Poésie...
 

 

 

 

 

Brocéliande
Gilles Baudry et Pierre Denic

Un poète et un peintre. Gilles Baudry et Pierre Denic unissent leur talent dans une envoûtante évocation de Brocéliande. Mais de quel Brocéliande s'agit-il ? De ce territoire mythique évoqué dans le légendaire arthurien ? Oui, sans doute. Les mots " Merlin ", " Viviane " et " Val sans retour " ponctuent bien quelques têtes de chapitre de cet album/poème, comme pour nous assurer que nous sommes bien, ici, en pays de connaissance.

Mais – on le sait aussi – Brocéliande déborde toujours Brocéliande. Évoquer ce lieu, c'est d'abord côtoyer le mystère et l'enchantement. Et qui mieux qu'un poète et un peintre sont à même d'en être les témoins.

Pierre Denic se fait donc " perceur de mystère ", ainsi que le note, dans la préface, son ami Yves Prigent. Le voici " ordonnateur d'espaces " dans des tableaux parfois énigmatiques où - l'artiste lui-même le dit - " la lumière bouge " et où " la toile devient miroir ". Mais qu'il s'agisse de peintures acryliques ou d'encres de Chine, il y a chez ce créateur d'extrême-Occident quelque chose d'extrême-oriental dans son appréhension du monde. Une place de choix, en effet, est accordée aux éléments naturels – roches, chemins, étangs – et les références à l'art japonais sont présentes dans bon nombre de ses tableaux.

Comme s'étonner alors que les noms de François Cheng et de Victor Ségalen apparaissent au fil des pages ? François Cheng, le passeur entre deux cultures, chinoise et française. Ségalen, dont " l'ombre tutélaire " veille sur les chaos de Huelgoat.


" Je ne divulgue rien/ dit-il/j'illumine un secret ", résume Gilles Baudry dans sa lapidaire exergue au livre. Le moine/poète de Landévennec engage son dialogue avec l'artiste-peintre. " Seul importe l'insaisissable caché derrière les choses ", déclare-t-il. Et d'avouer que l'œuvre de Pierre Denic rejoint sa propre quête : " La nature comme une écriture épiphanique ".

Pour cette partition à quatre mains " écrite dans une amitié attentive ", Gilles Baudry creuse à sa façon le mystère. On pénètre sur ses pas dans " les sous-bois en dormance/pareils aux fonds marins ". Le poète s'émerveille. " Comme il fait beau/dans le silence/qui a tant à nous dire ". Ici, nous dit-il, " l'inouï " se dit  " en aparté ". Ici on trouve " une sente si lente/qu'elle n'a pas vu passer les heures ". Tout est dit, en peu de mots, sur " ce lieu où l'espace touche au temps ". Cela s'appelle Brocéliande.

Pierre Tanguy.

 

 

 

Jeux du ciel et de l'eau
Yannis Ritsos, 1990, L'échoppe

Yannis Ritsos né en Grèce en 1909 connaît très tôt la mort de sa mère, de son frère aîné et l'internement du père souffrant de troubles mentaux. Il passe lui-même quatre ans dans un sanatorium. Événements tragiques qui marquent son adolescence et obsèdent l'ensemble de son œuvre.
Poète et révolutionnaire, proche du Parti communiste, il adhère à un cercle ouvrier et fait paraître
Tracteur en 1934 et Pyramides en 1935, deux œuvres qui reflètent la fragilité de la foi en l'avenir fondée sur l'idéal communiste et un désespoir existentiel. En 1936 Épitaphe, poésie simple, délivre un émouvant message de fraternité. La musique de Theodorakis en fera en 1960 le chantre de la révolution culturelle en Grèce. La dictature de Metaxas en 1936 oblige Ritsos à être prudent. Il écrit cependant malgré l'angoisse : Le Chant de ma sœur, Symphonie du printemps, La Marche de l'Océan. Des extraits de ces deux dernières œuvres constituent la base de la Septième Symphonie de Theodorakis dénommée précisément Symphonie du printemps. Nombreux seront ses textes privilégiés par le compositeur.
Pendant la guerre civile, Ritsos s'engage dans la lutte contre la droite fasciste, ce qui lui vaut de passer quatre ans en détention dans divers camps de rééducation. Pourtant, il réalisera une importante production littéraire. Vient ensuite la grande œuvre de maturité :
La Sonate du clair de lune en 1956 - prix national de la poésie
Entre 1967 et 1971, la junte militaire qui a pris le pouvoir par un coup d'État, le déporte de nouveau et l'assigne à résidence à Samos, ce qui ne l'empêche pas d'enrichir encore son œuvre et de prolonger l'inspiration des antiques :
Perséphone, Agamemnon, Ismène, Ajax et Chrysothemis écrits sur les îles de sa déportation, Hélène, Le retour d'Iphigénie, Phèdre. À partir de 1970, la poésie de Ritsos mêle le rêve éveillé et le surréel qui interviennent constamment dans le quotidien : Le Heurtoir en 76 qui clame la beauté de la vie et Erotica en 80 un éclatant hymne à l'amour. Dans les années 80 Ritsos se tourne aussi vers la prose. Neuf livres sont réunis sous le titre d'Iconostase des saints anonymes.
Il meurt à Athènes le 12 novembre 1990.
La façon humblement poétique par laquelle Ritsos restitue la vie et le monde autour de lui, la lueur d'espoir encordée à sa tristesse a un puissant pouvoir sur le lecteur.

Marie-Laure Jeanne Herlédan

Christine Guénanten : poèmes au sel de Guérande

De Christine Guénanten, le poète et romancier Charles Le Quintrec a dit qu'elle " gouvernait un univers en perpétuel état de fraîcheur ". Ou, encore, qu'avec elle " la terre entière était soudainement conviée à la tendresse, à l'amour ".

Dans son dernier recueil, inspiré par les marais salants de Guérande et par les liens intellectuels ou spirituels tissés aux abords de ce lieu, Christine Guénanten confirme que sa plume conduit bien à " l'extase ". Se tournant vers ce territoire de sel et de ciel, elle se pose la question : " Vais-je arriver à saisir la beauté ? ". Se déplaçant dans ce labyrinthe blanc, elle se donne " l'impression de jouer à la marelle ". Fraîcheur du regard, celle d'une enfant émerveillée qui invite le lecteur à entrer dans son " jardin de sel ". Ici, nous dit Christine Guénanten, il y a du " cristal ", du " diamant " et des " perles ". Il y a " l'or de la lumière/Qui avance en nous " et, aussi, " L'éclat des marées/Au marais vivant ".

Ce pays permet des rencontres fabuleuses. Celle d'Hélène, née " au pays blanc ". Hélène qui avait rencontré René, " René de Saint-Reine ". Et voici Christine Guénanten " protégée/Entre ces deux poètes/ Hélène et René Guy Cadou ".

Sa symphonie pour pays blanc devient ainsi, au fil des pages, un oratorio pour cercle de poètes disparus. Ceux de l'École de Rochefort-sur-Loire. L'auteure s'y sent en si bonne compagnie. Elle y retrouve ce qui l'anime : le silence, la simplicité, la douceur, le recueillement. " Ce que j'aime, c'est ce blanc, ce blanc que je vois monter, monter chaque jour ".

Pierre TANGUY.

Sel et ciel des mots aux marais salants, par Christine Guénanten, éditions Des sources et des livres (Assérac), 47 pages, 12 euros. Recueil accompagné d'un CD des poèmes et textes de l'auteure

La lune et moi, haïkus d'aujourd'hui,

Traduit du japonais et présenté par Dominique Chipot et Makoto Kemmoku. Préface inédite de Olivier Adam.

De grands auteurs se sont intéressés au haïku sans pratiquer eux-mêmes le genre. On pense en particulier à Philippe Jaccottet qui a vu dans le haïku l'essence même du poème, ramené à sa simplicité originelle et débarrassé de d'un surcroît d'images.
Aujourd'hui, dans une belle préface à une sélection de haïkus japonais contemporains, le romancier Olivier Adam nous livre son point de vue. Le fait qu'il vive en Bretagne, dans le pays malouin, n'est sans doute pas étranger à cette empathie pour ces poèmes concis de trois vers magnifiant la nature à travers le passage des saisons. " Jamais ma quête d'un accord, la recherche d'une pulsation égale à la pulsation du monde, d'une vibration commune me liant au végétal, au minéral, au vivant, au cosmique même, si l'on veut employer de grands mots, n'a été aussi nette, vivante, palpable, concrète ". Il le dit en évoquant les " paysages littoraux du nord de la Bretagne " qu'il tente de décrire dans ses livres, mais aussi au sujet de " la nature enchantée des campagnes japonaises semées de temples et de sanctuaires ". C'est ce qui le rapproche du haïku.

Avec le haïku, estime Olivier Adam, on " sauve l'instant de grâce ", on " traque le moment fragile et crucial ". Il faut pour cela " accroître notre présence, densifier notre présence au réel, aux autres et à nous-mêmes ", " tendre l'oreille ", " ouvrir l'œil ", " aiguiser ses sens ". Car c'est " l'enlisement qui nous guette, l'engourdissement de nos sens ". Le haïku a donc quelque chose à voir avec un combat pour la vie face à " l'imminence de la mort ". Rien de moins. Voilà une tache immense dévolue au plus petit poème du monde.

Pierre TANGUY.

L'île nue
Henry Le Bal et Yann Queffélec

En ouvrant " L'île nue " de l'écrivain Henry Le Bal et du peintre Yann Queffélec (homonyme de l'écrivain), comment ne pas penser, d'abord, à une autre île nue ? Celle de Kaneto Shindo, ce cinéaste japonais auteur d'un film intimiste sur une île de poche où une famille survit au sein d'une nature brute soumise aux caprices du temps. La comparaison pourrait s'arrêter là car l'île nue dont il est question ici n'est pas d'Extrême-Orient, mais d'Extrême-Occident, puisque nous sommes du côté des Glénans (mais pas seulement).

Et pourtant, il y a dans l'approche de cette île extrême-occidentale une manière très japonaise. Par l'épure des acryliques sur toile de Yann Queffélec (" Tout va vers le blanc/ même le noir/ de gris en gris "). Par la fragmentation, et aussi l'épure, du texte poétique d'Henry Le Bal. Et, surtout, par l'omniprésence de la nature d'où l'homme est absent et qui impose, de bout en bout, sa force et son évidence.

L'île ? " Un espace cerné par l'horizon sans limite… l'endroit exact où notre conscience ne peut plus mesurer le temps ", note Yann Queffélec en introduisant ce livre. " La nature est un puissant levier d'émotions. Rien de plus simple… L'eau, la nature, quelques lignes… "
Henry Le Bal, de longue date touché par la nature brute de l'île d'Ouessant, est, un jour, resté en arrêt devant les toiles de Queffélec exposées au centre L'archipel de Fouesnant. Elles l'ont aidé à mûrir sa vision de l'île. Le livre est né de cette rencontre.

" Il me parlait de Ouessant, je lui parlais de Saint Nicolas, mais il s'agissait en vérité d'une seule et même île. L'île miroir… l'île où vivent en secret nos âmes. L'île sans fard. Ce lieu qui, enfin, nous rend à nous-même ", souligne Yann Queffélec. Et, en écho, Henry Le Bal peut donc écrire : " Qui es-tu/île/ma dépaysée/où je me sens/en toi/chez moi ? " et expliciter son approche poétique en ces termes : " Le monde peut bien prétendre m'offrir tous les savoirs, qui suis-je, moi, si je reste ignorant de l'île qui au plus profond de moi, là-bas, tout là-bas, au cœur intime, et qui un jour m'a fait dire : ici, je suis " ?

Superbe album qui creuse, en réalité, l'énigme de notre existence à partir de simples traces laissées sur le sable, de formes dessinées par les laminaires, ou de perspectives offertes par un horizon mouvant au gré de la lumière. Près de la rumeur de l'Océan, nous sommes ici dans une paix immense. Ile, " d'où vient que ton silence soit si vif ? ". Il y a quelque chose de monacal dans ce livre-là. Et c'est très bien ainsi.

Pierre TANGUY.

Le recueil En principe de François de Cornière avait déjà trouvé place sous la rubrique littérature de ce site. C'est à sa poésie que nous dédions ces quelques lignes.
Eric Holder dans sa préface de l'ouvrage vous parlera de lui bien mieux que je ne saurais le faire. Il brosse un tel portrait de l'homme et de sa poésie que vous le voyez écrivant, il est là : " Pas de graisse, donc, mais l'essentiel…Semblable émaciement caractérise ses poèmes, à la limite des haïkus qu'en les tronçonnant, on entendrait ".
Il est vrai.
Les poèmes ont été écrits sur une durée de 20 ans.
Vingt années d'une mosaïque composée de " petits doigts sur une table de cuisine " et de " terrible douceur de vivre ", d'un " canif retrouvé qui ne veut plus s'ouvrir " et " de cendres encore chaudes ", d'un " trou près de la poutre…vide impossible à boucher on le sait " et " du point invisible " que montre un index d'enfant. On entend Berthe Sylva près des corps de ferraille des grands pylônes, on touche le grain de sable breton, cousin du marocain. Le temps est aboli. La fresque ainsi réalisée d'une multitude de tesserae s'offre à nos yeux éblouis. Haut relief que
Ces moments-là.

Il dit que " dans la poésie on coupe certains ponts on passe sur l'autre rive et que c'est difficile avec les mots de faire la traversée ". Il s'absente de la virgule qui, sans doute, l'entrave pour aller, andante, rejoindre le petit bruit des choses et les voix des hommes qui chuchotent avant que de disparaître.

Il dit que " c'est trop dur d'avoir à dire pourquoi les mots sont comme les pierres contre la faux cachées qui arrêtent l'élan et meurtrissent la lame ". Choc final de syllabe quand l'âme en effet peine à perdre le bonheur qu'à peine elle a saisi.

Pourtant il couche sans relâche sur le papier " l'incertaine durée " de la goutte, accrochée qu'elle est au fil, comme l'encre au bout de la plume disparaît et se retrouve dans un nom, dans un verbe.
Là est le monde poétique de François de Cornière qui se fait orfèvre pour sertir le très minime éclat de fugacité " la lumière exacte de l'instant " dit Georges Emmanuel Clancier.
Pour nous, alors, l'humble joyau et tous ses feux.

Marie-Laure Jeanne Herlédan

Claude Serreau

« Raisons élémentaires », tel est le titre de l'anthologie de poèmes de Claude Serreau que les éditions Sac à mots viennent de publier. Il y a quelques mois, les éditions Traces de Michel-François Lavaur éditaient « Réfractions ». Les titres des livres de Claude Serreau sonnent non seulement juste mais fort. Ils commencent tous par la lettre "R", en hommage à René Guy Cadou. Ce "R" fournit une attaque sonore particulière, qui place la couleur et le sens à un certain degré de vibration et d'intensité, caractéristiques privilégiées que Julien Gracq note également au passage dans " En lisant, en écrivant ". Il est question de lumière, il y a aussi de la rocaille et donc de la résistance.
Il semble que les mots de Claude Serreau se présentent sous cette double forme de la transparence et de l'opacité ou de l'impénétrabilité, une capacité à laisser filtrer la plus grande clarté comme à se refermer sur un secret ou un trésor indomptable. Ses recueils portent donc les marques de la matière, des éléments, du tellurique, mais dans une alliance avec le verbe qui toujours verse à la lumière. Le mystère qui s'attache à cette poésie est un mystère ouvert, celui de la présence du dire, le signe sensible d'une humanité en prise avec le large. Ce n'est d'ailleurs pas un hasard si la Bretagne, sans être toujours nommée, apparaît ici et là, comme terre d'écriture et de force vibrante.
Avec cette anthologie, qui reprend le titre du premier recueil publié en 1966 (prix Théo Briand), Claude Serreau extrait des douze titres parus depuis lors des poèmes qui permettent au lecteur non seulement de découvrir une ligne lyrique, nette et assurée à laquelle on se livre sans réserve, mais encore de se familiariser avec un chant qui se reconnaît tout de suite en confiance, revivifiant, de profondeur et de clarté, témoignant enfin d'un grand plaisir d'écriture comme de lecture.

Éric Simon.

Armand Robin

Donnons tort à Armand Robin !

Donnons tort à Armand Robin lorsqu'il dit dans Ma vie sans moi :

" Très seul, loin du poème, en un bois déserté,
je m'assaille à la hache, muet, déserté,
et les poèmes qui parfois tombent de moi
sont à peine le bruit d'une feuille morte dans les sous-bois."

Sortons avec lui dans la sente, promenons-nous entre les arbres dont les branches se frottent en riant au printemps.
Remplissons sa sienne casquette de mendiant dont il dit que " nul son n'y tinte" de saluts, chapeau bas.
Cueillons de très douce main ce "trèfle béant" qui croit-il "n'a pas dit ce qu'il voulait dire".
Non, il n'est pas "né vainement", on entend de près ses mots et de solitude et d'émerveillement.

Oui, à lire ce forçat on écoute malgré tout la vie balbutiée, on entend son cœur se refaire qui vainc la mort.

Paroles de Villon, paroles de Robin, on vous entend encore, oh combien ! Vous n'êtes pas nés, les vers ne vous ont pas mangés, on vous couvre d'un chaud manteau.

Marie-Laure Jeanne Herlédan

Gilles Baudry

 

 

 

IL VIENT AVEC LA MER
à Hélène Cadou.

Ce matin
les oiseaux sont en fleurs.

Au silence d'un arbre
au tintement
des cimes
l'âme nous monte
aux lèvres.

Les vagues
par versets
incantent la promesse.

S'il revenait
l'Absent

On le reconnaîtrait
aux traces de ses pas
sur la mer
à sa voix
de lumière blessée

aux allées et venues
de ses pensées :

abeilles transparentes
au voisinage des vitres embuées
de son haleine bleue.

Philippe Forcioli

 

 

 

 

 

 

il ne restera de nous
qu'une poignée de sable
le souvenir très doux
des heures passées à table
à partager le pain d'amour
et des paroles comme cascades

Rainer Maria Rilke

Lettres à un jeune poète

Élégies de Duino

Qu'il vive !

Ce pays n'est qu'un voeu de l'esprit, un contre-sépulcre

Dans mon pays, les tendres preuves du printemps et les oiseaux mal habillés sont préférés aux buts lointains.

La vérité attend l'aurore à coté d'une bougie. Le verre de fenêtre est négligé. Qu'importe à l'attentif.

Dans mon pays, on ne questionne pas un homme ému.

Il n'y a pas d'ombre maligne sur la barque chavirée.

Bonjour à peine, est inconnu dans mon pays.

On emprunte que ce qui peut se rendre augmenté.

Il ya des feuilles, beaucoup de feuilles sur les arbres de mon pays. Les branches sont libres de n'avoir pas de fruits.

On ne croit pas à la bonne foi du vainqueur.

Dans mon pays on remercie.

Les Matinaux. René Char

René Guy Cadou

 

Voici un éditeur qui a choisi un format original : 24 pages qui peuvent se glisser dans une enveloppe pour faire cadeau. Ce que qu'a fait Gabrielle Le Berre pour des Sources et des Livres : " Approche toi/au plus près/de la parole qui se tait... "

Emily Dickinson l'incandescente

"Vous êtes un grand poète et c'est dommage que vous ne veuillez pas chanter tout haut" dit un jour Emily Dickson à Helen Hunt Jackson.

Vouloir chanter tout haut, voilà qui arrête.
D'abord, vouloir, qui est un autre nom du désir : "pourriez-vous me dire si mes poèmes sont vivants " écrivait-elle à un critique. Emily Dickinson ne cesse de traverser ces creux que l'on appelle dépression et regarde la nuit comme un adieu. Les longs bras de la mort semblent la bercer tandis qu'elle cherche pourtant à s'en extraire.

"Glorifie-le — c'est mort —
Ça ne peut luire."

"Les braises d'un Million d'années
Remuées par la Main
Qui les caressait lorsqu'elles étaient feu
Luiront et comprendront."

" Combien solide doit sembler l'éternité
à ceux qui comme
Moi se délitent."

" J'aime mieux me souvenir d'un Couchant
Que jouir d'une Aurore
Bien que l'un soit superbe oubli
Et l'autre réel."

Chanter tout haut.

Quand elle préfère l'été plutôt que l'automne " de crainte de détourner le Soleil ", c'est le zénith qui est chanté : le cri d'Emily Dickinson se transforme en chant mais toujours chant funèbre
" Plus bas que la Lumière, plus bas,
Plus bas que l'herbe et la Boue "
et chant de joie entremêlés,
"Plus haut que la Lumière, plus haut,
Plus haut que l'Arc de l'oiseau"

" J'ai pu moi-même survivre à la Nuit
Et rallier le Jour —
Au Sauvé le Salut suffit
Sans la Formule —

Désormais je prends mon rang de vivante
Comme une graciée —
Candidate à la Chance du Matin
Mais parmi les Morts marquée."

Le vouloir chanter tout haut d'Emily Dickinson est un combat en écriture poétique, ses armes sont les mots dont elle fait un long cortège.

Son " panier ne contient que des firmaments — cela — à son bras seulement se balance —
Quand de moindres ballots sont accablants", et le feu brûle en elle constamment.

Le très beau travail de traduction de Claire Malroux dans l'édition bilingue de Poésie — Gallimard est un grand œuvre à saluer.

Marie-Laure Jeanne Herlédan

Jean Grosjean
Harpèges et ParabolesBrume

La brume est accoudée à des tilleuls,
Un merle chante, une feuille s'égoutte.
Le chemin ne sait pas où il s'en va,
Le temps non plus. Dieu se cache et se tait.

Arpèges et paraboles
Jean Grosjean

Eugène Guillevic

...
Ce n'est pas que j'aie
Quelque chose à dire
De précis, de particulier

Est-ce d'ailleurs
Qu'il s'agit de dire ?
Dire n'est ici qu'un moyen
Pour arriver à quelque chose
...

Égrainant un credo sans croix, Guillevic s'avance et se retire dans l'"Étier" découvrant : " un territoire où tout se tisse ".
Cet homme-là posait son regard et plus que cela, très intensément, sur ce dont il allait parler, après, plus tard.
Comme des distiques de Silésius si j'ose le dire — parfois trois lignes, quatre — il nous révèle secret sur le rocher, fait ode au lichen, consacre la bruyère.

" Flagrante et quotidienne
Est la révélation
Par la feuille et la fleur ".

Au ras de la terre où l'homme absent est pourtant tutoyé en constance, le poète est granit et sur cette pierre grise on se pose, invité à être présent, à " exister, à servir le lieu" pour regarder avec toi ami, ami Guillevic " la lumière toujours en train de naître".

Et aussi Art poétique précédé de Paroi et suivi de Le chant, Sphère, Possibles futurs, sans compter : L'univers imaginaire de Guillevic par Brigitte Le Treut chez La Part commune

Marie-Laure Jeanne Herlédan

Gilles Baudry

Gilles Baudry partage avec nous le pain de ses mots où il a mis du levain qui soulève les pieds lourds et les poitrines qui cachent le cœur, du sel pour donner goût et laisser l'appétence, de l'eau qui étanchera la soif au jour de sécheresse, le blé était déjà là.
Au Matin, il le prépare car le soir il est rompu mais ne "logera pas la fatigue" comme nous souffle Armand Robin doucement à l'oreille

 

Marie-Laure Jeanne Herlédan

 

Christine Guénanten

Le cri de Christine est cristal fin, pur et fort. La poète le lance sur " un chemin bordé de fleurs avec de la rosée en étoile sur les roses et les épines et des abeilles d'or dans les ramures profondes. " a écrit d'elle Charles Le Quintrec en 1991 dans sa préface à Au clair obscur de l'aube.

Tout au long de ses ouvrages elle sertit les pauvres mots pour les faire briller de tous leurs feux. C'est qu'elle prend ce feu aux dieux et le garde en son autel, on se chauffe à la flamme qui n'embrase pas mais illumine le recoin sombre. Un clair-obscur est ainsi créé, elle fait œuvre d'art de la quotidienneté.

"... quand le petit jour grandit
le jardin des nénuphars
embarque pour l'infini "

Marie-Laure Jeanne Herlédan


Le 5 décembre 2009 Christine Guénanten a présenté son nouvel ouvrage édité par Des Sources et des Livres :
Sel et ciel des mots aux marais-salants

Jean Lavoué

Georges Perros

Poèmes bleus, Papiers collés...

et aussi le : Perros, Bretagne fraternelle de Jean Lavoué aux éditions de L'ancolie

Pour aller y voir dans l'écriture de l'homme Perros qui a "envie d'être heureux un peu comme on dit bêtement que les clochards le sont", le livre de Jean Lavoué est une porte grande ouverte qui pousse à entrer : il se fait l'ami avec qui les "cavernes du cœur" ont entr'aperçu une lumière. Et fidèle, il entremêle ses mots à ceux de Georges comme des fagots pour entretenir patiemment un rougeoiement.

S'il tombe entre tes mains, ami lecteur, laisse-le s'y déposer c'est le livre d'un passeur de mémoire qui célèbre une gloire.

Marie-Laure Jeanne Herlédan

Loïc Collet

Loïc Collet, comment dire, est de ces hommes qui inspirent le respect. Qui inspirent tout court. Il y a de la congruence, de la force et de la fragilité, de la fierté et de l'humilité dans le creuset et le pilon triture qui fait sortir le suc.
Après
De boue et de feu, qui est un récit fort, après le très vrai Parole en genèse en concorde avec Yvonne Leray dont nous reparlerons l'an prochain aux "Sources et aux Livres", ce prêtre, maçon, poète (dans quel ordre, on ne sait) nous livre La pierre et la chair — au titre éponyme.

"Dans le corps à corps des choses et de l'esprit
Naissent les mots.
....
Tu peux les saisir par la peau du cou,
Les épeler, les éplucher, les écorcer,
Les effilocher, les dépiauter...
...
Les conteurs en ont plein leur besace
Et les poètes leur coffre de voyage
Avec eux nous embarquons..."

Voilà ce qui est dit dans la préface !

Marie-Laure Jeanne Herlédan

Accueil
L'Association

La plumée

Promenades...


Poésie