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La prophétie de Féli
de Jean Lavoué
Jean Lavoué a de la constance.
L'auteur breton essayiste et poète s'applique à creuser
son sillon dans les " marges ". Ses affinités littéraires
ou spirituelles sont à chercher du côté des hommes
et des femmes " en rupture " ou tentés par "
l'exode ". Parmi eux, Georges Perros, l'oiseau rare de Douarnenez
et surtout Jean Sulivan, le prêtre rebelle des Matinales.
Deux écrivains à qui Jean Lavoué a consacré
des ouvrages remplis d'une écriture vibrante.
Comment s'étonner qu'il s'attache, aujourd'hui, à évoquer,
dans un nouveau livre, la figure de Félicité de Lamennais
(1782-1854). " Féli ", comme on l'appelle, ce fils
d'armateur malouin devenu prêtre, est une autre grande figure de
l'exode et de la rébellion. Il fut conduit dans les marges par
le pape Grégoire XVI qui condamna vigoureusement les idées
développées dans son journal L'avenir.
Lamennais, explique Jean Lavoué, avait " acquis la conviction
que l'Église, dans son projet de régénérer
la société, devait faire de la liberté son principal
atout ". Intolérable, pour le pape, car la liberté,
selon Féli, devait se décliner sur tous les modes
y compris la liberté de conscience et la séparation de l'Église
et de l'État. Retiré à la Chênaie près
de Dinan, il publie alors Paroles d'un croyant,
des " psaumes d'imprécation dénonçant l'alliance
de Rome avec les puissants de ce monde pour écraser et humilier
les pauvres et les peuples ". Sa rupture avec l'Église est
consommée.
Jean Lavoué tente, ici, une interprétation du " destin
singulier et fougueux de Féli ". En posant tout simplement
la question : " Lamennais ne préfigure-t-il pas déjà,
au coeur du XIXe siècle, un christianisme dégagé
de la structure de chrétienté ? " L'exilé
de la Chênaie n'a-t-il pas perçu, insiste Jean Lavoué,
" la nécessité de transmettre à des hommes toujours
plus émancipés de toute référence aux institutions
religieuses, la sève même de la parole du Christ ? "
L'auteur est tenté de répondre " oui ", même
s'il admet que dans le contexte de l'époque, Lamennais rêvait
au fond d'une Église forte " qui aurait absorbé les
principes nouveaux du libéralisme et de la démocratie naissante ".
Mais la question demeure : le christianisme porterait-il, en son sein
même, les germes de sa propre émancipation ? En quelque
sorte, " une religion de sortie de la religion ",
comme l'a exprimé le sociologue Marcel Gauchet ? Lamennais,
avant d'autres, l'a sans doute pressenti. Il fut, selon Jean Lavoué,
l'un des grands " déchiffreurs " du christianisme.
L'auteur retient aussi du message de Féli prophétique
également son " humanisme évangélique ".
Un sillon a été creusé par le prêtre breton
dans lequel des générations de chrétiens vont s'engouffrer,
autour d'un engagement social de l'Église pour la justice et le
développement des peuples.
Mieux, ajoute Jean Lavoué, " dans une chrétienté
qui se dénude peu à peu de ses certitudes et de sa puissance,
nous sommes en mesure aujourd'hui de l'entendre comme jamais ".
Il rejoint là les convictions d'un Mgr Rouet sur " La
chance d'un christianisme fragile " ou celles de Maurice Bellet
exprimées dans " La quatrième hypothèse "
autour de la radicalité de l'Évangile.
Cet humanisme évangélique, insiste Jean Lavoué, " avance
dans les brèches ". Ce furent, rappelle-t-il, les grandes
intuitions de Jean Sulivan ou de Michel de Certeau. En son temps, Lamennais
avait déjà ouvert la voie.
Pierre TANGUY
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Une descente au berceau
Jean-Yves Quellec
Il est des livres que l'on aborde le
cur battant parce que leur charge poétique et l'univers qu'ils
nous laissent entrevoir enrichissent notre vision de l'existence. Ils
nous rassurent, au fond, sur la capacité de certains livres à
nous aider à vivre. Ou, pour reprendre les mots de Philippe Jaccottet,
parlant de la poésie qu'il aime, ils " ouvrent ou entrouvrent
la porte de l'autre monde présent dans celui-ci ".
Jean-Yves Quellec, prieur de l'abbaye de Clerlande en Belgique, mais né
natif du Nord-Finistère est déjà auteur d'un livre
remarqué sur son expérience de solitude et de retraite dans
la petite île de Quéménès, non loin d'Ouessant
Passe de la chimère.
Il publie aujourd'hui un nouveau livre de fragments sous ce titre énigmatique
- Une descente au berceau
- qui fait penser à un tableau de genre.
Arrivé à l'âge où l'on parle de partir en retraite,
Jean-Yves Quellec continue d'habiter le monde avec appétit et à
jeter sur lui un regard malicieux et distancié, y compris quand
il évoque sa propre communauté monastique ou l'Église
catholique elle-même. " Le temps qui reste ne sera pas fatalement
une glissade vers la tombe, confesse-t-il, mais une humble et magnifique
descente au berceau ".
" Le miracle d'exister, confie-t-il, me tient en haleine ".
Et il dit, au passage, aimer cette exhortation du Talmud : "
Si tu veux connaître l'invisible, scrute très exactement
le visible ". Jean-Yves Quellec revendique donc " le
choix du grand angle pour accueillir en soi le flux de la nature, la cohorte
des visages ".
Cette vision de la vie et de l'homme, arc-boutée à la foi
qui l'anime, l'écarte de " la ceinture des dogmes " et
de toutes " ces âmes pieuses " que rebute " la netteté
du monde " et qui prient " les yeux mi-clos ". Quand il
le faut, le prieur de Clerlande n'hésite pas à hausser le
ton. " Il faudrait à l'Église catholique un nouveau
Siècle des Lumières, une puissance levée d'esprits
libres qui, de toutes les couches de la société, fassent
honneur à l'Évangile sans crier gare ".
Plus proche de Teilhard de Chardin ou de Maurice Zundel que du Thomas
d'Aquin qu'on lui enseignait au séminaire de Quimper, Jean-Yves
Quellec a des accointances certaines avec Jean-Pierre Jossua et surtout
un autre Breton, Jean Sulivan. Dans cet art d'appuyer là où
ça fait mal et d'appeler à une forme d'insurrection personnelle.
Mais en restant fidèle à l'écoute, à l'intériorité
et à la voix de son cur : " Modulation de la pluie.
Un merle entonne la première antenne des Matines ". Avec
cet aveu : " Je ne vois pas comment je pourrais être croyant
à l'avenir si j'omettais de penser à l'air libre ".
Pierre TANGUY.
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" Oser penser, jouir de penser,
parfois...
Bonheur de penser à plein esprit, de penser haut, large, libre,
dans tous les sens, comme on respire à pleine poitrine, à
pleine santé, non pas dans une chambre fermée mais au grand
air et même quand le vent qui ne craint rien apporterait, mêlé
au ciel, quelque miasme qui renverserait quelque vieille demeure.
N'est-ce pas une tentation que d'aimer tant la pensée pour elle-même,
comme un jeu superbe de nos forces mentales, de nos lumières -
un combat aussi, pied à pied, avec nos ombres - et de me plaire
bien davantage, parfois, aux curiosités de ceux qui cherchent,
aux inquiétudes grandes ouvertes de ceux qui doutent qu'aux certitudes
closes de ceux qui croient ?
Un jeu qui réclame tout l'espace, qui doit aller jusqu'à
l'extrémité de la piste et plus loin encore.
Un jeu superbe
Oui !
Et peut-être ce mot " superbe " le condamne.
O Christ, toi, l'homme qui n'as jamais pensé. Le seul.
Qui n'avais pas besoin de penser parce que Tu étais Vérité,
N'aie pas seulement pitié des pauvretés, des douleurs, des
faiblesses, des captivités, des maladies, des cécités,
des surdités, de la mort de l'homme,
Aie aussi pitié de nos richesses,
Aie aussi pitié de nos joies,
Aie aussi pitié de nos forces,
Aie aussi pitié de nos pensées.
Aie pitié des pensées, Seigneur, comme Tu aurais pitié
du souffle de l'homme qui respire, des premiers pas joyeux de l'enfant
qui marche. Car nous avons besoin de mourir, mais nous avons aussi besoin
de vivre, Seigneur !"
Marie Noël, Notes intimes, p.77,
éd. Stock.
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Psychanalyse et spiritualité.
Freud a décrit la religion
comme un équivalent collectif de la névrose obsessionnelle
individuelle. Dans ses correspondances avec le pasteur Oscar Pfister ou
l'écrivain Romain Rolland la question religieuse ou spirituelle
a été souvent abordée sans qu'il ne change d'avis
(1). Il reconnaît à la religion une fonction proche de celle
du symptôme : satisfaction substitutive au regard des exigences
du refoulement (2). Toutefois, il remarque que la religion joue un rôle
social en dédommageant, par la consolation et l'espérance,
les croyants des sacrifices exigés par la civilisation.
L'Église y a vu d'emblée une
menace. Elle avait perçu comme le notera Jean Sulivan : qu'"
elle [ne pouvait] renoncer à l'aiguillon si banal et puissant de
la culpabilité pour que la foi soit liée au malheur intime
[
]. Allez bourriques, servez, vous aurez la vie éternelle
en prime. "(3)
Certains psychanalystes, ont voulu ne pas
" réduire " l'inconscient au sexuel et ont supposé
un " inconscient spirituel " comme le fit Viktor Frankl
(4) dans Le Dieu inconscient en 1948. D'autres se sont demandés
si l'analyse des croyants, a fortiori celle des religieux, était
de nature particulière. Fallait-il perdre sa foi avant ou après
l'analyse ? Cette question n'a strictement aucun sens pour un analyste
: vient en analyse quiconque en éprouve le besoin et apporte avec
lui son " matériel de parole " de manière inconditionnelle
- c'est la règle de base. L'analyste n'a par ailleurs aucun projet
- qui serait une résistance de sa part - pour conduire un analysant
vers des choix de vie dont il a, lui seul, à reconquérir
la responsabilité.
On doit à Maurice Bellet, dans un
bref et magnifique essai, d'avoir clarifié le débat (5).
" S'il y a parole sur la foi et la psychanalyse, le plus important
est que cette parole porte cette si difficile, si incernable relation.
[
] la parole circule librement, sans que les " frontières
" entre les " domaines" constituent l'obstacle préalable;
on parle, on échange avec une sorte de liberté associatrice.
Et pourtant, pas de mélanges : la foi reste la foi, l'analyse reste
l'analyse, il n'est pas question de se psychanalyser la foi les uns des
autres, ou de récupérer l'analyse dans un discours religieux.
"
Dans ce cadre bien défini, on peut
reprendre à nouveaux frais la question spirituelle et même
rendre possible ce qui était encore impensable il y a très
peu d'années : sortir ces questions du registre de la psychopathologie
- pour les uns - ou du mystère et de l'ineffable - pour les autres.
Le déclin du religieux permet de mieux discerner une nouvelle recherche
du côté de la vie spirituelle (6).
" Je crois qu'on pourrait appeler spiritualité,
la recherche, la pratique, l'expérience, par lesquelles le sujet
opère sur lui-même les transformations nécessaires
pour avoir accès à la vérité. " nous
dit Michel Foucault (7). Et si le propos paraît trop théorique,
Sulivan l'énonce à sa façon bien terrienne par des
mots immédiatement sensibles : " Il y a toujours une conscience
d'homme devant l'amour, le mal et la mort. "(8)
Ces expériences, aucun savoir n'en
vient à bout. Aucune image n'est assez puissante pour les cerner
et même vire à l'obscène par trop de prétention
ou de provocations. C'est ici que le réel, au sens que lui donne
la psychanalyse depuis Lacan est en cause.
Le silence et l'opacité du réel
ont toujours appelé la recherche de réponses. Les sociétés
ont donné croyances, codes et dogmes. Ces institutions ont esquivé
ou altéré l'objet de la question. L'amour singulier est
asservi aux règles de filiation et d'alliance de la Cité
ou décharné dans l'idéal amour de l'humanité,
le mal s'explique par quelque faute originelle qui en outre le justifie,
la mort hic et nunc ne compte que pour ses conséquences dans un
autre monde intangible. Ces réponses anciennes ne traduisent nullement
une faiblesse de la raison chez ceux qui les ont produites. Ils ont travaillé
avec les moyens conceptuels dont ils disposaient en fonction de leurs
sociétés, de leurs rapports à la nature, selon qu'ils
étaient nomades, sédentaires, ruraux, urbains, possédants
ou prolétaires
Et c'est grâce à ce long travail
que nous sommes aujourd'hui en capacité d'interroger de manière
critique ce que nous héritions d'eux.
Depuis peu le scientisme dans la foulée
de la science - dont il doit être soigneusement distingué
- donne de nouvelles réponses au réel (9). L'amour serait
" soluble " dans la physiologie et la sexologie ; le mal est
de façon pragmatique réduit à l'échec, aux
comportements inadaptés ou à la maladie ; quant à
la mort rendue indolore et distante elle ne concerne plus le mourant mais
son entourage qui peut en être soulagé par un coaching du
deuil. C'est une nouvelle expérience pour l'humanité et
aucune volonté réactionnaire ne pourra faire qu'elle n'ait
pas eu lieu. D'ailleurs cette réponse de la modernité n'est
ni plus ni moins intrinsèquement erronée que les anciennes
solutions et ce qu'elle apporte n'est pas seulement mauvais. Simplement
des contradictions sont remplacées par des complexités.
La sacralité absolue de la vie faisait bon ménage avec la
torture et l'inquisition, la guerre sainte, le colonialisme et l'interdiction
d'abréger toute souffrance. La dignité de chaque vie est
maintenant évoquée à propos du refus de la guerre,
de la solidarité internationale, de la contraception, de l'avortement
ou de l'euthanasie.
En somme le pouvoir - dogme et
magistère - et le savoir - scientisme. - se révèlent
avec leurs moyens respectifs aux prises avec le réel qui n'est
nullement entamé, mais autrement contourné. À l'orée
du XXe siècle la psychanalyse est née de l'impossibilité
de la science à dire le réel à la place de l'autorité
séculaire des maîtres. Le médecin, malgré ses
promesses, ne pouvait pas plus que le prêtre ou le mari venir à
bout de l'hystérie qui n'était pas plus " du nerf "
que " du diable ".
La cure freudienne a précisément
créé en réponse à cette impasse le lieu d'une
suspension du pouvoir et du savoir par la règle de l'association
libre et de l'attention flottante. Sans doute, cette " invention
" n'attire plus assez notre attention sur la révolution dans
l'ordre de la parole qu'elle a introduite puis formalisée comme
mode thérapeutique selon les besoins du temps. D'autres sujets,
avaient cependant fait l'épreuve bouleversante d'un autre discours,
hors savoir et hors pouvoir. Ils avaient su " d'expérience
que le bonheur n'est pas dans la possession des choses ni dans la domination
des êtres, mais dans la dépossession de soi. Et c'est pour
cela [qu'ils ont éprouvé] une dilatation du cur et
de l'âme. "(10) Ce qui n'entraînait pas pour eux, le
plus souvent, autre chose que des graves dangers dont le dernier - ultime
injure post-mortem à leur audace - était d'être confits
en sainteté. Il est d'ailleurs systématique que les institutions
refusent opiniâtrement - faute d'un travail considérable
d'ascèse - le surgissement d'une parole inattendue au cur
de leur appareillage.
Voilà que le scientisme s'impose comme
le nouveau discours totalitaire - au sens où il prétend
dire le tout de l'expérience humaine. L'institution religieuse
tente de résister par une contre-dépendance symétrique,
désespérée et maladroite. Elle a sans doute la nostalgie
de ses victoires à la Pyrrhus contre la science émergeante
: Giordano Bruno, Copernic, Galilée, Darwin encore un peu. Des
créationnistes - plus ou moins radicaux ou cachés -, des
contemplateurs du ciel de des petits oiseaux cherchent encore à
accaparer Dieu, à le prendre dans les filets de la Nature pour
qu'il n'aille pas se loger dans le cur de l'homme. Là où
il ne leur appartiendrait plus. Ces combats d'arrière-garde ignorent
le danger mortel pour l'esprit qu'est le recours au savoir ou au pouvoir
pour traiter du réel, dont un autre nom est Vérité.
Mais le tragique est là qui n'a rien
à voir avec une faute. L'homme parle et ce n'est pas drôle
(11) puisque c'est au prix d'une faille que rien ne viendra jamais combler.
" Il n'y a pas de vérité qu'on puisse dire toute. "(12)
" C'est par l'impossible de dire toute la vérité
qu'elle tient au réel. " (13) C'est ce que la psychanalyse
apprend à reconnaître dans sa nudité. Scientisme et
religion ne peuvent que se rejoindre pour réfuter une telle découverte.
Il faut combler. Ou affronter d'abord un vide : " Une dépression
survient, une névrose : le corps se met à parler le langage
de vérité. Le langage passe toujours par un effondrement.
" (14) Dans la solitude.
Ce défilé étroit, où
nul ne peut contraindre quiconque à passer - ni pour son bien,
ni pour son salut - est aussi ouvert par la rencontre avec une parole
vive qui fait énigme, tranche des certitudes, subvertit des conventions.
" Ce qui vient au monde pour ne rien troubler ne mérite
ni égards ni patience " disait René Char. " L'assoupissement
du christianisme tient à ce qu'il ne scandalise plus. Le sens est
englouti dans les rites, les lois, le verbiage idéologique, vieux
et moral. Nous avons beau faire, nous apparaissons comme des bravaches
de la croix et de la résurrection, des pensionnés de la
rédemption, préoccupés de nos conflits intérieurs
et de nos crises de conscience. "(15)
Aujourd'hui, qui encore peut se nourrir spirituellement
de verbiage idéologique, vieux et moral, sans savoir au fond de
son cur qu'il abdique devant le travail d'humanité ? On peut
voir avec la diatribe de Michel Onfray contre la psychanalyse se perpétuer
la même passion qui, de siècle en siècle, anime ceux
qui s'effrayent de leur propre désir, ont peur de reconnaître
chez eux - en le rencontrant dans une autre parole - " un souffle,
c'est-à-dire l'esprit qui ressuscite les mots " (16) et ont
cherché, cherchent et chercheront par le pouvoir ou le savoir à
se soustraire à l'expérience de cette rencontre.
Gilles Herlédan
1 - FREUD (1927) Correspondance avec le pasteur
Pfister, Paris, Gallimard, 1966
2 - Principaux textes de Freud où la question de la religion est
abordée : (1907) Actes obsédants et exercices religieux,
L'Homme Moïse et la religion monothéiste, 1937 Gallimard
1993, Totem et Tabou (1912-1913), Gallimard, 1993, L'avenir
d'une illusion et Un événement de la vie religieuse,
(1927), PUF 1971, Malaise dans la civilisation (1929), PUF.
3 - SULIVAN J., L'écart et l'alliance, p. 94
4 - FRANKL V., Le dieu inconscient.. Éditions du Centurion,
1975.
5 - " Le déplacement de la question " in Foi et psychanalyse,
Desclée de Brouwer, 2008
6 - Voir l'étude des trois belles figures de spiritualité
laïque in MILLOT Catherine, La vie parfaite, Jeanne Guyon, Simone
Weil, Etty Hillesum, Gallimard, 2006
7 - FOUCAULT, M., Herméneutique du sujet. Cours au Collège
de France (1981 1982), Paris, Le Seuil, 2001, p. 16
8 - SULIVAN J., Petite littérature individuelle, Gallimard,
1971, p. 46
9 - Pour le dire vite : la science peut prédire à 40, 400
ou 4000 ans de distance, toutes choses égales par ailleurs, quelle
sera, en tel lieu défini, la vitesse de chute dans le vide d'un
corps au bout de 1 seconde. Le scientisme du Conseil d'Orientation des
Retraites n'a aucun moyen de justifier ses prétentions de voyante
extra-lucide. Ses chiffres servent seulement à faire croire qu'il
s'agit de science pour servir des intérêts non-scientifiques.
10 - SULIVAN J., Bloc notes, Préface de J. de Bourbon Busset,
Éd. SOS du Secours catholique, 1986, p. 26
11 - Voir sur : http://www.culture-et-foi.com/texteliberateur/jean_lavoue.htm,
Au cur de l'humain, les lois de la parole, de Jean LAVOUÉ
12 - LACAN J., Lettre aux Italiens. Lettre mensuelle de l'École
de la Cause freudienne, p. 9, avril 1982. Rédigé en
1974
13 - LACAN J., Télévision. Le Seuil, Paris, 1974
14 - SULIVAN J., L'exode, Desclée de Brouwer, 1980. Réédition
avec une préface de Bourbon-Busset, Cerf, 1988. p. 27
15 - SULIVAN J., L'Écart et alliance, coédition Le
Centurion/Panorama d'aujourd'hui, 1980. Réédition, Albin
Michel, 1991, p.106
16 - SULIVAN J., op. cit., p. 150
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En
réponse à la question d'un ami
"pour vous, c'est
quoi la vie spirituelle ? "
" Je crois qu'on pourrait appeler spiritualité,
la recherche, la pratique, l'expérience,
par lesquelles le sujet opère sur lui-même les transformations
nécessaires pour avoir accès à la vérité
"
Michel Foucault, Herméneutique
du sujet.
Cours au Collège de France (1981 1982), Paris, Le Seuil, 2001,
p. 16
Alors, je commence par tenter de répondre à
ta question que j'ai entendue comme " pour vous, c'est quoi la vie
spirituelle ? "
Un premier élément
dans la question même : " pour vous, pour toi... ". C'est
qu'en effet la vie spirituelle est singulière. En ce sens, elle
n'est pas généralisable, ce qui la soustrait tout à
la fois à l'ordre du code commun (la Loi ne sauve pas ... ) et
du savoir impersonnel de la science.
De ce fait la vie spirituelle crée un point d'énigme entre
le pouvoir et le savoir qui sont les termes admis de la vie sociale. Elle
prononce un " ce n'est pas cela ! " quand l'évidence
s'impose. Ce par quoi elle entretient un rapport avec l'idée d'une
autre vérité.
Un deuxième élément dans la question : " la
vie ". Il ne s'agit pas d'un état, encore moins d'une rente,
mais d'un processus, mieux encore d'une expérience qui se constitue
d'expériences, lesquelles n'ont de valeur que comme " inouïes
". Le mot surprise convient pour se décliner comme sur/prise.
Ça dépasse la prise, par exemple la prise en main du gestionnaire,
mais aussi même celle de quiconque sait ce qu'il cherche et, ironie
- de Pascal à Freud
si, si ! - prétend l'avoir trouvé
Reste cependant qu'il faut que cette surprise singulière - avec
son potentiel de violence - trouve à tout à la fois l'instance
de son accueil et celle de sa formulation.
Pour l'accueil : c'est de cur ouvert qu'il s'agit et de ce point
de vue faut-il avoir assez pris le temps de se soucier de soi - en ne
négligeant pas ce qui de notre vérité singulière
vient troubler le masque de la "persona " qu'on croît
devoir être - pour accepter d'entendre l'inattendu, l'imprévisible.
Pour le dire : " La vérité ne se dit pas toute, les
mots y manquent " disait Lacan. Et je pense aussi que parfois, il
y a trop de mots, le bavardage masque mieux le vrai que l'achoppement
de la langue. Sans doute peut-on ici rejoindre le Sulivan qui souligne
le paradoxe de l'institution ecclésiale qui a tout à la
fois transmis l'éclat d'une Parole inouïe et rendu celle-ci
lettre morte pour beaucoup qui auraient pu l'entendre.
Sans doute faut-il considérer qu'aujourd'hui c'est bien dans la
" subversion " qui n'est pas dénigrement ou déni,
des messages religieux - encore faut-il cependant en avoir considéré
l'intérêt presque crypté -, c'est-à-dire une
sorte d'au-delà des discours d'ordre, de morale ou d'aménagement
social, que la vie spirituelle peut encore surprendre.
La position de l'artiste - s'il n'est pas l'acteur d'un marché
de l'art - peut être privilégiée à cet égard.
La poésie d'un Guillevic dans son trajet de la catastrophe d'exister
à l'expérience d'un vide en quelque sorte générateur
est assez typique d'une vie spirituelle qui par delà toute croyance
aurait à voir avec une Foi plénière. Mais est-ce
si loin d'un christianisme qui aurait renoncé à la mythologie
?
Je ne crois
En aucun dieu.
Je ne crois pas
à l'étoile qui vous guide.
Je ne crois pas
à la tourmente
Qui vous emporte
Et vous mène à bon port
Je crois.
(inédit de 1987)
Gilles Herlédan
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LES FONDAMENTAUX DE LA FOI CHRÉTIENNE
Marie-Christine Bernard
Presses de la Renaissance, 2009
* * *
Voilà un livre qui me laisse
une impression assez ambiguë.
D'un côté il y a un apport de " matériel "
indéniable et des réflexions critiques sur l'institution,
la mise en garde contre certains pièges de la pensée, de
la convention, des tics intellectuels qui ne seraient pas étrangères
à un Sulivan. Ce côté plaisant de l'ouvrage n'en constitue
cependant pas le fond. L'impression est tout au contraire que cela voile
une structure de pensée qui me paraît beaucoup plus problématique
et qui sous des habits modernes cache une ossature tout à la fois
traditionnelle, convenue et parfois précaire.
Le sentiment d'écart est considérable entre ce qui est annoncé
par la 4e de couverture (repérer en peu de mots, la cohérence
du contenu de la foi et percevoir clairement l'intelligence de ce contenu
eu égard aux exigences de la raison contemporaine) et la réalité
de ce qu'on lit. Particulièrement où sont les exigences
de la raison contemporaine puisque je ne trouve rien dans ce texte qui
dépasse les apories d'un vague platonisme remâché
(le beau, le bien, le juste) ou - ce qui se veut moderne ? - un psychologisme
pesant qui évoque de vagues théories du développement
de l'enfant pour décrire une sorte de " croissance "
de la croyance ou de la foi (la santé, l'équilibre, la confiance).
Nous serions les petits enfants d'un bon dieu !
Philosophiquement, l'auteure répugne à clarifier les notions
qu'elle utilise, par exemple celle de réel qu'elle assimile abusivement
avec réalité ou même vérité ce qui est
peu acceptable après l'apport de la psychanalyse. De même
la permanente et lancinante référence au " sens-de
" ne peut plus être entendue comme pertinente.
Cette recherche du sens m'a particulièrement gêné
dans ce texte. La foi et la vie spirituelle seraient seulement une recherche
de sens, voire même le moyen de le trouver. Or, c'est le "
pas de sens " qui est l'épreuve éthique à laquelle
l'homme, aujourd'hui, doit s'affronter. Et si jamais un sens est donné
à la vie ce ne peut être qu'un accommodement narcissique
ou illusoire pour l'individu, une pression du maître s'il concerne
un groupe, surtout si c'est le fait d'un maître supposé bon.
Par ailleurs je retrouve dans ce texte des apories intellectuelles admises
par l'auteure comme des constats de " nature " : ne parle-t-elle
pas du désir de dieu (au sens de " dieu désirant "),
voire de la " joie de dieu ". Or, on nous dit tout au long des
chapitres - et c'est fort juste - qu'il ne faut pas être idolâtre
en réifiant Dieu selon nos catégories humaines. Le paradoxe
est éclatant entre le principe et la mise en acte.
Réel-réalité, désir-besoin, joie-jouissance
ne sont jamais déconstruits dans ces pages. On est en droit d'attendre
un tel travail aujourd'hui avec les moyens conceptuels dont on dispose.
Ne pas le faire est de l'ordre de l'idéologie par ailleurs dénoncée
dans le texte.
Autre difficulté. Cet ouvrage qui s'annonce d'ouverture - et le
manifeste dans la distance prise avec certains aspects de l'institution
religieuse - conduit finalement à une grande fermeture si l'on
songe qu'à partir de la page 230 il n'y a plus qu'une référence
intellectuelle proposée : La Bible et nul autre texte. On ne voit
pas que d'autres livres aient encore une place ? Cette référence
totalisante : La Bible, parce qu'elle est le fruit d'une attention soutenue
à l'existence réelle, attention mûrie et incessamment
reprise, est capable de nous poser de bonnes questions, des questions
correctes, celles qui orientent nos chemins de réponse dans un
sens prometteur, inspirant. (p. 234) n'est pas loin de devenir totalitaire
dans les toutes dernières pages où après l'exaltation
de la liberté apparaît la figure terrible du directeur de
conscience qui nous est donnée sans plus de réflexion comme
le rôle de : personnes dignes de confiance en matière de
discernement [
] elles ont intériorisé, par l'expérience,
les règles de discernement spirituel (p 265). Outre ce type de
tautologie où aucun terme n'est défini, se révèle
dans les lignes suivantes un mode d'écriture assez constant dans
l'ouvrage : le " n'allez pas croire que ! ". Ainsi ces accompagnateurs
spirituels exercent leur service sans s'en prévaloir et connaissent
l'exigence [du combat spirituel] pour elles-mêmes. N'allez pas croire
que le maître en est un et qui en tire plaisir !
De même en début d'ouvrage, à propos du péché
- qui a été le point le mieux travaillé du livre
- l'auteure adopte une position de dénégation par rapport
au texte biblique
" n'allez par croire qu'il en résulte
une punition divine ". Or ce qui est écrit est écrit
! Il est intellectuellement préférable de le reconnaître
tout en disant qu'on en est plus là aujourd'hui ; c'est très
différent que de prétendre que ça n'a pas été
écrit. Cette attitude laisse un soupçon de forçage
des références qui altère la crédibilité
du propos.
Ces aspects très désagréables tiennent sans doute
à une double cause. Pour l'une : vouloir dire le " tout "
de la complexité en très peu de mots, très peu de
notions. Disparaît alors la possibilité dans cette fermeture
d'en appeler au jugement du lecteur, à sa raison et à l'auteure
de témoigner de son raisonnement (comme dans les citations précédentes).
Pour l'autre : vouloir faire moderne en empruntant aux prétendues
sciences humaines un langage socio-psychologisant qui est celui du lieu
commun trivial - comme toutes les allusions au développement de
l'enfant ou à la vie de famille. C'est s'en remettre à un
appui déjà bien discrédité depuis plus de
cinquante ans, tandis que des approches plus consistantes sont ignorées
: disons - après Freud, quand même cité (1656 - sic
-, 1939) - tout ce qui va de Saussure à Lacan en passant par Lévi-Strauss
).
Sans doute a-t-on supposé au lecteur un estomac trop tendre pour
une telle nourriture roborative.
Évidemment, toutes ces critiques ne supposent pas que je regrette
cette lecture stimulante par les insatisfactions mêmes qu'elle suscite
et qui appelle à un travail d'éclaircissement à continuer.
Il est vrai que la " foi " est chose trop sérieuse pour
s'en remettre aux seuls professionnels de celle-ci
à l'instar
- selon Clemenceau - de la guerre qui ne saurait être confiée
aux seuls militaires.
Gilles Herlédan
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