Plumées d'auteurs... proposées par Marie-Laure Jeanne Herlédan

" Plumée d'encre, ce qu'on peut prendre d'encre avec une plume pour écrire "

Nouveau dictionnaire encyclopédique universel illustré, Jules Trousset (dir.), tome 4, La librairie illustrée, 7, rue du Croissant, Paris, 1875


Plumée d'hiver
Il me souvient de messire
Ysengrin qui voulut un jour
Entrer dans une bergerie,
Mais par crainte des chiens,
Il endossa une peau de mouton
Et trompa leur surveillance,
Puis il dévora par trahison
Les bêtes qui lui plurent.

Peire Cardenal

Plumée de printemps
J'aime bien sentir l'haleine
De l'avril qui devient mai
J'aime qu'à la nuit sereine
Chantent rossignols et geais
Puisque toute créature
S'éjouit quand feuille naît.

Arnaut de Mareuil



… Mon siècle ne me fait pas peur,
Je ne suis pas un déserteur.
Mon siècle misérable,
scandaleux,
mon siècle courageux,
grand
héroïque.

Nâzim Hikmet
J'ai ancré l'espérance
Aux racines de la vie


Face aux ténèbres
J'ai dressé des clartés
Planté des flambeaux


Des clartés qui persistent
Des flambeaux qui se glissent
Entre ombres et barbaries


Des clartés qui renaissent
Des flambeaux qui se dressent
Sans jamais dépérir

J'enracine l'espérance
Dans le terreau du cœur
J'adopte toute l'espérance
En son esprit frondeur


Andrée Chedid


Les premiers mots furent pollués
Comme l’eau du fleuve au matin
Coulant avec la crasse
Des jaquettes élogieuses et des éditoriaux.
Je m’abreuve au seul sens surgi de l’esprit profond,
A ce que boit l’oiseau, et l’herbe, et la pierre.
                                                                    Seamus Heany



Il appareille sa vie comme on bâtit un mur,
avec des sentiments droits et des désirs inquiets,
avec des égards pour chaque pierre et de la bonhomie,
avec des projets et des fumées, avec des ruines,
avec ce qui dure peu, qui est éternel.
                                                                                            André Frénaud


Souvent le cœur qu'on croyait mort
N'est qu'un animal endormi ;
Un air qui souffle un peu plus fort
Va le réveiller à demi ;
Un rameau tombant de sa branche
Le fait bondir sur ses jarrets
Et, brillante, il voit sur les prés
Lui sourire la lune blanche.
         Cécile Sauvage


Pour ce que tu veux rapprocher
Allume l'aube dans la source
Tes mains lieuses
Peuvent unir lumière et cendre
Mer et montagne plaine et branches
Mâle et femelle neige et fièvre
Et le nuage le plus vague
La parole la plus banale
L'objet perdu
Force-les à battre des ailes
Rends-les semblables à ton cœur
Fais-leur servir la vie entière

Paul Eluard


Comment va le monde ?
Il va comme il va
La machine est lourde
On la traînera
Pierre Seghers


L'oiseau de neige et de vent
s'est posé sur ma fenêtre.
A la terre il faut renaître,
il faut labourer encore
dans la glaise du matin,
faucher comme lui le blé
de l'aurore, à grands coups d'ailes
Louis Guillaume


Ces jours qui te semblent vides
Et perdus pour l'univers
ont des racines avides
qui travaillent les déserts
Paul Valery


En ce monde où la vie se disloque ou s'assemble sans répit le poète enlace le mystère invente le poème ses pouvoirs de partage sa lueur sous les replis.

Andrée Chedid

Huit heures, la maison fraîche semble sourire

Par sa vitre bien claire aux arbres du jardin.

Le rideau tremble au vent qui passe, et tout respire

La jeunesse que donne aux choses le main

Albert Samain
La vérité toute nue
Sortit un jour de son puits.
Ses attraits par le temps étaient un peu détruits.
Jeunes et vieux fuyaient sa vue.
La pauvre vérité restait là morfondue,
Sans trouver un asile où pouvoir habiter.
A ses yeux vient se présenter
La fable richement vêtue,
Portant plumes et diamants,
La plupart faux mais très brillants.
« Eh ! Vous voilà ! Bonjour dit-elle,
Que faites-vous ici seule en chemin ? »
La Vérité répond : « Vous le voyez, je gèle...

Jean-Pierre Claris de Florian

Il ne fait pas nuit sur la terre ; l'obscurité rôde, elle erre autour du noir. Et je sais des ténèbres si absolues que toute forme y promène une lueur et y devient le pressentiment, peut-être l'aurore d'un regard.

Ces ténèbres sont en nous. Une dévorante obscurité nous habite.

                                                                                                                            Joë Bousquet

De quel pouvoir tiens-tu ce plein pouvoir de commander mon cœur par ton insuffisance, de me faire à ma propre vision donner mensonge, jurer que la clarté n'embellit pas le jour ?
William Shakespeare
N'est point un rossignol, ma muse point de trille et de mélodie, mais c'est une vieille commère, et racornie et enlaidie. Une esseulée aux orphelins éparpillées de par le monde, miséreuse, soir et matin, qui jure et qui gronde Iszac Peretz

Je me suis assis au pied d'un chêne noir et j'ai laissé tomber ma pensée. Une grive se posait haut. C'était tout. Et la vie, dans ce silence, était magnifique, tendre et grave. Francis Jammes


Au fond je n'ai pas de message – rien de sublime Je parle avec la voix d'un dieu quotidien que nous reconstruisons ensemble
Xavier Bordes

La tâche est grande                              on n'y suffit à peine. Il faut d'abord                       refaire la vie, une fois refaite                         on pourra la chanter. Notre temps, pour la plume,                       n'est pas très facile. Vladimir Maïakovski

Il appareille sa vie comme on bâtit un mur,
avec des sentiments droits et des désirs inquiets, avec des égards pour chaque pierre et de la bonhomie, avec des projets et des fumées, avec des ruines, avec ce qui dure peu, qui est éternel. André Frénaud
La matinée se lève toi debout il est temps... le soleil nous inonde regarde-moi ce bleu... lève-toi donc respire... Faut labourer la terre et tirer l'eau du puits Changer la vie et puis abolir la misère regarde l'alouette il est midi sonné le monde abandonné je le donne aux poètes... le soleil est très haut le monde sera beau je l'affirme et je signe
Henri Gougaud
Il n'était pas comme ces hommes perclus de fatigue
qui voient l'espoir s'éloigner d'eux de plus en plus.
Il allait par les prés en parlant aux fleurs
comme on parle à des frères.
Rainer Maria Rilke
Que ma voix vous parvienne donc
chaude et joyeuse et résolue
sans crainte et sans remords

Et bonjour quand même et bonjour pour demain !
Bonjour debon cœur et de tout notre sang !
Bonjour, bonjour, le soleil va se lever sur Paris,
même si les nuages le cachent il sera là
Bonjour, bonjour de tout cœur bonjour !
        Valentin Guillois, Robert Desnos

Je lègue à mes enfants cette aube sans couleur le pain triste les rues... Je lègue les fontaines qui m'ont parlé la nuit... les rêves d'un bonheur toujours décomposé... Je mourrai divisé mécontent sans espoir Je lègue à mes enfants un immense devoir : Reprendre pied Revivre Achever chaque soir la tâche du matin Donner enfin aux autres une eau plus douce à boire... Je lègue à mes enfants un impérieux devoir : Ne pas désespérer
Georges Haldas
J'ai mal au monde entier
Qui oublie l'exemple des moissons
Et la liesse des guirlandes
J'ai mal à toutes les vies
Parce qu'elle sont coiffées de mort
J'ai mal à l'avenir coincé dans les cavernes
à mon âme qui n'accepte pas
à mon corps qui n'a pas tout son soûl
Et à ceux qui vont partir
Et à ceux qui vont venir
Car ils laissent les champs en broussailles
Et les oiseaux avoir peur du ciel
Guy Lévis Mano 
Inutile de rebrousser vie
par des chemins qui hantent des lointains
demain nous empoigne dans son rétroviseur
nous abîmant en limaille dans le futur déjà

et j'ai hâte à il y a quelques années
l'avenir est aux sources
Gaston Miron 

Il suffit de quatre vers de cinq pieds pour nous mettre en présence de l'énigme de toute vie.

Jeanne-Marie Baude

Mort d’un arbre
Alité sur la mousse et la ruine des fleurs,
Tenant, ainsi qu’un dieu, immobile et grondante
Sa tête, il aura beau cracher loin de son cœur
Son désespoir d’aimer les nues indifférentes,
La vanité des eaux et les plaines stagnantes,
Il aura beau crier qu’il aidait au bonheur
Des herbes, des printemps, des destins et des chantres,
Qu’à l’aube il s’élançait sans attendre son heure
Et qu’il jugeait toujours sa peine insuffisante,
Cet être presque humain, nul ne voudra l’entendre…
Armand Robin 
J'ai force suffisante en moi
pour me lever chaque matin
le dur est de s'incliner
à nouveau après cette halte
en luminosité lunaire
où le rêve tisse une toile
que l'on déchire dans la rue

Pas à pas ramendons
filet de notre vie imaginaire

Georges Perros 
Tout est toujours à remailler du monde Le paradis est épars, je le sais, C'est la tâche terrestre d'en reconnaître Les fleurs dissimulées dans l'herbe pauvre
Yves Bonnefoy 

Pour moi, je n'ai jamais regardé sans une espèce de vénération l'espace profond et sacré, et lorsque, cheminant le soir, je le contemple, je me dis parfois que tous les hommes, depuis qu'il y a des hommes, ont élargi leur âme en lui, et que si les rêves humains qui s'y sont élevés laissaient derrière eux, comme l'étoile qui fuit, une trace de lumière, une immense et douce lueur d'humanité emplirait soudain le ciel.

Poèmes en prose Jean Jaurès 

Le matin
Dit qu'il essayera.

Tout
Ne sera pas tenu.

La fatigue
N'est pas de mise.

Je m'accrocherai,
Rumine le matin.

Je m'accrocherai
Tant que je pourrai.

Possibles futurs, Eugène Guillevic 

« Aller à la vie des mots… le fond giclant soudainement de la forme. Pour y parvenir, il faudra que le mot remonte à sa source, s’y trempe, y reprenne son originelle vérité, son énergie première il faudra dis-je que la parole redevienne le Verbe et que les mots éteints se refassent lumineux » « Le mot se meurt il faut le vivanter »

Saint Pol Roux 

Une voix, une voix qui vient de si loin
Qu'elle ne fait plus tinter les oreilles,
Une voix, comme un tambour, voilée
Parvient pourtant, distinctement, jusqu'à nous.

Et vous ? Ne l'entendez-vous pas ?
Elle dit « la peine sera de peu de durée »
Elle dit «  la belle saison est proche ».
Ne l'entendez-vous pas ?

Robert Desnos 


un enfant parfois se redresse
en équilibre du néant pour inventer la joie des feuilles

Claude Serreau, Retrait des rives
Je cherche des images comme des passages qui mènent à l'ici-bas, réconciliant poésie et pesanteur terrestre... Les mots qui ne sont pas émus par les rencontres du chemin ne parlent pas.
Michel Baglin
Je suis étonné d'en arriver là à réfléchir à l'art du poème
qui est l'art du cœur et de l'aube des gestes
sur les rimes qui surviennent comme un besoin d'embrasser
à l'absence de tout signe séparant l'espace des paroles
et je pense à ta lettre me demandant le pourquoi
c'est pour laisser l'oiseau circuler dans l'air des mots...
Luc Vidal

On se demande pourquoi la foudre les a frappés plutôt que d’autres. Pendant que j’écris ces lignes, je pense brusquement à quelques-uns de ceux qui faisaient le même métier que moi. Aujourd’hui, le souvenir d’un écrivains allemand est venu me visiter. Il s’appelait Friedo Lampe…
…Un autre écrivain allemand, Félix Hardaub, était originaire du port de Brême, comme Friedo Lampe…
…Et maintenant, pourquoi ma pensée va-t-elle, parmi tant d’autres écrivains, vers le poète Roger Gilbert-Lecomte ? Lui aussi, la foudre la frappé à la même période que les deux précédents, comme si quelques personnes devaient servir de paratonnerre pour que les autres soient épargnés…
…à la même époque, j’ai rencontré un docteur nommé Jean Puyaubert…
…Je ne sais ce qu’est devenu le docteur Jean Puyaubert. Des dizaines d’années après l’avoir rencontré, j’ai appris qu’il était l’un des meilleurs amis de Roger Gilbert-Lecomte…
…En juillet 1942 son ami Ruth Kronenberg s’est fait arrêter…
…Elle aimait le théâtre et la poésie…
…Des deux recueils de poèmes qu’il avait publiés quelques années avant la guerre, l’un s’appelait : La Vie, l’Amour, la Mort, le Vide et le Vent
…Albert Sciaky…Il avait publié à vingt et un ans, en 1938, chez Gallimard, un premier roman…

Patrick Modiano

« Je crois incrédulement en Dieu 
Parce que croire je veux,
Parce que jamais n’y fût réduit si fort
Un vivant un mort »
« À l’heure qu’on me quitta,
À l’heure que mon âme fut très bas dans mes bras,
En tapinois, sans que je prévoie,
Dieu me prit dans ses bras.
Avec trompettes ? Non pas !
Avec embrassement de muet, réels bras… »

Poème d’Ady traduit par Armand Robin

Où ?
Ce qui n'est pas dans la pierre,
Ce qui n'est pas dans le mur de pierre et de terre,
Même pas dans les arbres,
Ce qui tremble toujours un peu,

Alors, c'est dans nous.


Guillevic
Sphère
Quand on est lointain,
on arrive au coeur de la nature.
On écoute la pluie et le vent comme de
la musique,
on invite le nuage à être notre
compagnon

He Oing XXe siècle
Un jour viendra

Un jour viendra
Où tout s’effacera
Ce que j’aime à regarder
Ceux que j’aime à contempler
Le Pays blanc d’Hélène
Les champs de lin bleu de Ferrat
Les épaules nues
Où se nichent les mots de Cadou
L’immensité de l’Océan
Au-delà de l’horizon
Au-delà de la raison

Un jour viendra
Où tout s’effacera
Le parfum des lilas mauves et blanc
À l’orée du printemps
Le papillon s’enivrant de corolle en corolle
La rainette qui de son chant
M'annonce la pluie et le beau temps
Les douze coups de midi au clocher de l'église
Les enfants dans la cour de l’école voisine
Les sourires échangés
Les petits bonheurs partagés

Un jour viendra
Où tout s’effacera
Les  dames de Fréour
À la beauté drapée de blanc
Le plaisir qui frémit sous tes doigts
La mélancolie de l’arbre
Éperdu d’amour pour l’oiseau
Parti vers des terres lointaines
Sans laisser d'adresse
La douce caresse de l'été
Qui couvre les chemins de blé
D'or et de lumière

Mon regard fuit l’avenir
Et marche à reculons
Dans l'empreinte des souvenirs
Par un simple soupir
Comme on souffle sur une bougie
J’efface tout

Et je recommence ma vie
Yves Maurice

Je tiens le monde par l’oreille. Celui de la maison, celui du dehors, celui du village. L’oreille devient musicienne…

Depuis l’apprivoisement du silence je me méfie des mots approximatifs et des paroles inutiles.

Marie-Rouanet


Je méditais ; soudain le jardin se révèle Et frappe d’un seul jet mon ardente prunelle. Je le regarde avec un plaisir éclaté ; Rire, fraîcheur, candeur, idylle de l’été ! Tout m’émeut, tout me plaît, une extase me noie, J’avance et je m’arrête ; il semble que la joie Était sur cet arbuste et saute dans mon cœur ! Je suis pleine d’élan, d’amour, de bonne odeur, Et l’azur à mon corps mêle si bien la trame Qu’il semble brusquement, à mon regard surpris, Que ce n’est pas ce pré, mais mon œil qui fleurit Et que, si je voulais, sous ma paupière close Je pourrai voir encore le soleil et la rose. Anna de Noailles

L’arbre vêtu de bure

Sur le prie-Dieu des feuilles

Jean-Claude Albert Coiffard


Un seul jour suffirait Une belle journée Facile à vivre Avec de grands yeux étonnés…

René Guy Cadou
Les lettres se figent parfois dans un grand spasme de surprise d’où surgit l’étoile illisible, le hiéroglyphe fulgurant, qui traverse à deux mille à l’heure les lianes de notre cerveau, créant l’explosion libératrice avec ses tentacules de silence, ses éjaculations de savoir, ses certitudes indémontrables dans la prairie de la mémoire rétractile. Ainsi s’instaure l’acte poétique, à l’instant où surgit, entre désir et mort, le néant exacerbé.

Jean-Paul Plantive

La petite fille aux cheveux d’argent regarde tendrement son jardin, il y faisait des légumes, elle, des fleurs « Mais il n’y en a plus beaucoup maintenant ». « Je voulais vous prêter ce petit livre de poésie « c’est un Grec ». « Ritsos, oui, c’est cela ». « Il me plaît beaucoup ». Et elle se met à réciter :
« Les bouvreuils sont venus et restés seuls.
Rangées de bancs dans le jardin.
Sur l’écran d’une rose blanche
Jouait l’ombre de la toile d’araignée.
Plus tard une étoile est venue puis une abeille »
Elle hésite, ne se trompe pas, continue souriante et triste :
« Et là, au moment du baiser, le film s’est cassé.
Soudain plus de lumière, le jardin a pris congé,
Les feuilles sont tombées, restèrent les épines. »
MLJH La vieille dame
Chanter la nuit…
Les complaintes désaccordées
sur le luth brisé de l'enfance,
sauver un bout de mélopée,
extirper du sombre chaos
le chant royal du bel amour.

Chanter le jour…
reprendre la vie da coda,
le soleil, la fière romance
de l'homme sur la barricade,
criant aux tympans desséchés
le chant royal du bel amour.

Ainsi les mots, ainsi les sons,
par dessus les haies, par-dessus les plaies,
le chant royal du bel amour.

Loïc Collet

Mais quand toutes les nouvelles sont dites et que j'ai bien rendu mes devoirs de paroles aux gens qui parlent, je m'enfuis d'un pieds léger, je vais reconnaître au bord des chemins mes amis de tous les talus. Ils sont là qui m'attendaient, les petites jeunettes : Brunelle, Potentille, Pimprenelle, l'enfant Serpolet et la jolie Raiponce ; puis les anciennes, les sérieuses : Achillée, Matricaire, Benoîte, la grande Jacobée… et le petit grand-père Séneçon à la barbiche blanche, le bonhomme Plantain, le compère Barbeau, l'Aigremoine… Et tout à coup au milieu d'eux, je retrouve mon pays, mes proches…

Marie Noël

Je te donne à lire le livre qui est dans le livre et le mot qui est dans le mot.
Tu sauras, alors, qu'une fois écrits, il n'y a pas de livre qui ne soit livres ni de mot qui ne soit mots
.

Edmond Jabès, El, ou le dernier livre

… Je marche auprès de moi, parfois, en tenant par la manche l'enfant si frêle que je fus : pour tenter en vain de me connaître mieux… Je ris souvent de moi, jusqu'à l'éclat, la grimace ou la folie, en particulier quand, tirant mon épingle, je constate – comme vous peut-être – que ce n'est jamais qu'un jeu…

Songeries d'un
rêveur insulaire
– sur le grand océan des mots,
lorsque le verbe se fait mer –

Jean-Marie Gilory

Chapelle de Hameau

À Francis Jammes.

Sur champ de sinople.
Branche aux tresses de lierre, emmi des tombes, elle s'élève telle une gardeuse d'oies gaillarde…
… Le tout roidi par le temps.
Que j'en ai rencontré de ces vastes gardeuses - aux oreilles de confessionnal, à la poitrine comble de rosaires et de cantiques et de roucoulement d'harmonium - sous le hennequin de dentelles où nichent des campanes !
Celle-ci n'a que sur sa jupe de laine ferme une humble cornette, et que, pour bijoux, en dedans de l'argentin liseron de l'enfant de chœur, en dehors le coq : vif épi du bonheur.
Sous la forme de cercueils et de béquilles, souventes fois la pénétrèrent catastrophes et douleurs.
Que ne suis-je assez pur afin d'entrer, comme on entre dans une âme de promise !
Cependant tâchons de voir par son œil de rosace…
Ce grandiose petit cœur qui bat au mitan, colombe d'espérance !
Mais voici la gardeuse en joie…
… Tellement que son porche affecte un air de pan de jupe retroussé. Soudain la joie craque d'un si fol rire que toutes ses quenottes volent s'épivarder sur la place, en jet de semence.
Et puérilement je ramasse les dragées du baptême.

Saint-Pol-Roux
Dit de la Force et de l'Amour

Entre tous mes tourments entre la mort et moi
Entre mon désespoir et la raison de vivre
Il y a l'injustice et ce malheur des hommes
Que je ne peux admettre il y a ma colère

Il y a les maquis couleur de sang d'Espagne
Il y a les maquis couleur du ciel de Grèce
Le pain le sang le ciel et le droit à l'espoir
Pour tous les innocents qui haïssent le mal

La lumière toujours est tout près de s'éteindre
La vie toujours s'apprête à devenir fumier
Mais le printemps renaît qui n'en a pas fini
Un bourgeon sort du noir et la chaleur s'installe

Et la chaleur aura raison des égoïstes
Leurs sens atrophiés n'y résisteront pas
J'entends le feu parler en riant de tiédeur
J'entends un homme dire qu'il n'a pas souffert

Toi qui fus de ma chair la conscience sensible
Toi que j'aime à jamais toi qui m'as inventé
Tu ne supportais pas l'oppression ni l'injure
Tu chantais en rêvant le bonheur sur la terre
Tu rêvais d'être libre et je te continue.

Paul Eluard

" Cet instant où la beauté, après s'être fait longtemps attendre surgit des choses communes, traverse notre champ radieux, lie tout ce qui peut être lié, allume tout ce qui peut être allumé de notre gerbe de ténèbres "

René Char

" Vous croyez en ce qui monte de votre base, et pourquoi non en ce qui descend de notre sommet ? L'expérience, d'accord, mais si le sujet vous dépasse, à moins qu'il ne vous surpasse, ou si vous êtes dépourvus d'instruments adéquats, immolerez-vous ab ovo, sans plus, le bel oiseau. "

Saint-Pol-Roux

Vers de hautes portes

Seul est mien ce pays
Qui se trouve en mon âme ;
Comme un familier, sans papiers, je m'y rends.
Il voit ma tristesse et ma solitude,
Il me couche pour m'endormir,
Me recouvrant d'une pierre d'odeurs.

Un vert jardin fleurit en moi, des fleurs imaginées,
En moi mes propres rues s'étendent.
Les maisons manquent
Depuis le temps de mon enfance elles sont en ruines,
Leurs habitants s'égarent dans les airs,
Ils cherchent un logis, ils vivent dans mon âme.

Voici pourquoi quelquefois je souris
Quand le soleil scintille à peine,
Ou bien je pleure
Comme une pluie légère dans la nuit.

Marc Chagall

Que jamais la voix de l'enfant
En lui ne se taise, qu'elle tombe
Comme un don du ciel offrant
Aux mots desséchés l'éclat de son
Rire, le sel de ses larmes, sa toute -
Puissante sauvagerie

Louis-René des Forêts

Puisqu'il faudra enfin redécouvrir le jour
Il est temps de gagner quelque part la nuit vraie
Qui parle par les arbres les bêtes le silence
Et la lumière timide aux fentes d'un volet.

Claude Serreau

La racine n'est qu'espérance, montée patiente dans le noir vers le jour qu'elle ne sait pas et ne verra jamais…

Marie Noël

Qu'est-ce que le cerveau humain, sinon le palimpseste immense et naturel ? Mon cerveau est un palimpseste et le vôtre aussi, lecteur. Des couches innombrables d'idées, d'images, de sentiments sont tombés successivement sur votre cerveau, aussi doucement que la lumière. Il a semblé que chacun ensevelissait la précédente. Mais aucune en réalité n'a péri…
Dans le spirituel non plus que dans le matériel, rien ne se perd. De même que toute action, lancée dans le tourbillon de l'action universelle, est en soi irrévocable et irréparable, abstraction faîte de ses résultats possibles, de même toute pensée est ineffaçable. Le palimpseste de la mémoire est indestructible.
Oui, lecteur, innombrables sont les poèmes de joie ou de chagrin qui se sont gravés successivement sur le palimpseste de votre cerveau
.

Charles Baudelaire

Un écureuil dans les arbres du bord. Aussi roux que l'automne il s'arrête.
Il m'a vu. Dix seconde de soleil entre nous.
Bientôt tout redeviendra gris.

François de Cornière

Il faut intarissablement se passionner, en dépit d'équivoques découragements et si minimes que soient les réparations…


…L'acte poignant et si grave d'écrire quand l'angoisse se soulève sur un coude pour observer et que notre bonheur s'engage nu dans le vent du chemin…
xxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxRené Char


Fierté de l'homme en marche sous sa charge d'éternité !
Fierté de l'homme en marche sous son fardeau d'humanité…

Saint-John Perse

Il est des jours marâtres,
D'autres sont de vrais mères.
Heureux et bientôt riche
Celui qui de tout cela gardant
Le savoir travaille sans offenser
Ceux qui ne meurent jamais.
Il comprend les signes des oiseaux,
Il évite de passer outre.

Hésiode

" Bene vivere et laetari "
xxxxxx x xxxx xxxxxx xxxxx Bonaventure des Perriers
Ce que peut le poème

Il est rare que les mots
soient des mains secourables
pour vous hisser plus haut
que les chagrins

rare que les mots soient un baume
et le grain de la voix
le bruissement de soie
dans la gorge des roses

Il advient pourtant qu'ils sachent frémir
éveiller dans les arbres
leur rêve profus de ramures
et traduire en échos en reflets

le temps d'un battement de cils
le palimpseste des saisons
un chemin d'ailes sur la mer
rendre au silence couleur et naissance

Gilles Baudry

Un des six poèmes du XIIe siècle qu'il reste de Jaufré Rudel
Quand la source du ruisseau
S'éblouit de soleil neuf
Quand naît la fleur d'églantier
Quand au bois le rossignol
Module, affine, répète
Sa chanson qu'il veut parfaite,
Je reprends le mien refrain.
 

Le soir où Armand Robin traduisit Maodez Glandour…

O Santual an noz pallennet gant voulouz,
O neved an noz,
Stered ennãn da c'houleier o lugerniñ
Disourr, didrouz...
Nemet du-hont war lez al lenn,
Lamm ur glesker efreskter an dour.
 
  O sainte nef de la nuit plafonnée de velours,
Haute nef de la nuit,
De stellaires lampes à tes lustres luisent
Nuit pure, si gente en ta calme nuitée
Ni bruit chutant, ni chuchotis...
Seul, là-bas, au long du lac, le silence des chutes
De grenouilles glissées en la fraîcheur de l'onde
Truilhek eo va diavaez. Petra 'vern !
Ennon e lugern ur palez

Mon extérieur est en haillons. Peu importe !
En moi resplendit un palais.


Maodez Glandour

Em c'hreiz 'anavan ur gambrig milgaret
Sklaeraet gant gouloù dous ur greuzeulig.

En mon centre, je connais une petite chambre très aimée
Éclairée par la douce lumière d'une lampe.

Couleur de l'éternel

Couleur de l'infini, couleur de l'éternel,
La poésie annonce un flocon de lumière.
À l'âme qui le porte au-dessus de la nuit
Tout semble s'envoler vers la beauté du ciel.

Douceur de l'infini, douceur de l'éternel,
Enfin la grâce affleure au centre des esprits.
Christine Guénanten


Et tant vaut la journée qui va finir,
Si précieuse la qualité de cette lumière,
Si simple le cristal un peu jauni
De ces arbres, de ces chemins parmi des sources,
Et si satisfaisantes l'une pour l'autre
Nos voix, qui eurent soif de se trouver
Et ont erré côte à côte, longtemps
Interrompues, obscures,

Que tu peux nommer Dieu ce vase vide,
Dieu qui n'est pas, mais qui sauve le don,
Dieu sans regard mais dont les mains renouent,
Dieu nuée, Dieu enfant et à naître encore,
Dieu vaisseau pour l'antique douleur comprise,
Dieu voûte pour l'étoile incertaine du sel
Dans l'évaporation qui est la seule
Intelligence ici qui sache et prouve.

Yves Bonnefoy

Je ne vois pas l'oiseau
Refusant de chanter
Pour ne pas
Déranger la haie.

Je ne vois pas l'oiseau
Que ça fatiguerait

D'assister chaque soir
Au baiser du soleil.

Je ne vois pas l'oiseau
Faire sa cour à la rose,

Mais je les vois tous deux
Faire ensemble la cour
Au soleil qui s'ébroue.

Je ne vois pas l'oiseau
Et je ne l'entends pas
Frôler l'éternité.

Eugène Guillevic

" Âpreté du chant perdu, retrouvé…
Âpreté mais nécessité de mon chant,
tristesse de mon chant, inutilité massive de mon chant
et cependant je chante. "
" Rien ne meure, tout recommence. Prends ta harpe…
La révolution par le chant. Une arme, la mélopée. "


Xavier Grall

 

" La poésie [Elle] est la source. Elle tient aussi le fil de la mort, sans qu'elle le coupe. Ariane trouve toujours d'autres Thésée pour les changer en Icare. Cependant cette source est faite d'expérience sensible, ainsi que de mots, dont on ne sait trop ce qu'ils sont. Qui est l'ombre de qui ? Il y a les poèmes qu'on écrit ou qu'on tait, il y a les poèmes que les autres nous donnent à lire, à travers le temps. Ce n'est pas l'éternité, mais c'est tout de même la persistance du plus pur vivant…
Bien sûr, plus on lit de poésie, plus on en écrit, moins on peut dire ce que c'est. Peut-être qu'Orphée, de retour des enfers, se retourne vers Eurydice parce qu'il sent son abandon ? Je marche, je piétine et je creuse. J'aime la nuit, mais j'aime aussi garder les yeux ouverts, longtemps. Sur un itinéraire que j'emprunte presque chaque jour, il y a des arbres que j'essaie de connaître un peu au fil des saisons. La semaine dernière, après une tempête, l'un a perdu un bras, qui traîne encore dans l'herbe. Il a l'air d'avoir mal, mais il ne dit rien. Il ne me fait même pas signe de m'arrêter, de le plaindre. Quelle est cette force ? Les mots le diront-ils ? J'ai l'impression qu'ils disent toujours autre chose. Je voudrais beaucoup de clarté et j'ai bien du mal à l'atteindre, à l'approcher. Il y a des masses de mots à fendre, comme granit. Ce travail est bon. J'admire les poètes qui savent être clairs tout en opérant une trouée dans ce qui échappe au sens. C'est une affaire de langue, mais aussi de regard. Apprendre à écrire, apprendre à lire…"

Éric Simon


Dans les pas de Cadou

J'ai parcouru la Brière jusqu'aux portes de Guérande
Emplissant mon sac d'aubépine blanche
De soleil naissant par delà les ténèbres
De vent sauvage perdu dans les roseaux
De cris d'enfants jouant sous le préau
J'ai marché dans les pas du Poète
D'auberge en auberge
J'ai partagé le vin ma douleur et ma faim
Avec ses amis d'hier
Hommes et femmes de cœur aux langages secrets
Manoll et ses copains de Rochefort
Sans oublier Fréour et ses belles naïades
Où l'on aime à se blottir pour mieux y faire son nid
Par bonheur
Le voyage n'est pas fini
Il me reste tant de choses à découvrir
Car nous le savons
Les artistes sont éternels
Qu'elles soient de papier, de bois ou de pierre
Les œuvres leur survivent
Elles nous parlent d'amour et d'amitié
De jeunes filles nommées Destin Danaé ou liberté
De résistance
D'engagement pour des causes perdues d'avance
A nous de savoir les écouter
Les regarder
Et pourquoi pas
D'un geste simple et doux
Les caresser
Alors le rêve devient réalité

Yves Maurice

Réflexions sur la condition humaine
L'Ecclésiaste 8, 9 - 9,7

J'ai examiné avec soin tout ce qui se passe sur la terre, où l'être humain domine son semblable et le rend malheureux. J'ai vu des méchants à qui on faisait des funérailles. Ces gens-là avaient fréquenté le temple. À Jérusalem on avait oublié leur comportement. Voilà encore une chose anormale. Celui qui agit mal n'est pas puni dans l'immédiat. C'est pourquoi les humains sont prêts à commettre tant de mauvaises actions. Un pêcheur peut être l'auteur d'une centaine de méfaits et vivre très longtemps. Je sais bien qu'on affirme : " Seuls ceux qui respectent Dieu seront heureux, parce qu'ils reconnaissent son autorité. Le méchant, lui, ne sera pas heureux. Il passera comme une ombre et mourra jeune parce qu'il ne tient pas compte de Dieu. " Pourtant il arrive sur la terre que les bons soient injustement traités, comme des méchants. Inversement les méchants connaissent parfois la réussite que méritent les justes. J'affirme que cela aussi est absurde.
Pour ma part, je célèbre la joie. En effet, le seul bonheur de l'homme sur la terre est de manger, de boire et d'éprouver du plaisir. Voilà ce qui doit accompagner son travail chaque jour que Dieu lui donne à vivre sur la terre.
Je me suis appliqué à comprendre comment on pouvait être sage et j'ai observé attentivement les occupations des humains sur la terre. J'ai constaté que, même en restant éveillés nuit et jour, nous ne pouvons pas découvrir comment Dieu agit à travers tout ce qui arrive. Les humains peuvent bien se fatiguer à chercher, ils ne le découvrent pas. Même si le sage affirme qu'il le sait, il n'est pas capable de le comprendre.

Alors j'ai prit en considération tout ce que j'ai vu. J'en ai conclu que Dieu seul à pouvoir sur la vie des justes et des sages comme sur leurs actions. Les hommes ne savent même pas s'ils connaîtront l'amour ou la haine. Ils ne peuvent rien prévoir. Et c'est pareil pour tout le monde. La condition du juste et du méchant, du bon et du mauvais est identique. Il n'y a pas de différence entre celui qui accomplit les rites religieux et celui qui ne les accomplit pas, entre celui qui offre des sacrifices et celui qui n'en offre pas, entre celui qui est bon et celui qui est pêcheur, entre celui qui fait des promesses à Dieu et celui qui n'ose pas en faire. La condition humaine est la même pour tous et les conséquences qui en résultent sont désastreuses : les hommes se livrent au mal et ont des désirs insensés, ensuite il ne leur reste plus qu'à mourir. Or seul celui qui est en vie peut encore espérer : un chien vivant vaut mieux qu'un lion mort ! En effet, les vivants savent au moins qu'ils mourront, mais les morts, eux, ne savent rien du tout. Ils n'ont plus rien à attendre puisqu'ils sont tombés dans l'oubli. Leurs amours, leurs haines, leurs jalousies sont mortes avec eux et ils ne participeront plus jamais à tout ce qui arrive sur terre.
Alors, mange ton pain avec plaisir et boit ton vin d'un cœur joyeux, car Dieu a déjà approuvé tes actions. En toute circonstance, mets des vêtements de fête et n'oublie jamais de parfumer ton visage. Jouis de la vie avec la femme que tu aimes, chaque jour de la brève existence que Dieu t'accorde sur la terre. C'est là ce qui te revient dans ta vie pour la peine que tu prends ici-bas. Utilise ta force à réaliser tout ce qui se présente à toi. En effet on ne peut pas agir ni juger, il n'y a ni savoir ni sagesse là où sont les morts que tu iras rejoindre.

Chapelle de la Madeleine en Penmarc'h - Finistère

LA RÉSURRECTION

Vitrail central

Jean Bazaine 

"… Je fais des moulinets sauvages en brandissant mon petit crayon comme une faux, sans parvenir pour autant à couper la végétation drue de mon esprit… "

Esther Hillesum

Il y a un chant de femme du XIIe siècle
Li solous luist et clers et biaus
chanté par Brigitte Lesné
qui dit ceci :

Le soleil luit, brillant et beau
Et j'écoute le doux chant des oiseaux
Qui chantent dans les arbrisseaux
Ils m'entourent de leurs chants nouveaux

Triste et ressassant mon malheur
Je m'en vais vers la mort, composant
Mon chant, qui n'est pas discordant ;
J'en fais un lai doux et harmonieux

Sur ma mort que je vois approcher
Je fais un poème qui sera très précieux.

" Dieu, je veux chanter pour toi
un chant nouveau,
je veux te célébrer
sur la harpe à dix cordes. "
Ps 144.9

" Réveillez-vous
ma harpe et ma lyre :
il faut que je réveille l'aurore. "
Ps 108.3


Près du ruisseau
Un passereau
Dans le lit clos
Des herbes blondes...
... Si je t'écoute
Tout mon coeur nu
Aime à l'envi
Près du ruisseau

Jean-Pierre Boulic

L'hiver fou et les longues nuits
sont venus.

Nous sommes ici, la nuit est sombre
et la passion longue.

Nous n'avons pas envie de dormir,
notre cœur est devenu fou :

Celui qui a un cœur,
comment resterait-il tranquille ?

quatrain de Rûmi

La cloche se tait -
Les fleurs en écho
Parfument le soir !


Matsuo Bashô


Amour :
Il y a de l'amour quand la feuille de papier reçoit bien l'encre, est en bonne harmonie avec elle.

Épair :
Transparence du papier. Sa qualité dépend de la disposition et de la distribution des fibres dans la feuille.

 

Georges Emmanuel Clancier

Une fleur
Parfois une herbe
pour logis.

A l'ombre
D'un hêtre
La chambre secrète

Contre-chants

Le langage est ancien qui sourd de ce monde
En sa naissance et sa clarté première.
Ne commets pas la faute dérisoire :
L'orgueil éteint le chant ou la lueur.
Juste est le galet, solennel le souffle
De la femme, de l'enfant et de l'algue enlacés.
La vie parle si fort que je ne puis me taire

Terres de mémoire

Si ça me chante : arbre le cheval,
Si ça m'enchante, roche la fleur

Peut-être une demeure

Ensevelie la parole qui nous sommait de vivre
Hanche nue au bord de la nuit d'été,
Si perdue sous les ronces folles des mots
Que plus jamais le chant n'en pourra retentir.

Le poème hanté

 

Il arrive qu'on oublie des arbres qui pourrissent tout doucement dans la forêt mais les forêts se nourrissent des arbres morts, les forêts font feu de tous bois

Soudain la chose est là, bondit, vous coupe le souffle, vous tord, un vent de panique vous secoue comme un arbre, vous dépouille, la fulgurante intuition de la contingence, de l'innimportance de tout, du vide tandis qu'une joie inexplicable se déplie, vous ouvre.


Est-ce donc qu'on produit les mots comme un arbre ses feuilles ou ses fruits…
Jean Sulivan Petite littérature individuelle

La feuille, la fleur ont déjà fait leur parcours d'assomption : tandis que la racine vous entraîne avec elle dans sa montée vers la lumière.

Jean Sulivan

Avoir été une seconde
Dans le fouillis de ces temps-ci
Une étincelle une colombe
Une passerelle de vie

Avoir été dans la cohue
Un p'tit caillou dans un soulier
Un nom crié dans une rue
Et des visages retournés

Avoir été un simple pétale
Serré aux creux d'un vieux bouquin
La fidèle paire de sandales
De tous les françoisiers chemins
Avoir été sans importance
Dans les discours sur la raison
Un rouge-gorge qui s'avance
Quêter les miettes aux maisons
Avoir été sur la grand-route
Une forme disparaissant
Dans un enclos âne qui broute
Et qui vous regarde innocent.

Philippe Forcioli

" Chacun appelle barbarie ce qui n'est pas de son usage "

" Tant de villes rasées, tant de nations exterminées, tant de millions de peuples passés au fil de l'épée, et la plus riche et belle partie du monde bouleversée pour la négociation des perles et du poivre ! "

Michel de Montaigne

 

L'escargot argenté, dans sa cotte de mailles, dit : " vaille que vaille, en ce beau matin d'été, ma chance je veux tenter. " Toute prudence et sapience, il sort une corne morne. Pan ! Quelqu'un m'a mordu, non, battu ! " Il expire, non, non, dans sa coquille il se retire. Deux fourmis, qui transportaient un grain de mil, déposent leur fardeau et éclatent de rire : " Grand sot, sors donc ! Viens t'amuser ! Ce que tu as reçu sur le nez, ce n'est qu'une graine de pissenlit ! " " Grand merci ! dit l'escargot. Ce que vous appelez la vie, cela me fait bien trop peur ! "

" Quel beau jour, quelle belle prairie tu as choisi pour naître ! ", s'écrièrent les fleurs. " Mais tu as de la chance ma chère ! " dit le géranium sauvage, qui avait de la culture. Les silènes, les pâquerettes, les boutons d'or, les campanules, les petits oeillets et les orties blanches, toutes les fleurs à qui mieux mieux lui souhaitaient la bien venue. Et elles étaient si hautes, si hautes, elles montaient jusqu'au ciel, aux yeux du papillon. " Seulement, mon cher petit, souffla une vieille limace, qui étreignait l'envers d'une feuille d'oseille, ne traverse pas le sentier. Reste toujours de ce côté-ci. Crois-moi, de l'autre côté, tout est pareil, les mêmes fleurs, la même verdure. Reste à ta place, et voltige en paix ! " Mais le papillon en avait entendu assez. " Quelle idée ! Rester sur place, caché, rampant, ne pas connaître l'aventure grisante, en plein ciel ! " Ses ailes frémissaient de mépris. " Vous me prenez pour une limace ! " Et de s'envoler. Mais juste au même moment, un vilain vieux chien sale, sa maigre queue entre les jambes, apparaissait sur le sentier. Il ne regarda même pas le papillon. Clac ! Un coup de dent, et il s'en fut. Le petit papillon gisait à terre, petite tâche rose et noire, – mort. Tout le monde le pleura, sauf la fougère arborescente, qui se moque de tout et n'a ni foi ni loi.

Katherine Mansfield

Comme la flèche à la corde résistant,
Pour en mieux prendre l'élan, devient plus qu'elle-même

Rainer Maria Rilke

Calliope était la muse de la poésie épique et de l'éloquence,
ainsi nommée à cause de la douceur de sa voix,
c'est aussi le nom d'un astre.

Claire et François
Richard van Rhijn

 

" Le poème est un chemin qui cultive ses ronces "

Yves Prié

Dans les bois tranquilles, quel drame !
Quel drame héroïque, ce bois calme ! Et plus loin, sous le soleil, quel combat, ce verger ! Peu d'arbres ont poussé droit. La croissance de la plupart accuse une lutte opiniâtre. Troncs penchés, déjetés, renversés en arrière, laborieusement redressés, branches contrariées, ramenées sur elle-même, nouées, tourmentées, tendues pour la difficulté et la défense ; racines déchaussées, arrachées presque, bizarrement tordues et contractées qui se sont donné une terrible, lente, patiente peine dans la bataille avec le sol, avec les vents, avec les autres racines pour soutenir le poids de l'arbre exposé au ciel.
Dans la plante, les feuilles et les fleurs sont beauté, les fruits, richesse, mais la racine n'est que force de foi.
La racine n'est qu'espérance, montée patiente dans le noir vers le jour qu'elle ne sait pas et ne verra jamais…

Marie Noël

 

Je tends en bol fou le bol des fontaines
Où tombent le temps, le ciel, la plaine.
Qu'ils tombent, moins lourds qu'un pleur,
Que n'y tombent ni songes, ni peines !

Armand Robin

 

Voici, je vous donne toute herbe portant de la semence et qui est à la surface de toute la terre, et tout arbre ayant en lui du fruit d'arbres et portant de la semence.

Genèse I, 29

Regarde de tous tes yeux, regarde.

Michel Strogoff, Jules Verne

 

Le printemps
Peinture murale déposée sur panneau provenant de Stabies
Naples, Musée national.

Oiseau dans un nid donnant la becquée
première moitié du IIIe siècle, cimetière du Prétextat.
Sosos de Pergame, mosaïste grec à qui l'on attribue la création du motif des oiseaux occupés à boire autour d'une coupe de marbre


" Bretaigne est poésie "
Marie de France XIIIe siècle

Il y a eu souvent des aveugles parmi les poètes depuis Homère. En Bretagne Yann ar Minouz, Kerambrun, Le Prigent, Kerhervé, Jack en Dall n'y voyaient pas des yeux mais des yeux seulement. Guillam Le Borgne, lui, ne l'était pas. Que de gwerz et de sôn ils firent…

" La poésie, dit un proverbe breton, est plus forte que les trois choses les plus fortes :
le mal, le feu et la tempête. "


Yann Brékilien La vie quotidienne des paysans en Bretagne au XIXe siècle

La gwerz est une complainte, un poème épique tandis que le sôn est un chant lyrique.

Ceux qui donnent aux étrangers
Comme aux gens du pays,
Droite justice et ne vont pas
S'écartant du juste,
Leur ville fleurit et les gens
S'y épanouissent…
Le trésor le plus précieux parmi
Les hommes, c'est une langue
Qui se ménage, ou qui s'agite
Sans excès. C'est un bonheur…
Il est des jours marâtres,
D'autres sont de vraies mères.
Heureux et bientôt riche
Celui qui de tout cela gardant
Le savoir travaille sans offenser
Ceux qui ne meurent jamais.
Il comprend les signes des oiseaux,
Il évite de passer outre.

Hésiode

Entre l'amour de ceux qui ont passé la nuit ici et la sainte messe il n'y a pas de différence
et si différence il y avait, la messe serait perdante.


José Saramago

 

Sarcophage des Époux
fin du VIe siècle avant J.C.
Terre cuite provenant de Cerveteri, Rome, Villa Giulia

Qu'a-t-il donc sanctifié par cette étonnante communion du pain sacro-saint, du calice de l'amitié, sinon une neuve et indissoluble concorde ?

Érasme 

Les dieux ne te laissent Ulysse, que de courage !
Non pas de franchir le grand gouffre des mers
Non pas d'affronter les îles éoliennes
Non pas de pénétrer aux maisons de l'Hadès,
mais de n'avoir pas voulu la cire, d'avoir laisser ton oreille attentive.
Sans doute là tu sus que le danger n'était pas tant de dehors
Que d'un face à face à toi-même, voix intérieures meurtrissantes.
encordé au mât, au large d'Amalfi, ta prière commence.
Ne pas être sourd et laisser sourdre la puissance du souffle qui dit :
Plus de dieux, Dieu seul, un seul et même, victorieux après le combat.
Mon nom est Personne avais-tu dit à Polyphème, divin Ulysse.
Au milieu des sirènes Ulysse en personne.

MLJ Personne

Paisa
" Le secret du cinéma pourrait être dans Paisa ". Leslie Kaplan

Regardons encore une fois Paisa de
Roberto Rossellini et plus particulièrement
le dernier épisode du film.

Regardons de nouveau ces images
où les paysans lèvent leurs yeux vers
le ciel étoilé de cette nuit de l'hiver 1944.

Ces hommes attendent un parachutage qui n'aura pas lieu.

Leurs yeux scrutant l'espace de la nuit
ne voient que les étoiles. Quand cet espace
existe, il y a un silence absolu.

C'est la dernière fois qu'il regardent le ciel ainsi.

Le lendemain, tous perdront leur vie.

Retournons nous une fois encore vers l'écran.
Vers l'espace de ce ciel étoilé de l'hiver 1944.

Avant que ne s'achève ce film, dans sa nuit.

Marc Corigliano

Entends-tu, Ô mon roi, ma harpe qui projette
Des lointains à travers lesquels nous nous mouvons.

Rainer Maria Rilke


Le besoin de consolation que connaît l'être humain est impossible à rassasier…Je ne possède pas de philosophie dans laquelle je puisse me mouvoir comme le poisson dans l'eau ou l'oiseau dans le ciel…La liberté commence par l'esclavage et la souveraineté par la dépendance. Le signe le plus certain de ma servitude est ma peur de vivre… Mon accession à la liberté. En quoi consiste donc ce miracle ? Tout simplement dans la découverte soudaine que personne, aucune puissance, aucun être humain, n'a le droit d'énoncer envers moi des exigences telles que mon désir de vivre vienne à s'étioler…Où l'être humain puisse prouver qu'il est possible de vivre en liberté en dehors des formes figées de la société ? Je suis obligé de répondre : nulle part. Si je veux vivre libre, il faut pour l'instant que je le fasse à l'intérieur de ces formes. Le monde est donc plus fort que moi. À son pouvoir je n'ai rien à opposer que moi-même – mais d'un autre côté, c'est considérable. Car tant que je ne me laisse pas écraser par le nombre, je suis moi-même une puissance. Et mon pouvoir est redoutable tant que je puis opposer la force de mes mots à celle du monde, car celui qui construit des prisons s'exprime moins bien que celui qui bâtit la liberté.

Stig Dagerman

 


Code de Hammurabi
XXVIIe siècle avant J.-C.

J'habite un espace étroit
mais infini peuplé de mots
de noms d'arbres aussi d'oiseaux
et de "passants considérables"
sous la musique inouïe des choses.

Claude Serreau

« Livrez-vous à toute étude qui puisse vous éclairer et vous inspirer l’amour de vos frères. De simples individus se procurent, en souscrivant, des collections de livres. À leur exemple, souscrivez aussi, mais en faveur de l’Association : formez-lui sa bibliothèque et que cette bibliothèque renferme des Vignoles, des traités de Géométrie, un Dictionnaire de la langue que nous parlons, un Dictionnaire de géographie, une Histoire de France, un abrégé de l’Histoire Universelle, nos Auteurs dramatiques les plus en renom, les Poèmes anciens et modernes, parce que le peuple aime la poésie… Concevez combien une telle bibliothèque serait favorable à tous. Elle offrirait à votre esprit un nouvel aliment et de nouvelles distractions ; vous deviendrez savants, et quand vous retournerez dans vos pays, vos compatriotes diraient de chacun de vous : Voilà un homme auquel le Tour de France n’a pas été inutile !. »

« Que les poètes aux mains calleuses surgissent de toutes part et le dédain sera vaincu. Ces poètes, ce sont le boulanger Reboul, les menuisiers Durand et Rolly, les imprimeurs Hégésippe Moreau, Lachambaudie et Voitelin, le tisserand Magu, le potier d’étain Beuzeville, l’imprimeur sur indiennes Lebreton, le cordonnier Lapointe, le fabricant de mesures linéaires Vinçard, le maçon Poncy, le vidangeur Ponty, le serrurier Gilland, la couturière Marie Carré de Dijon, le perruquier Jasmin, et tant d’autres… Tous ces poètes ne chantent pas comme chantaient jadis l’abbé Dulaurent, l’abbé de Chaulieu, l’abbé de Bernis, l’abbé de Brécourt, le vin et la prostitution ; non, ce qui les inspire, c’est l’amour du travail et des hommes. »

Agricol Perdiguier, menuisier, dit "Avignonnais la Vertu".


De la vanité des paroles


Je ne sçai s'il en advient aux autres comme à moy ; mais je ne me puis garder, quand j'oy nos architectes s'enfler de ces gros mots de pilastres, architraves, corniches, d'ouvrages corinthiens et doriques, et semblable de leur jargon, que mon imagination ne se saisisse incontinent du palais d'Apolidon ; et, par effect, je trouve que ce sont les chétives pièces de la porte de ma cuisine.

Michel de Montaigne

Une petite église de campagne nous remet d'aplomb.
Pourvu qu'elle soit vide. Sans curé. Sans homme.
J'en connais. En moi-même, quelque part, aveuglante…

Georges Perros

REFUGE POUR LES OISEAUX

Entrez n'hésitez pas c'est ici ma poitrine
Beaux oiseaux vous êtes la verroterie fine
De mon sang je vous veux sur mes mains
Logés dans mes poumons parmi l'odeur du thym
Dressés sur le perchoir délicat de mes lèvres
Ou bien encor pris dans la glu d'un rêve
Ainsi qu'une araignée dans les fils du matin
La douleur et la chaux ont blanchi mon épaule
Vous dormirez contre ma joue les têtes folles
Pourront bien s'enivrer des raisins de mon cœur
Maintenant que vous êtes là je n'ai plus peur
De manquer au devoir sacré de la parole
C'est à travers vos chants que je parle de moi
Vous me glissez des bouts de ciel entre les doigts
Le soleil le grand vent la neige me pénètrent
Je suis debout dans l'air ainsi qu'une fenêtre
Ouverte et je vois loin
Le Christ est devenu mon plus proche voisin
Je remue des printemps en ramassant vos ailes
Vous savez qu'il y a du bleu dans mes prunelles
Et vous le gaspillez un peu dans tous les yeux
Refermez les forêts sur moi c'est merveilleux
Cet astre qui ressemble tant à mon visage
Un jour vous écrirez mon nom en pleine page
D'un vol très simple et doux
Et vous direz alors c'est René Guy Cadou
Qui monte au ciel avec pour unique équipage
La caille la perdrix et le canard sauvage.

René Guy Cadou

Comment donc savez-vous, au fond de la terre,
Ensevelie, loin du bruit, sans que la
Température ait changé, par un temps que la vie
A bien du mal à supporter, que la lumière a
Gagné d'un pouce, que le jour s'est allongé d'un rien,
Et que, comme par routine, d'ici quelques semaines,
L'air se sera adouci… Oh ! racine de crocus,
Comment savez-vous, comment savez-vous

Thomas Hardy

Il vaut la peine de planter les boutures de l'avenir si seulement une sur dix prend racine.

Katherine Mansfield

Les hommes, au fond, ça n'a pas été fait pour s'engraisser à l'auge, mais ça été fait pour maigrir dans les chemins, traverser des arbres et des arbres, sans jamais revoir les mêmes ; s'en aller dans sa curiosité, connaître.
C'est ça, connaître.

C'est comme ça que parfois les choses se font et l'espérance humaine est un tel miracle qu'il ne faut pas s'étonner si parfois elle s'allume dans une tête sans savoir ni pourquoi ni comment.

Jean Giono

C'est quand, jaillissant de nous elle déborde,
que la pensée est véridique,
ce n'est plus la nôtre.


Pierre Brosse

Ne crois pas le monde une auberge - créée
Pour se frayer chemin par la griffe et le poing
Vers la table où l'on boit et l'on bâfre, tandis
Que regardent de loin les autres, les yeux glauques,
Défaillant, ravalant leur salive, serrant
Leur estomac que les crampes secouent,
Ô ne crois pas le monde une auberge !

Ne crois pas le monde une Bourse - créée
Afin que le puissant marchande avec le faible
Pour acheter leur déshonneur aux filles pauvres
Et aux femmes leur lait nourricier, aux hommes
La moelle de leurs os, leur sourire aux enfants,
Rare apparition des visages de cire,
Ô ne crois pas le monde de la Bourse !

Ne crois pas le monde une jungle - créée
Pour les loups, les renards, rapine et duperie,
Le ciel - rideau tiré pour que Dieu ne voit rien,
La brume - afin qu'au mur nul regard ne te fixe,
Le vent - pour étouffer les plus farouches cris,
La terre pour lécher le sang des innocents,
Ô ne crois pas le monde une jungle !

Non, le monde n'est point auberge, Bourse ou jungle
Car tout y est pesé, tout y est mesuré,
Nulle goutte de sang et nul pleur ne s'effacent
Nulle étincelle en aucun œil ne meurt en vain,
Les pleurs deviennent fleuve et le fleuve une mer
Et déluge la mer, l'étincelle tonnerre,
Ô ne crois pas qu'il n'est Juge ni Jugement !

Itzhak-Leibush Peretz


Contre vents et marées
Pouvoir se maintenir
Goethe

Vers écrits sur le mur de sa prison avant de mourir par Hans Scholl

La poésie est la seule fortune et parfois l'ultime recours de tout peuple dépossédé.

Charles Dobzynsky

Kafka écrivait en 1904 à son ami Oskar Pollak :

" Il me semble d'ailleurs qu'on ne devrait lire que les livres qui vous mordent et vous piquent… un livre doit être la hache qui brise la mer gelée en nous. Voilà ce que je crois. "

" Ceux qui savent lire voient deux fois mieux "

Ménandre, poète attique du IVe siècle avant J.C

Ce qui vient au monde pour ne rien troubler ne mérite ni égards ni patience...

Tu feras de l'âme qui n'existe pas un homme meilleur qu'elle...

Ne te courbe que pour aimer...

Si tu meurs, tu aimes encore...

Si nous habitons un éclair, il est le cœur de l'éternel...

René Char

" Ne fouillent pas le même humus
nos racines,
ni ne s'abreuvent
à la même lumière nos feuilles,
mais nos branches
peuvent
s'entremêler, nos oiseaux s'échanger. "

Gilles Baudry

Frère, ô doux mendiant qui chantes en plein vent,
Aime-toi, comme l'air du ciel aime le vent.

Germain Nouveau Frère, poussant les bœufs dans les mottes de terre,
Aime-toi, comme aux champs la glèbe aime la terre.

Frère, qui fais le vin du sang des raisins d'or,
Aime-toi, comme un cep aime ses grappes d'or.

Frère, qui fais le pain, croûte dorée et mie,
Aime-toi, comme au four la croûte aime la mie.

Frère, qui fais l'habit, joyeux tisseur de drap,
Aime-toi, comme en lui la laine aime le drap.

Frère, dont le bateau fend l'azur vert des vagues,
Aime-toi, comme en mer les flots aiment les vagues.

Frère, joueur de luth, gai marieur de sons,
Aime-toi, comme on sent la corde aimer les sons.

Mais en Dieu, Frère, sache aimer comme toi-même
Ton frère, et, quel qu'il soit, qu'il soit comme toi-même.

Germain Nouveau

Lettre à la jeunesse, 14 décembre 1897

« Où allez-vous, jeunes gens. Où allez-vous étudiants, qui courez en bandes par les rues, manifestant au nom de vos colères et de vos enthousiasmes, éprouvant l'impérieux besoin de jeter publiquement le cri de vos consciences indignées?
Allez-vous protester contre quelque abus du pouvoir. A-t-on offensé le besoin de vérité et d'équité, brûlant encore dans vos âmes neuves, ignorantes des accommodements politiques et des lâchetés quotidiennes de la vie ?
Allez-vous redresser un tort social, mettre la protestation de votre vibrante jeunesse dans la balance inégale, où sont si faussement pesés le sort des heureux et celui des déshérités de ce monde ?
Allez-vous pour affirmer la tolérance, l'indépendance de la race humaine, siffler quelque sectaire de l'intelligence, à la cervelle étroite, qui aura voulu ramener vos esprits libérés à l'erreur ancienne, en proclamant la banqueroute de la science ?
Allez-vous crier, sous la fenêtre de quelque personnage fuyant et hypocrite, votre foi invincible en l'avenir, en ce siècle prochain que vous apportez et qui doit réaliser la paix du monde, au nom de la justice et de l'amour ? […]
O jeunesse, jeunesse ! je t'en supplie, songe à la grande besogne qui t’attend. Tu es l’ouvrière future, tu vas jeter les assises de ce siècle prochain, qui, nous en avons la foi profonde, résoudra les problèmes de vérité et d'équité, posés par le siècle finissant. Nous, les vieux, les aînés, nous te laissons le formidable amas de notre enquête, beaucoup de contradictions et d'obscurités peut-être, mais à coup sûr de l'effort le plus passionné que jamais siècle ait fait vers la lumière, les documents les plus honnêtes et les plus solides, les fondements mêmes de ce vaste édifice de la science que tu dois continuer à bâtir pour ton honneur et pour ton bonheur. Et nous ne te demandons que d'être encore plus généreuse, plus libre d'esprit, de nous dépasser par ton amour de la vie normalement vécue, par ton effort mis entier dans le travail, cette fécondité des hommes et de la terre qui saura bien faire enfin pousser la débordante moisson de joie, sous l'éclatant soleil. Et nous te céderons fraternellement la place, heureux de disparaître et de nous reposer de notre part de tâche accomplie, dans le bon sommeil de la mort, si nous savons que tu nous continues et que tu réalises nos rêves.
Jeunesse, jeunesse ! Souviens-toi des souffrances que tes pères ont endurées, des terribles batailles où ils ont dû vaincre, pour conquérir la liberté dont tu jouis à cette heure. Si tu te sens indépendante, si tu peux aller et venir à ton gré, dire dans la presse ce que tu penses, avoir une opinion et l'exprimer publiquement, c'est que tes pères ont donné de leur intelligence et de leur sang. Tu n'es pas née sous la tyrannie, tu ignores ce que c'est que de se réveiller chaque matin avec la botte d'un maître sur la poitrine, tu ne t'es pas battue pour échapper au sabre du dictateur, aux poids faux du mauvais juge. Remercie tes pères, et ne commets pas le crime d'acclamer le mensonge, de faire campagne avec la force brutale, l'intolérance des fanatiques et la voracité des ambitieux. La dictature est au bout.
Jeunesse, jeunesse ! sois toujours avec la justice. Si l'idée de justice s'obscurcissait en toi, tu irais à tous les périls. Et je ne te parle pas de la justice de nos Codes, qui n'est que la garantie des liens sociaux. Certes, il faut la respecter, mais il est une notion plus haute, la justice, celle qui pose en principe que tout jugement des hommes est faillible; et qui admet l'innocence possible d'un condamné, sans croire insulter les juges. N'est-ce donc pas là une aventure qui doive soulever ton enflammée passion du droit ? Qui se lèvera pour exiger que justice soit faite, si ce n'est toi qui n'es pas dans nos luttes d'intérêts et de personnes, qui n’es encore engagée ni compromise dans aucune affaire louche, qui peux parler haut en toute pureté et en toute bonne foi ?
Jeunesse, jeunesse ! sois humaine, sois généreuse. Si même nous nous trompons, sois avec nous, lorsqu’on nous dit qu'un innocent subit une peine effroyable, et que notre cœur révolté s'en brise d'angoisse. Que l'on admette un seul instant l'erreur possible, en face d'un châtiment à ce point démesuré, et la poitrine se serre, les larmes coulent des yeux. Certes, les gardes-chiourme restent insensibles, mais toi, toi, qui pleures encore, qui dois être acquise à toutes les misères, à toutes les pitiés ! Comment ne fais-tu pas ce rêve chevaleresque, s'il est quelque part un martyr succombant sous la haine, de défendre sa cause et de le délivrer ? Qui donc, si ce n'est toi, tentera la sublime aventure, se lancera dans une cause dangereuse et superbe, tiendra tête à un peuple, au nom de l'idée justice ? Et n'es-tu pas honteuse, enfin, que ce soient des aînés, des vieux, qui se passionnent, qui fassent aujourd'hui ta besogne de généreuse folie ?
Où allez-vous. Jeunes gens, où allez-vous, étudiants, qui battez les rues, manifestant, jetant au milieu de nos discordes la bravoure et l'espoir de vos vingt ans ?
— Nous allons à l'humanité, à la vérité, à la justice ! »


Émile Zola (1840-1902),
Lettre à la jeunesse, 14 décembre 1897,

Le Contexte historique :

Président de la Société des gens de lettres de 1891 à 1896, Zola reçoit Bernard Lazare le 6 novembre 1897 et déjeune avec le sénateur Scheurer-Kestner le 13. Il écrit ensuite, dans Le Figaro, trois articles avant de publier deux brochures, La Lettre à la jeunesse (14 décembre 1897) et La lettre à la France (7 janvier 1898). Le 13 janvier 1898, au surlendemain de l'acquittement d'Esterhazy, sa lettre au président de la République paraît dans L'Aurore, sur toute la une du quotidien et sur une large partie de sa page 2, à la veille de la publication de la première liste des intellectuels demandant la révision du procès Dreyfus.

La rose est sans pourquoi; elle fleurit parce qu'elle fleurit,
N'a garde à sa beauté, ne cherche pas si on la voit.

Angelus Silesius

Je vous invite donc à chercher des livres vrais, issus d'une expérience authentique, écrits avec du sang, de la joie et de la douleur. En tout homme, il y a des forces insoupçonnées de réveil et d'allégresse. Si pour vous, tel ou tel livre a été une illumination et a changé votre vie, dites-le moi, je m'en ferai l'écho. N'est-ce pas là aussi œuvre de charité ?

Jean Sulivan

" Ils ne savaient pas que c'était impossible, alors ils l'ont fait "

Mark Twain

La Boétie a 16 ou 17 ans lorsqu'il écrit Le discours de la servitude volontaire. C'est par la force de ce texte qu'un certain Montaigne veut en connaître son auteur.
Il était à la moitié de sa courte vie.
Plus tard il inspirera la pensée de nombreux auteurs dont Simone Weil pour sa méditation sur l'obéissance et la liberté dans
Oppression et liberté (1934). " La soumission du plus grand nombre au plus petit, ce fait fondamental de presque toute organisation sociale, n'a pas finit d'étonner tous ceux qui réfléchissent un peu... que beaucoup d'hommes se soumettent à un seul est assez étonnant, mais qu'ils restent soumis au point de mourir sur son ordre comment le comprendre ?
Lorsque l'obéissance comporte au moins autant de risques que la rébellion, comment se maintient-elle ?..."
Éternité d'un dire contre tout pouvoir, une pensée déposée aux pieds de notre temps aussi, puissiez-vous la ramasser en chemin : c'est une leçon d'éthique et de morale pour tous.


A noter que le titre entier est
De la servitude volontaire ou Contr'un et que c'est ce dernier terme que reprend S. Weil

MLJH

 

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