Psychanalyse...

En réponse aux imprécations de Michel Onfray...

les versions intégrales de quatre articles publiés, sous forme légèrement abrégée, par la revue Golias
sont disponibles par ces liens :

L'Église sur le divan, Daniel Duigou, Bayard

L'auteur de cet ouvrage a été journaliste, psychanalyste et prêtre. Aujourd'hui, toujours prêtre, il vit retiré dans une vallée du Maroc où il accueille des "retraitants". Il ne renie rien de ces trois "métiers" qui semblent être un peu une déclinaison des trois dont Freud disait qu'ils étaient impossibles : gouverner, éduquer et soigner.

Pour exister, ce livre suppose une réponse positive à ces deux questions :

– l'Église est-elle une institution ?
– la psychanalyse peut-elle contribuer à l'analyse des faits institutionnels ?

Daniel Duigou répond positivement et cela ne lui fait certes pas que des amis. Ce qu'il en déduit c'est que l'Église va mal et n'a plus les moyens de changer car elle s'est trop identifiée à ce qui, pour elle, fait symptôme : se complaire dans la posture d'être la citadelle de la vérité assiégée par le monde de l'erreur, du mensonge et de la corruption.

Il est aisé pour ceux qui ne veulent pas prendre en compte une telle analyse de la contester sur deux plans, ce qui n'a pas manqué de se faire et donne quelque peu raison à notre auteur :


– l'Église n'est pas une institution car c'est la communauté universelle et éternelle des fidèles et des saints et si on la considère comme institution temporelle, c'est qu'on veut nier cela et ainsi saper son fondement même. On invite les tenants d'une telle hypothèse à considérer une définition minimale de l'institution – groupe humain organisé et régi par des lois en vue d'atteindre un but – pour se poser quelques questions...

– la psychanalyse n'est pas apte à étudier la structure et le fonctionnement d'une institution. Il existe en effet plusieurs théories qui permettent ce type d'analyse. La psychanalyse permet plus spécifiquement de repérer dans le discours d'une institution les flexions qui renseignent sur les enjeux implicites qui la déterminent et ne sont – jamais – identiques à ses énoncés explicites. Nulle institution, quelle qu'elle soit, ne peut échapper à cette condition selon laquelle ses énoncés et son objet sont hétérogènes. Seules, celles qui gardent assez de vitalité, acceptent de travailler cette ressource créative dans certaines conditions dont la première est de ne pas dénier l'existence du problème ! La sociologie, pour sa part, peut étudier le statut et la fonction d'une institution dans un contexte donné.


Il nous semble que Daniel Duigou pourrait rendre un grand service à l'institution qu'il critique. Il ne semble pas qu'elle soit désireuse de l'entendre ainsi.

Gilles Herlédan

P.S. : On croit savoir que se prépare un nouvel ouvrage où il serait question "d'en finir avec la sacrifice"... Dans la veine de Le Sacrifice interdit de Balmary ? À suivre !

Sur France-culture :

Culture et civilisation chez Freud (rediffusion de l'émission du 28 janvier 2010)

27.05.2010 - 21:00

Il est des mots qu'il est interdit de prononcer. Il est des actes qui n'auraient jamais dû se produire. Qu'un jeune nazi, emporté par sa fougue, ait pu dire un jour : « pour la noblesse de l'âme humaine, je jette au feu les écrits de Freud ». Et bien, une telle vocifération suivie d'un tel geste scandaleux devrait nous guérir à jamais de la tentation de l'anti-freudisme primaire. Car c'est bien la noblesse de l'âme humaine que ce jeune embrigadé jetait au feu dans la nuit du 11 au 12 mai 1933. Le temps a passé et les adeptes de la conception bouchère de l'humanité ont été vaincus par la force. La destruction de l'esprit par la « novlangue » nazie n'est plus à l'ordre du jour, mais la négation de l'impact de Freud et du mouvement freudien sur la culture européenne demeure une tentation pour les esprits les plus avertis. Le matérialisme réducteur, autant que l'idéalisme scientifique, font souvent obstacle à une lecture sereine de l'oeuvre de Freud. ...

Invités :
Clotilde Leguil
Jean-Pierre Lefebvre

http://www.franceculture.com/emission-la-fabrique-de-l-humain-culture-et-civilisation-chez-freud-rediffusion-de-l-emission-du-28-

Freud par lui-même 3/5: "Le malaise dans la culture" (rediffusion)

"La question décisive pour le destin de l'espèce humaine me semble être de savoir si et dans quelle mesure son développement culturel réussira à se rendre maître de la perturbation apportée à la vie en commun par l'humaine pulsion d'agression et d'auto-anéantissement. A cet égard, l'époque présente mérite peut-être justement un intérêt particulier. Les hommes sont maintenant parvenus si loin dans la domination des forces de la nature qu'avec l'aide de ces dernières il leur est facile de s'exterminer les uns les autres jusqu'au dernier. [...] Et maintenant il faut s'attendre à ce que l'autre des deux "puissances célestes", l'Eros éternel, fasse un effort pour s'affirmer dans le combat contre son adversaire tout aussi immortel. Mais qui peut présumer du succès et de l'issue?"
Freud, Le malaise dans la culture.

Invités :
Michel Plon, psychanalyste, directeur de recherches au CNRS, membre du centre de recherche universitaire Psychanalyse et pratiques sociales de la santé (CNRS/Université de Picardie).
Gwenaëlle Aubry, agrégée et docteur en philosophie, enseignante à l'Université Paris-IV.

http://www.franceculture.com/player?p=reecoute-2141241#reecoute-2141241

Lettre ouverte à Michel Onfray
par Gérard Haddad

Publiée dans Le Monde

10 mai 2010

Cher Michel Onfray,

J'ignore si mon nom vous dit quelque chose, et sans doute ne m'avez-vous jamais lu.

J'ai par contre, il y a quelque temps, lu, avec sympathie, un de vos livres. Vous y racontiez ce vœu de votre père, agriculteur, de voir le pôle Nord, et ce vœu, avec un amour filial, vous l'avez exaucé quand vos finances vous l'ont permis. J'ai trouvé à ce souvenir, pardonnez-moi, un parfum freudien. Je crois en effet que, dans votre étude approfondie de l'œuvre de Freud, quelque chose d'essentiel vous a échappé. C'est que cette œuvre est tout entière construite autour de l'amour du père, amour premier. Je vous renvoie au chapitre 7 de son œuvre, Psychologie des groupes. Le même Freud avait depuis longtemps énoncé cette vérité vérifiable, que j'ai en tout cas vérifiée dans mon existence, la mort du père est sans doute la plus grande douleur qu'un homme peut éprouver.

J'ai longtemps hésité avant de me mêler à cette avalanche de réactions que votre dernier livre a suscitées. Et puis, je me décide, parce que trop c'est trop et qu'il n'est pas forcément vrai que tout ce qui est excessif ne compte pas.

La place manque pour traiter des différents points que vous soulevez. Je me contenterai d'une remarque et d'une objection.

J'ai été analysé par l'analyste alors le plus cher de Paris, Jacques Lacan, et les 200 F de ma séance de l'année 1981 ne peuvent en aucun cas se comparer à ces 450 € que vous agitez comme la preuve de je ne sais quel crime. Qui pourrait en effet payer sa cure au tarif de 10 000 euros par mois ? Votre calculette a dû connaître un sérieux bug.

Vous agitez aussi les 700 pages de votre lettre comme preuve du sérieux de votre travail. Je ne ferai pas l'injure à un épistémologue de votre qualité de souligner la nullité d'un argument qui pèserait la vérité au poids de pages, quand, face à ces 700 pages se dressent des milliers d'autres, tout aussi sérieuses et documentées.

Mais laissons tout cela pour en venir à ce que je considère comme l'essentiel, et dont il n'a pas assez fait état. L'essentiel tient en cette question concrète, pratique : la psychanalyse sert-elle à quelque chose ? A-t-elle, oui ou non, allégé le fardeau des hommes ?

Depuis Freud, des millions d'hommes et de femmes ont fait une analyse, et comme vous, ont étudié sérieusement la pensée de Freud. Je pense en particulier à des témoins qui n'appartiennent pas à la profession. Je pense à Thomas Mann, je pense à Schnitzler, aux 2 Zweig, Arnold et Stephan, voire à Einstein qui n'a pas jugé indigne de débattre avec Freud. Mais je pense surtout à tous ceux qui ont témoigné du profit qu'ils ont tiré de leur analyse.

Ainsi Georges Bataille, à qui l'on demanda un jour, dans une émission radiophonique, plus tard transcrite, son opinion sur la psychanalyse, et s'il ne pensait pas que sa créativité aurait été détruite s'il avait entrepris une cure. À quoi Georges Bataille répondit, je cite de mémoire, qu'il n'aurait jamais écrit une ligne s'il n'avait pas fait une analyse ? Que pensez-vous de ces témoignages ? Des affabulations ? Des béquilles accrochées dans la grotte de Lourdes ?

Vous avez récemment fait à B.H.L. un curieux reproche, celui de ne pas avoir lu vos livres, alors qu'il publie dans la même maison d'édition que vous. Il se trouve que d'autres auteurs publient chez le même éditeur que vous et dont le témoignage aurait pu, aurait dû, vous intéresser. Je pense à ce livre de Marie Cardinal, les mots pour le dire, où cet auteur témoigne de ce fait, que la psychanalyse lui a sauvé la vie. Un effet placebo ?

Vous auriez pu lire, chez le même éditeur, un autre auteur. Excusez-moi de le citer puisqu'il s'agit de moi. Vous pourriez y lire le récit sans concession de ma propre cure, avec les honoraires payés, la durée des séances, etc. Je dois à cette cure tout ce que je suis aujourd'hui, c'est-à-dire quelqu'un qui considère, à l'automne de sa vie, que cette vie valait la peine d'être vécue. Encore une béquille accrochée dans la grotte de Lourdes ? À ce niveau d'analyse, qui délire ?

En vous écoutant l'autre jour - cet incroyable succès médiatique ne vous fait-il pas dresser un peu l'oreille ? - avec l'aplomb et le sourire narquois de la certitude que vous affichez, j'ai pensé qu'une telle attitude relève de trois possibilités : soit celle du chercheur qui, après de difficiles travaux, fait une découverte et qui déclare E = mc2 par exemple ; ou bien celle de l'homme qui, tel Saint-Paul sur le chemin de Damas, découvre la foi ; ou bien enfin celle du paranoïaque pour qui soudain tout fait sens dans le complot qu'il découvre. Je ne sais de laquelle des trois catégories vous relevez.

En tout cas, il faut que vous sachiez ce que votre discours signifie. À ces millions de gens qui doivent quelque chose à Freud et à ses disciples, vous leur avez craché au visage. Et de cela vous je ne peux vous acquitter.

Il est vrai que vous êtes coutumier du fait. Vous avez depuis longtemps craché au visage des millions d'hommes pour qui la foi en Dieu n'est pas qu'un opium. Bernanos aurait dit de vous que vous avez déshonoré l'athéisme.

Vous avez aussi craché au visage de ces vénérables personnes, comme Herman Cohen ou Leibowitz, qui considéraient Kant comme une des plus grandes merveilles que l'intelligence humaine a produites pour vous Kant est le précurseur d'Eichmann le nazi.

Soyons clairs. Vous m'impressionnez ! Profitant de la vertigineuse inculture de notre temps, vous avez trouvé le truc qui marche, celui de démolir tous les piliers de notre civilisation. Vous devriez lire, chez notre commun éditeur, mon essai Les Biblioclastes, les destructeurs de culture. Serez-vous l'un d'entre eux ? Vous verrez où ça mène.

En tout cas, dans cette affaire, ce n'est pas tant votre personne qui me paraît le plus symptomatique, mais l'audience que l'on vous accorde et qui est comme une marque d'infamie sur le front de cette culture que nous partageons.

Bien à vous.

La nouvelle économie psychique Charles Melman
L'écriture de Primo Lévi : entre deuil et suicide Anne Henry, L'Harmattan
Le mythe individuel du névrosé J. Lacan, le Seuil
Des noms du père J. Lacan, le Seuil
La perversion ordinaire.

Vivre ensemble sans autrui. Essai de Jean-Pierre Lebrun, Denoël

J-P Lebrun est aussi l'auteur de Un monde sans limite, Érès et avec Ch. Melman de L'homme sans gravité

Charlotte Herfray, Vivre avec autrui… ou le tuer ! La force de la haine dans les échanges humains, Érès, 2000

Pas facile de présenter en peu de mots cet ouvrage assez bref où, chacun a sa juste place dans l'ensemble d'un propos clair et tranchant qu'on a trop le sentiment d'émousser. Pas de doute, il faut le lire dans son entier et entendre le souffle vivant de l'auteur.

Livre radical. L'alternative du titre ne suppose pas qu'on puisse se dérober. En somme, pas de cotte mal taillée et de petits arrangements. Cela paraît rude, si l'on fait semblant de penser que l'autrui ne se tue que dans les guerres et les meurtres. Hélas nous savons bien que des vies entières sont " tuées " sans grand bruit. La psychanalyste qu'est Ch. Herfray n'a pas manqué de le constater dans sa pratique. Elle constate, à la suite de Freud, Klein, Lacan, que l'amour d'autrui prôné par les religions monothéistes n'est pas un donné " naturel ", mais qu'on y tend non sans mal au prix du travail précaire de civilisation, tant est grande la " force de la haine dans les rapports humains ".

Essentiellement, le sujet c'est le social ! Le produit du travail de civilisation. Une dimension éthique. Or, il se pourrait que notre société en soit venue à croire sous l'effet des discours libéraux ou scientistes, que le sujet humain n'émerge que par la seule mesure de ses intérêts ou sous la pression de ses gênes. Individualisme et fonctionnalisme, venus dans les valises du plan Marshall, proposent aujourd'hui de se défaire de l'ennui de penser. Mieux vaut produire, consommer, détruire, évaluer et… recommencer. Fuite pulsionnelle, dite jouissance, qui paraît ne pas pouvoir être suspendue sous peine de crise !

Que perd le sujet humain dans cette affaire ? La part de plaisir du " penser ". Le risque étant d'y renoncer. Il est vrai que penser comporte aussi sa part de souffrance, de déception qui en sont le prix. " L'ignorance est un 'péché' " qu'entretient la " médiacratie " dans une sorte d'hiver de l'esprit dit Ch. Herfray qui, évoquant entre autres Érasme et Dante, en appelle à l'espoir d'une Renaissance. Elle ne pourra venir que par une prise au sérieux des lois de la parole qui caractérisent l'Être humain. De quoi pouvoir vivre ensemble.

Cela ne se décide ni se donne sans travail. Réapprendre à différencier l'être et l'avoir, retrouver des références à des interdits pouvoir introduire dans les rapports humains une place tierce, voilà quelques pistes dessinées.

Par ces voies étroites - mais non sans plaisir -, " ce rude labeur, certes, car les pulsions ne connaissent pas de limites et les pulsons sont totalitaires ", il peut être possible de retrouver libération et création : faire civilisation. Y-a-t-il d'autre choix ?

Marie-Laure Jeanne Herlédan
Gilles Herlédan

Ce petit livre comprend trois essais dont les deux premiers datent de 1968 (La foi à l’épreuve de la psychanalyse) et 1972 (Aide spirituelle et psychanalyse). Maurice Bellet s’y révèle un questionneur méthodique qui sait définir les termes des questions qu’il pose au-delà des pièges de la pensée convenue des deux « camps ». Exercice non point facile en ces temps déjà anciens.

Exercice qu’il reprend dans le troisième essai, d’une portée bien plus grande, et jusqu’alors inédit : Le déplacement de la question. Il y considère que foi et psychanalyse sont deux expériences dont la légitimité d’aucune ne peut être invalidée par l’autre, pas même réaccordées par des compromis douteux où les deux perdent leur tranchant, parce que de toute façon : « la foi est d’une certaine façon expérience de Dieu, l’analyse expérience de l’inconscient ». ça ne peut pas se réduire et c’est à partir de là que le problème peut être validement posé.

Alors, par un cheminement serré — Bellet oblige ! — nous découvrons qu’il faut que, à l’issue de l’analyse, le « sujet dise ce qu’il dit au lieu que ça parle en lui ». « Alors la relation du sujet à « la parole de Dieu — constitutive pour la foi — sera relation à la parole d’un Autre, libérant la sienne propre, et non la permanence d’un langage non déchiffré, lors même qu’il excelle à donner, moralement, théologiquement, spirituellement, etc. — son sens et ses raisons. (…) Comment, en sa foi, l’homme croyant vit-il ce changement ? Voilà le point. »

Conclusion en ouverture sur une éthique singulière qui ne réjouit sans doute pas ceux qui préfèrent prôner la morale impersonnelle des foules anonymes.

Gilles Herlédan

Le fait n'est pas toujours très connu, mais Lacan se réfère souvent à de grands mystiques (essentiellement chrétiens) pour donner des exemples à l'appui de ses théorisations. C'est en somme une sorte de "clinique" si l'on veut bien ôter à ce terme une connotation pathologique.

R. Aron reprend dans son court ouvrage, très dense, la question de la jouissance telle que le mystique l'éprouve. " Un cheminement avec les mystiques [...] nous apporte la confirmation d'un mode de Jouissance qui depuis des siècles fait problème. De l'Extasis grec avec la Pythie, du martyre des Saints à l'Amour Courtois, puis des illuminés jusqu'aux pithiatiques de Charcot, enfin du " continent noir " de Freud à l'interrogation de Lacan, nous nous trouvons dans un espace et une temporalité où se développe une sanctification des protagonistes sous les ailes de la passion ".

Si cela nous intéresse de nouveau vivement en notre siècle, c'est que " c'est toujours la question de l'être qui est en jeu et de sa substance avec, à l'horizon, le pour quoi, le pour qui de la vie et de la mort ". Plotin, Hadewijch d'Anvers, Eckhard, Silesius, Thérèse d'Avila, Jean de la Croix, Marguerite-Marie Alacoque, Simone Weil, sont ici appelés en témoignage. (aller à de Certeau)

Gilles Herlédan

Sans doute, une des qualités de ce livre tient à ce qui s’énonce dans la quatrième de couverture : « contrairement à Freud, je ne dis pas que la religion est seulement une illusion et une source de névrose ». Il y a dans la croyance un fait de culture qui n’est pas indigne d’étude pour la pensée contemporaine et ne peut être réduit à la critique de son « utilité » sociale, qu’on la juge bonne (source de l’humanisme) ou mauvaise (justification de toutes sortes de crimes).

Croire, comme « incroyable besoin », nous révèle la psychanalyse, entraîne l’examen à frais nouveaux de ce qui résiste au savoir ou à la norme d’une société guidée par le discours de la science.

Renvoyant parfois à des considérations théoriques que le lecteur non spécialiste de la psychanalyse peut trouver déroutantes, ce livre est aussi ancré dans la considération de faits d’actualité — évolution de la fonction paternelle, rapport des religions entre elles — ou de constantes anthropologiques — l’amour, la haine, le « souffrir », etc.

Par là, cette lecture se révèle stimulante pour reconsidérer certains lieux communs de pensée dans les lesquels croyants, agnostiques ou athées, sans oublier les psychanalystes, prennent soin trop souvent, de loger leurs paresses.

Gilles Herlédan

Avec La vie parfaite Catherine Millot s’intéresse à trois femmes qu’on appelle volontiers mystiques : Jeanne Guyon, Simone Weil, Etty Hillesum. De son point de vue de psychanalyste on aurait pu craindre que l’auteure soit trop portée à faire — trop classiquement — une sorte de psycho(patho)logie de ces trois « cas ». Une autre approche aurait été possible et C. Millot l’évoque : « longtemps, j’ai cru que c’était leur jouissance qui m’attirait ».

Or, ce qui est le signe d’une approche analytique authentique, C. Millot consent à la surprise : ce qui est en cause pour ces femmes c’est leur liberté. « Les mystiques sont des gens qui prennent le large.»

Quels sont les enjeux et les moyens de cette liberté ? Qu’apprend-on à reconnaître et nommer en considérant ces trois vies ?

Entre autres questions à ne pas négliger, à cause d’une sorte d’effroi qu’elles portent, sans doute : « Simone Weil et Etty Hillesum, qui avaient tout pour être athées et le rester (…) Pourquoi diable, Dieu leur est-il tombé dessus ? Les a prises, comme elles disent ? »

Gageons qu’il n’y a pas si longtemps un tel ouvrage n’aurait pas pu être écrit. Il manifeste que s’ouvrent de nouveaux horizons de pensée d’où certains croyaient voir s’écrire quelque point final

Gilles Herlédan

Le « Discours aux catholiques » est la transcription d’une intervention de Lacan en 1960 invité à Bruxelles par la Faculté universitaire Saint-Louis. Quatorze années plus tard, c’est à Rome qu’il est interrogé par des journalistes au Centre culturel français.

Dans le premier texte, selon les mots de J.-A. Miller il s’agit de savoir si Freud, concernant la morale, fait le poids et si la psychanalyse est constituante pour une éthique qui serait celle que notre temps nécessite. Quelle place alors pour l’exigence d’aimer son prochain sans méconnaître la nécessaire ambivalence par quoi la haine suit comme son ombre tout amour pour ce prochain qui est aussi de nous ce qui est le plus étranger.

Le triomphe de la religion est annoncé par Lacan comme conséquence du succès du discours de la science. La religion va, selon lui, pouvoir de plus en plus déverser du sens sur le réel dénudé par la science : (elle) va donner un sens aux épreuves les plus curieuses, celles dont les savants eux-mêmes commencent justement à avoir une petit bout d’angoisse, [la religion] trouvera une correspondance de tout avec tout.

Perspective, plutôt maussade, selon laquelle la religion est faite pour ça, pour guérir les hommes, c’est-à-dire pour qu’ils ne s’aperçoivent de ce qui ne va pas ne peut-elle pas être dépassée ?

Se pourrait, selon nous, que — ce serait belle ironie — la psychanalyse y contribue…

Gilles Herlédan

Difficile d'imaginer un texte aussi dense et précis. En moins de 100 pages Philippe Julien ne s'attarde pas en des débats convenus et ne vise aucun consensus. Il cherche et trouve — selon nous — de la manière la plus juste ce qui rend le titre de son ouvrage judicieux. Psychanalyse et religieux traitent pas des voies différentes d'une même question. Pour découvrir laquelle, il lui faut faire œuvre d'historien — si ce n'est de géographe — en déployant le paysage intellectuel où Freud, Jung et Lacan ont situé la question du rapport de la psychanalyse au religieux.

La présence de la référence jungienne se justifie ainsi par sa fonction de catalyseur car il est a priori étrange de voir ainsi cohabiter deux psychanalystes et un des adversaires les plus farouches de la psychanalyse. Ce qu'apporte Jung — par la vanité de son projet intellectuel qui l'a conduit aux pires errements idéologiques sous le nazisme —, c'est de savoir ce dont il ne peut plus être question pour la religion comme pour la psychanalyse : " vouloir enraciner le sujet [né avec le cogito cartésien] en deçà [le sang, la race, l'irrationnel] mène à l'errance, de bonne ou de mauvaise foi "(p.53).

Pour ce qui concerne Freud, Ph. Julien rappelle qu'il avait axé son interprétation du religieux comme appel à un Père tout puissant, réparateur des maux de l'existence. Position de croyance infantile. Or le christianisme, par l'incarnation et la crucifixion — " Père, pourquoi m'as-tu abandonné ? " — a ruiné cette conception du religieux par la kénose même d'un Dieu introduit dans l'histoire. La perception freudienne est donc, du coup, plus une analyse presque sociologique, des manipulations ecclésiales pour dissimuler ce fait essentiel et en atténuer la portée.

Quel est l'apport spécifique de Lacan ? Il réintroduit la question du père et Dieu, mais comme père (ou Dieu) toujours-dèjà mort. C'est à dire qu'il ne peut être appréhendé en totalité. Ni au plan symbolique — il est innommable. Ni au plan imaginaire — on ne peut figurer son Être. Ni au plan réel — on ne peut déchiffrer l'énigme de son désir. Certes, on peut s'en sortir comme les Pères de l'Église en le définissant comme le "Souverain Bien". Pourtant le Christ avait proposé une autre solution à cette absence : l'amour du prochain. Comme le dit Lacan : " La mort de Dieu et l'amour du prochain sont historiquement solidaires " et c'est une tragédie, ajoute-t-il.

En effet, il s'agit d'aimer son prochain comme soi-même et rien n'est plus incertain que... de s'aimer soi-même, non plus que rien n'est moins assuré que de ne pas nier l'autre en l'aimant. Lacan se tourne alors vers les mystiques. Leur relation d'amour avec Dieu est sans raison, sans objet et sans pourquoi, mais elle existe. En faire une manifestation psychopathologique est une réduction par le discours de la science qui n'explique, au vrai, rien.

C'est l'amour "ohne Warum" que Silesius chante dans son distique fameux :
" La rose est sans pourquoi ; elle fleurit parce qu'elle fleurit,
N'a souci d'elle-même, ne cherche pas si on la voit."

Or la psychanalyse est aussi confrontée à ce " sans pourquoi ". C'est le hors sens du réel — que l'expérience humaine rencontre dans le sexe et la mort. Et aussi dans l'énigme de la jouissance autre. " En ce début du XXIe siècle, un siècle après la naissance de la psychanalyse, nous pouvons dire comment il y a entre telle psychanalyse et telle religion un trait commun : pour l'une et l'autre il y a également rencontre d'un impossible à savoir, d'une béance irréductible " (p. 91). L'homme moderne — ou post-moderne — est affronté à ceci : " l'impossible de la nomination de l'être de Dieu est l'homologue de cet impossible qui fait qu'une femme en son existence singulière échappe à toute définition de la femme. "
" Or ce lien-là est le seul entre religion et psychanalyse. Toutes les autres considérations d'identité ne font que masquer la vraie rencontre d'un même réel qui noue deux expériences différentes." (p.93-94).

Aussi bien, ajouterons-nous pour notre part, cela n'est sans doute pas sans capacité de nous éclairer sur la manière constante dont toute religion ne cesse de maltraiter les femmes...

Gilles Herlédan

Une relecture de cet ouvrage qui est à l’origine la thèse de M. Gérard Haddad laisse l’intérêt intact.

Le lien qu’il établit entre la méthode d’interprétation et le Midrash paraît chose fondée. Déjà pointé par J. Lacan, avec qui il a été longuement en analyse, le legs du creuset talmudique est ici clairement exposé. Chez G. Haddad on dévoile de nombreuses facettes, il met en évidence le fait que le primat donné à la lettre, aux associations d’idées et aux mots d’esprit ne pouvait naître que chez quelqu’un issu — même si la distance avait été prise — de la tradition juive si fortement inclinée vers la lettre le mot et le sens. « Le mode de pensée talmudique ne peut tout de même pas nous avoir subitement quittés » (lettre de Karl Abraham à S. Freud)

Pour la compréhension de la Bible, l’inventivité du Midrash a été une empreinte indéniable pour les idées puissantes du grand médecin autrichien, père de la psychanalyse.

On fait sien le credo enthousiaste, courageux et finement argumenté de Gérard Haddad : la psychanalyse comme fruit de l’art talmudique.

Marie-Laure Jeanne Herlédan

Michel de Certeau (1925-1986), jésuite, est un historien des textes mystiques de la Renaissance à l'âge classique qui s'est très profondément intéressé aux méthodes de l'anthropologie, de la linguistique et de la psychanalyse.
Histoire et Psychanalyse est un recueil de dix textes ouvert par une remarquable préface de Luce Giard qui dessine — chose pourtant fort malaisée pour des recueils — les grandes lignes d'intelligibilité de l'ouvrage dans son ensemble.

Pour notre part nous nous attacherons particulièrement au dernier texte consacré à Lacan. Lacan : une éthique de la parole. Écrit en décembre 1981, très peu de temps après la mort de Lacan (septembre de la même année), cet article décrit le cœur de l'entreprise lacanienne Par delà les engouements du Zeitgeist, les enjeux identificatoires liés aux personnes, Certeau sait mettre en évidence l'objet même de l'entreprise de Lacan à l'égard de la psychanalyse. Celle-ci n'est pas identifiable à sa technique, encore moins à quelque "qualité" intrinsèque de l'analyste qu'une formation et une adhésion à un groupe lui donneraient ; non, la psychanalyse est une éthique. Ce que Certeau pointe de façon radicale (p. 252) : " Qu'est-ce donc qu'un analyste ? Réponse de Lacan : " qui que ce soit " qui, mis dans la position de " supposé savoir ", a pigé et n'oublie pas ce qu'il en est de ce savoir ; par là, il devient capable d'"opérer" avec cette donne, si et seulement s'il ne s'identifie pas à cette place et s'il ne fait pas de ce qui lui est offert un objet de jouissance."

Mais dans ce texte, outre ce rappel salutaire de la dimension fondamentalement éthique de la psychanalyse — qui la rend tellement insupportable, notamment à ses adversaires scientistes—, Certeau offre une contribution à une dimension peu reconnue du travail de Lacan : son archéologie chrétienne. On a beaucoup écrit sur les liens de Freud avec le judaïsme, ses grands textes, ses méthodes de lecture, etc., mais fort peu sur les rapports de la psychanalyse avec le christianisme. Or la logique lacanienne fait surgir en son cœur la figure de l'Autre tout au long de l'œuvre : " l'autre est là... en tant justement qu'il est reconnu mais qu'il n'est pas connu * " et aussi " ... aussi longtemps que se dire quelque chose, l'hypothèse Dieu sera là ** " et tant d'autres formules comme aussi celle du Nom du père. On relève aussi tout au long du texte lacanien les références au christianisme — saint Paul, saint Augustin, Pascal — et peut-être, surtout, les figures mystiques (voir ci-dessus).

Cette archéologie chrétienne apparaît transformée chez Lacan comme un moment clef de sa théorie auquel il consacre son séminaire VII : L'Éthique de la psychanalyse qui est une éthique de la parole très proche de l'éthique du christianisme. Puisque — nous dit de Certeau — " à s'en tenir à ce qui concerne le christianisme on accède à l'éthique lorsque au lieu de s'identifier à son objet, la croyance en rejette l'illusion et, par là, dit sa vérité. L'éthique est la forme d'une croyance détachée de l'imaginaire aliénant où elle supposait la garantie d'un réel, et donc muée en la parole qui dit le désir institué par ce manque. "(p. 262)

Une telle exigence ne peut manquer de soulever de terribles difficultés dès lors qu'il est question de faire institution que soit pour l'Église ou le mouvement psychanalytique. C'est alors que se substitue une " morale du pouvoir " qui est trahison de l'éthique de la parole — pensons, ici, aux philippiques de Jean Sulivan.

Peut-il y avoir une politique de la parole ? Les tous derniers mots de l'article en donnent — en manière de salut à bon entendeur — comme l'évocation tout à la fois de la faisabilité et du prix :
" S'il est vrai, d'après Freud, que la tradition ne cesse de tromper son fondateur, Lacan sera-t-il entendu dans les lieux où l'on prétend posséder son héritage et son nom ou reviendra-t-il sous d'autres noms ? "


* Lacan, Séminaire III : Les psychoses, p. 48
** Lacan, Séminaire XX : Encore, p.44

Gilles Herlédan

Il y a quelques années une grande banque française avait pour slogan : " votre argent nous intéresse "... ça avait au moins deux mérites ! Celui de la clarté du propos et de définir la limite de l'intérêt porté à notre personne par le banquier. Il en voulait à nos sous... pouvait-on en être surpris ? Pas à notre intimité.
Mais nous n'en sommes plus là. C'est à notre jouissance que le capital s'intéresse désormais, parce que pour lui, exactement, c'est capital !

Sans doute faut-il dire un mot de ce qu'est cette jouissance. Elle est à comprendre ici dans l'acception qu'en donne Lacan comme ce qui se marque d'excès et d'inconditionnalité. Elle subvertit à la fois les besoins et le désir du sujet. Par exemple, les addictions, la boulimie, l'anorexie manifestent la jouissance à l'œuvre, mais aussi la compulsion de consommation si activement sollicitée par les publicitaires. On constate que la production de biens nouveau nécessite la destruction de plus en plus rapide de ceux qui les ont précédé... il faut avoir et encore avoir et que ça ne s'arrête jamais. Tout est dans le flux et l'immédiateté, la circulation du capital ne doit pas être retardée par le travail ou les objets produits. Tout doit devenir virtuel, sans pesanteur, sans corps...

Les "subprimes" ont réalisé cet impératif. Il ne s'agit plus de savoir si le prêt consenti correspond à une réalité tangible et si un remboursement sera possible : ce qui compte c'est l'opération immatérielle d'écriture. Quelques esprits chagrins avaient mis en garde... mais la science — celle des traders et des actuaires — les avait "ringardisés" de belle autorité.

On ne peut croire que depuis l'émergence du néolibéralisme (déjà une génération !) le sujet humain ne soit pas soumis de ce fait à de nouvelles questions.
" Par elle — la jouissance — à l'impossible tous sont tenus " disait Lacan. Le discours de la science (le scientisme) prétend que tout est possible... que devient ainsi la fonction de l'interdit, qui peut oser aujourd'hui y faire encore référence ? Conséquemment que devient le désir s'il ne trouve d'autre bornes que l'impossibilité, la défaillance ou l'insignifiance ?

Un nouveau " malaise dans la civilisation " est ainsi à penser, ce qui ne garantit pas que le gouvernement raisonné des hommes trouve à y répondre sans efforts assidus, mais est-ce bien le management qui saura remplir cette tâche à laquelle le politique trop souvent semble aujourd'hui se dérober ?

Marie-Laure Jeanne Herlédan

Une introduction à la psychanalyse
 

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