dire quelqu'un qui considère, à l'automne de sa vie, que cette vie valait la peine d'être vécue. Encore une béquille accrochée dans la grotte de Lourdes ? À ce niveau d'analyse, qui délire ?

En vous écoutant l'autre jour - cet incroyable succès médiatique ne vous fait-il pas dresser un peu l'oreille ? - avec l'aplomb et le sourire narquois de la certitude que vous affichez, j'ai pensé qu'une telle attitude relève de trois possibilités : soit celle du chercheur qui, après de difficiles travaux, fait une découverte et qui déclare E = mc2 par exemple ; ou bien celle de l'homme qui, tel Saint-Paul sur le chemin de Damas, découvre la foi ; ou bien enfin celle du paranoïaque pour qui soudain tout fait sens dans le complot qu'il découvre. Je ne sais de laquelle des trois catégories vous relevez.

En tout cas, il faut que vous sachiez ce que votre discours signifie. À ces millions de gens qui doivent quelque chose à Freud et à ses disciples, vous leur avez craché au visage. Et de cela vous je ne peux vous acquitter.

Il est vrai que vous êtes coutumier du fait. Vous avez depuis longtemps craché au visage des millions d'hommes pour qui la foi en Dieu n'est pas qu'un opium. Bernanos aurait dit de vous que vous avez déshonoré l'athéisme.

Vous avez aussi craché au visage de ces vénérables personnes, comme Herman Cohen ou Leibowitz, qui considéraient Kant comme une des plus grandes merveilles que l'intelligence humaine a produites pour vous Kant est le précurseur d'Eichmann le nazi.

Soyons clairs. Vous m'impressionnez ! Profitant de la vertigineuse inculture de notre temps, vous avez trouvé le truc qui marche, celui de démolir tous les piliers de notre civilisation. Vous devriez lire, chez notre commun éditeur, mon essai Les Biblioclastes, les destructeurs de culture. Serez-vous l'un d'entre eux ? Vous verrez où ça mène.

En tout cas, dans cette affaire, ce n'est pas tant votre personne qui me paraît le plus symptomatique, mais l'audience que l'on vous accorde et qui est comme une marque d'infamie sur le front de cette culture que nous partageons.

Bien à vous.

La nouvelle économie psychique Charles Melman
L'écriture de Primo Lévi : entre deuil et suicide Anne Henry, L'Harmattan
Le mythe individuel du névrosé J. Lacan, le Seuil
Des noms du père J. Lacan, le Seuil
La perversion ordinaire.

Vivre ensemble sans autrui. Essai de Jean-Pierre Lebrun, Denoël

J-P Lebrun est aussi l'auteur de Un monde sans limite, Érès et avec Ch. Melman de L'homme sans gravité

Charlotte Herfray, Vivre avec autrui… ou le tuer ! La force de la haine dans les échanges humains, Érès, 2000

Pas facile de présenter en peu de mots cet ouvrage assez bref où, chacun a sa juste place dans l'ensemble d'un propos clair et tranchant qu'on a trop le sentiment d'émousser. Pas de doute, il faut le lire dans son entier et entendre le souffle vivant de l'auteur.

Livre radical. L'alternative du titre ne suppose pas qu'on puisse se dérober. En somme, pas de cotte mal taillée et de petits arrangements. Cela paraît rude, si l'on fait semblant de penser que l'autrui ne se tue que dans les guerres et les meurtres. Hélas nous savons bien que des vies entières sont " tuées " sans grand bruit. La psychanalyste qu'est Ch. Herfray n'a pas manqué de le constater dans sa pratique. Elle constate, à la suite de Freud, Klein, Lacan, que l'amour d'autrui prôné par les religions monothéistes n'est pas un donné " naturel ", mais qu'on y tend non sans mal au prix du travail précaire de civilisation, tant est grande la " force de la haine dans les rapports humains ".

Essentiellement, le sujet c'est le social ! Le produit du travail de civilisation. Une dimension éthique. Or, il se pourrait que notre société en soit venue à croire sous l'effet des discours libéraux ou scientistes, que le sujet humain n'émerge que par la seule mesure de ses intérêts ou sous la pression de ses gênes. Individualisme et fonctionnalisme, venus dans les valises du plan Marshall, proposent aujourd'hui de se défaire de l'ennui de penser. Mieux vaut produire, consommer, détruire, évaluer et… recommencer. Fuite pulsionnelle, dite jouissance, qui paraît ne pas pouvoir être suspendue sous peine de crise !

Que perd le sujet humain dans cette affaire ? La part de plaisir du " penser ". Le risque étant d'y renoncer. Il est vrai que penser comporte aussi sa part de souffrance, de déception qui en sont le prix. " L'ignorance est un 'péché' " qu'entretient la " médiacratie " dans une sorte d'hiver de l'esprit dit Ch. Herfray qui, évoquant entre autres Érasme et Dante, en appelle à l'espoir d'une Renaissance. Elle ne pourra venir que par une prise au sérieux des lois de la parole qui caractérisent l'Être humain. De quoi pouvoir vivre ensemble.

Cela ne se décide ni se donne sans travail. Réapprendre à différencier l'être et l'avoir, retrouver des références à des interdits pouvoir introduire dans les rapports humains une place tierce, voilà quelques pistes dessinées.

Par ces voies étroites - mais non sans plaisir -, " ce rude labeur, certes, car les pulsions ne connaissent pas de limites et les pulsons sont totalitaires ", il peut être possible de retrouver libération et création : faire civilisation. Y-a-t-il d'autre choix ?

Marie-Laure Jeanne Herlédan
Gilles Herlédan

Ce petit livre comprend trois essais dont les deux premiers datent de 1968 (La foi à l’épreuve de la psychanalyse) et 1972 (Aide spirituelle et psychanalyse). Maurice Bellet s’y révèle un questionneur méthodique qui sait définir les termes des questions qu’il pose au-delà des pièges de la pensée convenue des deux « camps ». Exercice non point facile en ces temps déjà anciens.

Exercice qu’il reprend dans le troisième essai, d’une portée bien plus grande, et jusqu’alors inédit : Le déplacement de la question. Il y considère que foi et psychanalyse sont deux expériences dont la légitimité d’aucune ne peut être invalidée par l’autre, pas même réaccordées par des compromis douteux où les deux perdent leur tranchant, parce que de toute façon : « la foi est d’une certaine façon expérience de Dieu, l’analyse expérience de l’inconscient ». ça ne peut pas se réduire et c’est à partir de là que le problème peut être validement posé.

Alors, par un cheminement serré — Bellet oblige ! — nous découvrons qu’il faut que, à l’issue de l’analyse, le « sujet dise ce qu’il dit au lieu que ça parle en lui ». « Alors la relation du sujet à « la parole de Dieu — constitutive pour la foi — sera relation à la parole d’un Autre, libérant la sienne propre, et non la permanence d’un langage non déchiffré, lors même qu’il excelle à donner, moralement, théologiquement, spirituellement, etc. — son sens et ses raisons. (…) Comment, en sa foi, l’homme croyant vit-il ce changement ? Voilà le point. »

Conclusion en ouverture sur une éthique singulière qui ne réjouit sans doute pas ceux qui préfèrent prôner la morale impersonnelle des foules anonymes.

Gilles Herlédan

Le fait n'est pas toujours très connu, mais Lacan se réfère souvent à de grands mystiques (essentiellement chrétiens) pour donner des exemples à l'appui de ses théorisations. C'est en somme une sorte de "clinique" si l'on veut bien ôter à ce terme une connotation pathologique.

R. Aron reprend dans son court ouvrage, très dense, la question de la jouissance telle que le mystique l'éprouve. " Un cheminement avec les mystiques [...] nous apporte la confirmation d'un mode de Jouissance qui depuis des siècles fait problème. De l'Extasis grec avec la Pythie, du martyre des Saints à l'Amour Courtois, puis des illuminés jusqu'aux pithiatiques de Charcot, enfin du " continent noir " de Freud à l'interrogation de Lacan, nous nous trouvons dans un espace et une temporalité où se développe une sanctification des protagonistes sous les ailes de la passion ".

Si cela nous intéresse de nouveau vivement en notre siècle, c'est que " c'est toujours la question de l'être qui est en jeu et de sa substance avec, à l'horizon, le pour quoi, le pour qui de la vie et de la mort ". Plotin, Hadewijch d'Anvers, Eckhard, Silesius, Thérèse d'Avila, Jean de la Croix, Marguerite-Marie Alacoque, Simone Weil, sont ici appelés en témoignage. (aller à de Certeau)

Gilles Herlédan

Sans doute, une des qualités de ce livre tient à ce qui s’énonce dans la quatrième de couverture : « contrairement à Freud, je ne dis pas que la religion est seulement une illusion et une source de névrose ». Il y a dans la croyance un fait de culture qui n’est pas indigne d’étude pour la pensée contemporaine et ne peut être réduit à la critique de son « utilité » sociale, qu’on la juge bonne (source de l’humanisme) ou mauvaise (justification de toutes sortes de crimes).

Croire, comme « incroyable besoin », nous révèle la psychanalyse, entraîne l’examen à frais nouveaux de ce qui résiste au savoir ou à la norme d’une société guidée par le discours de la science.

Renvoyant parfois à des considérations théoriques que le lecteur non spécialiste de la psychanalyse peut trouver déroutantes, ce livre est aussi ancré dans la considération de faits d’actualité — évolution de la fonction paternelle, rapport des religions entre elles — ou de constantes anthropologiques — l’amour, la haine, le « souffrir », etc.

Par là, cette lecture se révèle stimulante pour reconsidérer certains lieux communs de pensée dans les lesquels croyants, agnostiques ou athées, sans oublier les psychanalystes, prennent soin trop souvent, de loger leurs paresses.

Gilles Herlédan

Avec La vie parfaite Catherine Millot s’intéresse à trois femmes qu’on appelle volontiers mystiques : Jeanne Guyon, Simone Weil, Etty Hillesum. De son point de vue de psychanalyste on aurait pu craindre que l’auteure soit trop portée à faire — trop classiquement — une sorte de psycho(patho)logie de ces trois « cas ». Une autre approche aurait été possible et C. Millot l’évoque : « longtemps, j’ai cru que c’était leur jouissance qui m’attirait ».

Or, ce qui est le signe d’une approche analytique authentique, C. Millot consent à la surprise : ce qui est en cause pour ces femmes c’est leur liberté. « Les mystiques sont des gens qui prennent le large.»

Quels sont les enjeux et les moyens de cette liberté ? Qu’apprend-on à reconnaître et nommer en considérant ces trois vies ?

Entre autres questions à ne pas négliger, à cause d’une sorte d’effroi qu’elles portent, sans doute : « Simone Weil et Etty Hillesum, qui avaient tout pour être athées et le rester (…) Pourquoi diable, Dieu leur est-il tombé dessus ? Les a prises, comme elles disent ? »

Gageons qu’il n’y a pas si longtemps un tel ouvrage n’aurait pas pu être écrit. Il manifeste que s’ouvrent de nouveaux horizons de pensée d’où certains croyaient voir s’écrire quelque point final

Gilles Herlédan

Le « Discours aux catholiques » est la transcription d’une intervention de Lacan en 1960 invité à Bruxelles par la Faculté universitaire Saint-Louis. Quatorze années plus tard, c’est à Rome qu’il est interrogé par des journalistes au Centre culturel français.

Dans le premier texte, selon les mots de J.-A. Miller il s’agit de savoir si Freud, concernant la morale, fait le poids et si la psychanalyse est constituante pour une éthique qui serait celle que notre temps nécessite. Quelle place alors pour l’exigence d’aimer son prochain sans méconnaître la nécessaire ambivalence par quoi la haine suit comme son ombre tout amour pour ce prochain qui est aussi de nous ce qui est le plus étranger.

Le triomphe de la religion est annoncé par Lacan comme conséquence du succès du discours de la science. La religion va, selon lui, pouvoir de plus en plus déverser du sens sur le réel dénudé par la science : (elle) va donner un sens aux épreuves les plus curieuses, celles dont les savants eux-mêmes commencent justement à avoir une petit bout d’angoisse, [la religion] trouvera une correspondance de tout avec tout.

Perspective, plutôt maussade, selon laquelle la religion est faite pour ça, pour guérir les hommes, c’est-à-dire pour qu’ils ne s’aperçoivent de ce qui ne va pas ne peut-elle pas être dépassée ?

Se pourrait, selon nous, que — ce serait belle ironie — la psychanalyse y contribue…

Gilles Herlédan

Difficile d'imaginer un texte aussi dense et précis. En moins de 100 pages Philippe Julien ne s'attarde pas en des débats convenus et ne vise aucun consensus. Il cherche et trouve — selon nous — de la manière la plus juste ce qui rend le titre de son ouvrage judicieux. Psychanalyse et religieux traitent pas des voies différentes d'une même question. Pour découvrir laquelle, il lui faut faire œuvre d'historien — si ce n'est de géographe — en déployant le paysage intellectuel où Freud, Jung et Lacan ont situé la question du rapport de la psychanalyse au religieux.

La présence de la référence jungienne se justifie ainsi par sa fonction de catalyseur car il est a priori étrange de voir ainsi cohabiter deux psychanalystes et un des adversaires les plus farouches de la psychanalyse. Ce qu'apporte Jung — par la vanité de son projet intellectuel qui l'a conduit aux pires errements idéologiques sous le nazisme —, c'est de savoir ce dont il ne peut plus être question pour la religion comme pour la psychanalyse : " vouloir enraciner le sujet [né avec le cogito cartésien] en deçà [le sang, la race, l'irrationnel] mène à l'errance, de bonne ou de mauvaise foi "(p.53).

Pour ce qui concerne Freud, Ph. Julien rappelle qu'il avait axé son interprétation du religieux comme appel à un Père tout puissant, réparateur des maux de l'existence. Position de croyance infantile. Or le christianisme, par l'incarnation et la crucifixion — " Père, pourquoi m'as-tu abandonné ? " — a ruiné cette conception du religieux par la kénose même d'un Dieu introduit dans l'histoire. La perception freudienne est donc, du coup, plus une analyse presque sociologique, des manipulations ecclésiales pour dissimuler ce fait essentiel et en atténuer la portée.

Quel est l'apport spécifique de Lacan ? Il réintroduit la question du père et Dieu, mais comme père (ou Dieu) toujours-dèjà mort. C'est à dire qu'il ne peut être appréhendé en totalité. Ni au plan symbolique — il est innommable. Ni au plan imaginaire — on ne peut figurer son Être. Ni au plan réel — on ne peut déchiffrer l'énigme de son désir. Certes, on peut s'en sortir comme les Pères de l'Église en le définissant comme le "Souverain Bien". Pourtant le Christ avait proposé une autre solution à cette absence : l'amour du prochain. Comme le dit Lacan : " La mort de Dieu et l'amour du prochain sont historiquement solidaires " et c'est une tragédie, ajoute-t-il.

En effet, il s'agit d'aimer son prochain comme soi-même et rien n'est plus incertain que... de s'aimer soi-même, non plus que rien n'est moins assuré que de ne pas nier l'autre en l'aimant. Lacan se tourne alors vers les mystiques. Leur relation d'amour avec Dieu est sans raison, sans objet et sans pourquoi, mais elle existe. En faire une manifestation psychopathologique est une réduction par le discours de la science qui n'explique, au vrai, rien.

C'est l'amour "ohne Warum" que Silesius chante dans son distique fameux :
" La rose est sans pourquoi ; elle fleurit parce qu'elle fleurit,
N'a souci d'elle-même, ne cherche pas si on la voit."

Or la psychanalyse est aussi confrontée à ce " sans pourquoi ". C'est le hors sens du réel — que l'expérience humaine rencontre dans le sexe et la mort. Et aussi dans l'énigme de la jouissance autre. " En ce début du XXIe siècle, un siècle après la naissance de la psychanalyse, nous pouvons dire comment il y a entre telle psychanalyse et telle religion un trait commun : pour l'une et l'autre il y a également rencontre d'un impossible à savoir, d'une béance irréductible " (p. 91). L'homme moderne — ou post-moderne — est affronté à ceci : " l'impossible de la nomination de l'être de Dieu est l'homologue de cet impossible qui fait qu'une femme en son existence singulière échappe à toute définition de la femme. "
" Or ce lien-là est le seul entre religion et psychanalyse. Toutes les autres considérations d'identité ne font que masquer la vraie rencontre d'un même réel qui noue deux expériences différentes." (p.93-94).

Aussi bien, ajouterons-nous pour notre part, cela n'est sans doute pas sans capacité de nous éclairer sur la manière constante dont toute religion ne cesse de maltraiter les femmes...

Gilles Herlédan

Une relecture de cet ouvrage qui est à l’origine la thèse de M. Gérard Haddad laisse l’intérêt intact.

Le lien qu’il établit entre la méthode d’interprétation et le Midrash paraît chose fondée. Déjà pointé par J. Lacan, avec qui il a été longuement en analyse, le legs du creuset talmudique est ici clairement exposé. Chez G. Haddad on dévoile de nombreuses facettes, il met en évidence le fait que le primat donné à la lettre, aux associations d’idées et aux mots d’esprit ne pouvait naître que chez quelqu’un issu — même si la distance avait été prise — de la tradition juive si fortement inclinée vers la lettre le mot et le sens. « Le mode de pensée talmudique ne peut tout de même pas nous avoir subitement quittés » (lettre de Karl Abraham à S. Freud)

Pour la compréhension de la Bible, l’inventivité du Midrash a été une empreinte indéniable pour les idées puissantes du grand médecin autrichien, père de la psychanalyse.

On fait sien le credo enthousiaste, courageux et finement argumenté de Gérard Haddad : la psychanalyse comme fruit de l’art talmudique.

Marie-Laure Jeanne Herlédan

Michel de Certeau (1925-1986), jésuite, est un historien des textes mystiques de la Renaissance à l'âge classique qui s'est très profondément intéressé aux méthodes de l'anthropologie, de la linguistique et de la psychanalyse.
Histoire et Psychanalyse est un recueil de dix textes ouvert par une remarquable préface de Luce Giard qui dessine — chose pourtant fort malaisée pour des recueils — les grandes lignes d'intelligibilité de l'ouvrage dans son ensemble.

Pour notre part nous nous attacherons particulièrement au dernier texte consacré à Lacan. Lacan : une éthique de la parole. Écrit en décembre 1981, très peu de temps après la mort de Lacan (septembre de la même année), cet article décrit le cœur de l'entreprise lacanienne Par delà les engouements du Zeitgeist, les enjeux identificatoires liés aux personnes, Certeau sait mettre en évidence l'objet même de l'entreprise de Lacan à l'égard de la psychanalyse. Celle-ci n'est pas identifiable à sa technique, encore moins à quelque "qualité" intrinsèque de l'analyste qu'une formation et une adhésion à un groupe lui donneraient ; non, la psychanalyse est une éthique. Ce que Certeau pointe de façon radicale (p. 252) : " Qu'est-ce donc qu'un analyste ? Réponse de Lacan : " qui que ce soit " qui, mis dans la position de " supposé savoir ", a pigé et n'oublie pas ce qu'il en est de ce savoir ; par là, il devient capable d'"opérer" avec cette donne, si et seulement s'il ne s'identifie pas à cette place et s'il ne fait pas de ce qui lui est offert un objet de jouissance."

Mais dans ce texte, outre ce rappel salutaire de la dimension fondamentalement éthique de la psychanalyse — qui la rend tellement insupportable, notamment à ses adversaires scientistes—, Certeau offre une contribution à une dimension peu reconnue du travail de Lacan : son archéologie chrétienne. On a beaucoup écrit sur les liens de Freud avec le judaïsme, ses grands textes, ses méthodes de lecture, etc., mais fort peu sur les rapports de la psychanalyse avec le christianisme. Or la logique lacanienne fait surgir en son cœur la figure de l'Autre tout au long de l'œuvre : " l'autre est là... en tant justement qu'il est reconnu mais qu'il n'est pas connu * " et aussi " ... aussi longtemps que se dire quelque chose, l'hypothèse Dieu sera là ** " et tant d'autres formules comme aussi celle du Nom du père. On relève aussi tout au long du texte lacanien les références au christianisme — saint Paul, saint Augustin, Pascal — et peut-être, surtout, les figures mystiques (voir ci-dessus).

Cette archéologie chrétienne apparaît transformée chez Lacan comme un moment clef de sa théorie auquel il consacre son séminaire VII : L'Éthique de la psychanalyse qui est une éthique de la parole très proche de l'éthique du christianisme. Puisque — nous dit de Certeau — " à s'en tenir à ce qui concerne le christianisme on accède à l'éthique lorsque au lieu de s'identifier à son objet, la croyance en rejette l'illusion et, par là, dit sa vérité. L'éthique est la forme d'une croyance détachée de l'imaginaire aliénant où elle supposait la garantie d'un réel, et donc muée en la parole qui dit le désir institué par ce manque. "(p. 262)

Une telle exigence ne peut manquer de soulever de terribles difficultés dès lors qu'il est question de faire institution que soit pour l'Église ou le mouvement psychanalytique. C'est alors que se substitue une " morale du pouvoir " qui est trahison de l'éthique de la parole — pensons, ici, aux philippiques de Jean Sulivan.

Peut-il y avoir une politique de la parole ? Les tous derniers mots de l'article en donnent — en manière de salut à bon entendeur — comme l'évocation tout à la fois de la faisabilité et du prix :
" S'il est vrai, d'après Freud, que la tradition ne cesse de tromper son fondateur, Lacan sera-t-il entendu dans les lieux où l'on prétend posséder son héritage et son nom ou reviendra-t-il sous d'autres noms ? "


* Lacan, Séminaire III : Les psychoses, p. 48
** Lacan, Séminaire XX : Encore, p.44

Gilles Herlédan

Il y a quelques années une grande banque française avait pour slogan : " votre argent nous intéresse "... ça avait au moins deux mérites ! Celui de la clarté du propos et de définir la limite de l'intérêt porté à notre personne par le banquier. Il en voulait à nos sous... pouvait-on en être surpris ? Pas à notre intimité.
Mais nous n'en sommes plus là. C'est à notre jouissance que le capital s'intéresse désormais, parce que pour lui, exactement, c'est capital !

Sans doute faut-il dire un mot de ce qu'est cette jouissance. Elle est à comprendre ici dans l'acception qu'en donne Lacan comme ce qui se marque d'excès et d'inconditionnalité. Elle subvertit à la fois les besoins et le désir du sujet. Par exemple, les addictions, la boulimie, l'anorexie manifestent la jouissance à l'œuvre, mais aussi la compulsion de consommation si activement sollicitée par les publicitaires. On constate que la production de biens nouveau nécessite la destruction de plus en plus rapide de ceux qui les ont précédé... il faut avoir et encore avoir et que ça ne s'arrête jamais. Tout est dans le flux et l'immédiateté, la circulation du capital ne doit pas être retardée par le travail ou les objets produits. Tout doit devenir virtuel, sans pesanteur, sans corps...

Les "subprimes" ont réalisé cet impératif. Il ne s'agit plus de savoir si le prêt consenti correspond à une réalité tangible et si un remboursement sera possible : ce qui compte c'est l'opération immatérielle d'écriture. Quelques esprits chagrins avaient mis en garde... mais la science — celle des traders et des actuaires — les avait "ringardisés" de belle autorité.

On ne peut croire que depuis l'émergence du néolibéralisme (déjà une génération !) le sujet humain ne soit pas soumis de ce fait à de nouvelles questions.
" Par elle — la jouissance — à l'impossible tous sont tenus " disait Lacan. Le discours de la science (le scientisme) prétend que tout est possible... que devient ainsi la fonction de l'interdit, qui peut oser aujourd'hui y faire encore référence ? Conséquemment que devient le désir s'il ne trouve d'autre bornes que l'impossibilité, la défaillance ou l'insignifiance ?

Un nouveau " malaise dans la civilisation " est ainsi à penser, ce qui ne garantit pas que le gouvernement raisonné des hommes trouve à y répondre sans efforts assidus, mais est-ce bien le management qui saura remplir cette tâche à laquelle le politique trop souvent semble aujourd'hui se dérober ?

Marie-Laure Jeanne Herlédan

Une introduction à la psychanalyse
 

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