Les Lectures de Pierre Tanguy...

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Septembre, octobre 2020

Jean Sulivan toujours vivant


Jean Sulivan nous revient. Mais nous a-t-il vraiment quittés ? Quarante ans après sa disparition accidentelle en région parisienne, voici rassemblés dans un livre conçu par l’écrivain et éditeur breton Jean Lavoué de très nombreux témoignages sur la vie et l’œuvre de ce prêtre rennais, écrivain fécond et « électron libre » de l’Église catholique.

Comment résumer l’œuvre de Jean Sulivan ? Sans doute dire, avant tout, qu’elle porte la signature d’un homme prônant la liberté intérieure loin des dogmes et des postures convenues. Né Jean Lemarchand en 1913 à Montauban-de-Bretagne dans une famille d’exploitants agricoles, il a débuté, devenu prêtre, comme aumônier des étudiants à Rennes avant de devenir enseignant au lycée Saint-Vincent. Parallèlement, il s’est fait une belle réputation dans la capitale bretonne en lançant un ciné-club (La Chambre noire) au cinéma Arvor ainsi qu’un journal mensuel « Dialogues ouest ». Puis, c’est la rupture. En 1958, à 45 ans, il quitte sa région natale, prend la direction de Paris pour se consacrer à l’écriture. Un véritable « exode » qui l’amène à privilégier une vie dans les « marges » en s’arrachant, comme le dit Jean Lavoué, « au confort d’une culture millénaire dans laquelle se trouvait enfoui, comme dans un tombeau, le germe immémorial ».

Installé à Paris, tout en fréquentant ceux que la vie a mis dans les marges, il écrira des livres (essais, romans, bloc-notes…) qui feront mouche très vite et ne laisseront pas insensibles les plus grands critiques de l’époque, notamment ceux du journal Le Monde. « Son œuvre met en évidence l’imprévisible liberté, rend à l’homme la possibilité de se rénover », écrivait Jacqueline Piatier. « Jean Sulivan se jette simplement dans ce qui vient de son instinct et de son cœur : une adhésion joyeuse à la vie, un élan d’amitié devant les êtres et les choses », notait pour sa part Pierre-Henri Simon.

Cette pensée féconde méritait des jardiniers pour l’entretenir. Pour les trente ans de la disparition de Sulivan, Joseph Thomas (parmi d’autres) a été de ceux-là en étant la cheville-ouvrière d’un colloque organisé à Ploërmel autour de l’œuvre de Jean Sulivan. Dix ans plus tard, Jean Lavoué prend en quelque sorte le relais en publiant cette somme sur l’œuvre du prêtre « rebelle ». On y trouve les témoignages d’hommes et des femmes (écrivains, journalistes, acteurs de terrain, chrétiens en marge…) qui ont été, à un moment de leur vie, réveillés et interpellés par la parole de Sulivan.

L’écrivain Colette Nys-Mazure en fait partie. « Toujours l’incertitude, écrit-elle à propos de Sulivan, le refus de conviction avérée mais un engagement indéniable et jamais renié. Tandis que le prophète stigmatise les tares de notre société y compris d’une certaine Église institutionnelle, le poète du quotidien nous ramène à l’ici maintenant. Pour le marcheur dans la ville et dans l’univers, rien n’est insignifiant ». De son côté, l’essayiste et philosophe Guy Coq souligne que « par rapport à la foi et à l’Église, Jean Sulivan reprend toujours la question : comment une parole de foi peut-elle devenir audible dans notre société sécularisée sans tomber dans l’insignifiance ? »

Cet ouvrage qui aborde, grâce à la diversité de ses signatures, toutes les facettes de l’œuvre de Sulivan, nous livre aussi quelques bribes d’une intervention que l’écrivain-prêtre avait faite au centre de la Briantais près de Saint-Malo à la Pentecôte 1979. Ses mots nous reviennent par le truchement de notes prises sur place par Yolande Barbedette. « Si les hommes de ce temps sont étrangers au christianisme, déclarait Jean Sulivan, c’est parce que les hommes ont perdu leurs racines, parce qu’ils ont perdu leur terre intérieure. Tant qu’un homme n’habite pas sa terre intérieure, tant qu’il n’est pas accordé à son unité profonde, il ne peut entendre l’Évangile ». Paroles de prophète qui n’avait pas encore assisté à la désagrégation complète du christianisme paroissial, notamment en Bretagne, mais qui appelait déjà à construire l’avenir sur de nouvelles bases.


Dans l’espérance d’une parole, avec Jean Sulivan, éditions L’enfance des arbres, 378 pages, 20 euros. En ces temps de confinement, le livre peut être commandé directement aux Éditions L’Enfance des arbres, 3, place vieille ville, 56 700 Hennebont (3,50 euros de port)


Alain-Gabriel Monot : Géographie littéraire de la Bretagne


Aborder la littérature bretonne par le biais de l’ancrage local des auteurs, c’est le pari de l’universitaire brestois Alain-Gabriel Monot dans un livre où il nous propose 35 portraits d’écrivains (prosateurs et/ou poètes, Loire-Atlantique comprise) sur une période allant de 1870 à 2020. L’auteur mêle ses analyses personnelles à des extraits de livres ou d’entretiens qu’il a pu avoir avec certains de ces écrivains.

Jean Guéhenno à Fougères, Xavier Grall à Pont-Aven, Pierre-Jakes Hélias à Pouldreuzic, Gilles Baudry à Landévennec, Paul Guimard à Doëlan, Yves Elléouët à La Roche-Maurice, Gérard Le Gouic à Quimper, Michel Le Bris à Saint-Malo, Yvon Le Men à Lannion… Voici donc, sous la plume de Alain-Gabriel Monot, une approche « territoriale » de la littérature bretonne des 150 dernières années. Il le fait avec beaucoup de bonheur et certains de ses portraits d’auteurs rattachés à un lieu donné sont particulièrement bien sentis. On pense notamment à ce qu’il dit de Philippe Le Guillou le long de la rivière du Faou ou encore de Yann Queffélec dans son territoire d’enfance de l’Aber-Ildut.

« Les écrivains bretons, ou intimement liés à la Bretagne, ont cette qualité première et distinctive que leur œuvre s’enracine profondément dans leur terre qui, certes, est un territoire qu’ils parcourent, déchiffrent et ne cessent de célébrer, mais bien plus, une sorte d’espace imaginaire qui se donne comme le substrat fondateur de leur travail », note Philippe Le Guillou lui-même dans la préface du livre. Ce qui ne fait pas donc pas de ces auteurs, ici triés sur le volet, des écrivains « du terroir » ou « régionalistes ». Voilà, au contraire, des auteurs à la fois enracinés et ouverts. Ce qui, on le sait, est la marque d’un grand écrivain. Alain-Gabriel Monot dit ainsi de Bernard Berrou (Penmarc’h) qu’il « aime tant son pays de Bretagne qu’il a un constant besoin de s’en arracher » et qu’il « va toujours vers l’Ouest irlandais, dans le comté de Clare, dans le Burren ».

Mais cet exercice de géographie littéraire suppose à coup sûr du doigté. Quels auteurs retenir ? Qui mettre aujourd’hui dans le panthéon littéraire breton ? Charles Le Quintrec l’avait déjà fait à sa manière dans son livre Littératures de Bretagne (éditions Ouest-France, 1992) et, bien avant lui, Philippe Durand dans Le livre d’or de la Bretagne (Seghers, 1975). Alain-Gabriel Monot, lui-même, avait fait une première approche en présentant 72 écrivains dans son livre Proses de Bretagne (La Part Commune, 2006). Mais, depuis, l’eau a coulé sous les ponts de Bretagne et de nouveaux auteurs ont émergé, dont il nous entretient, sans oublier de dresser le portrait des incontournables Tristan Corbière, Louis Guilloux, Guillevic, Henri Queffélec, Armand Robin,, Hélène et René Guy Cadou, Georges Perros…

Pour les auteurs vivants ou récemment disparus, le choix était forcément plus délicat. Affaire de feeling et d’empathie pour tel ou tel parcours d’écriture. Alain-Gabriel Monot confirme ici, par exemple, l’enthousiasme que lui suscite (à juste titre) l’œuvre méconnue de la discrète poète Émilienne Kerhoas (Landerneau) dont il souligne « l’élégance feutrée » et « l’humanité lumineuse ». Même enthousiasme pour le poète/barde Louis Bertholom (Fouesnant) qui « embrasse le spectacle du monde, sa composition complexe, l’inouï du ciel et de la mer, les hauts nuages plombés ».

On notera malgré tout que, si l’on s’en tient strictement à la géographie, les auteurs ayant un ancrage finistérien y ont la part belle (près de la moitié des auteurs présentés). Ce qui amène à rappeler le caractère forcement subjectif d’une telle entreprise éditoriale. « Nous souhaitons que ces portraits ne soient pas clos, précise d’ailleurs Alain-Gabriel Monot, qu’ils laissent plutôt la porte ouverte à des ajouts, des retraits, des modifications toujours possibles, toujours souhaitables ». Dont acte.


Géographie littéraire de la Bretagne, Alain-Gabriel Monot, préface de Philippe Le Guillou, éditions Ouest-France, 254 pages, 18 euros.


Marie-Josée Christien et Yann Champeau

Constante de l’arbre

poésie et photographies


L’arbre est dans le vent. On l’enlace, c’est bon pour la santé. On fait une marche en forêt et tout va pour le mieux. Mais le poète – et pas seulement les thérapeutes – a aussi son mot à dire ainsi que le photographe. Le livre à quatre mains de Marie-Josée Christien et de Yann Champeau élargit en effet le champ des possibles.

« Constante de l’arbre », titrent les deux auteurs. Mais qu’est-ce-à dire ? Un détour par le dictionnaire n’est pas superflu. « Constante, n.f. Tendance, orientation générale. Donnée dont la nature et la valeur sont déterminés. Caractéristique physique qui assure la cohésion des atomes et des molécules ». Passé cette définition un tantinet scientifique, on entre de plain-pied dans le regard des deux créateurs. Pour la page de droite, le photographe. Pour la page de gauche, le poète.

Yann Champeau nous convie ici à un bel exercice de contemplation. L’arbre y est magnifié et présenté, dans le chatoiement des saisons, sous toutes ses couleurs et toutes ses coutures (branche, racine, feuille, tronc…). On reste ébahi devant tant de beauté saisie avec bonheur par l’artiste : l’arbre et ses frondaisons d’automne, l’arbre sous la neige, l’arbre séculaire, l’arbre illuminé par un soleil couchant, l’arbre dans le chaos des rochers, l’arbre enraciné, l’arbre et l’arc-en-ciel, l’arbre et la pomme… Et, au bout du compte, un arbre qui semble bien être un compagnon de route. Les saisons de l’arbre sont aussi nos saisons du cœur et de nos états d’âme, partagés entre ombre et lumière, semblent nous dire ces photographies.

Pour « faire route » avec ces arbres-là, on ne pouvait concevoir que des mots à la frontière de la poésie et de l’aphorisme. Des mots marqués, forcément, du sceau de la méditation voire de l’interrogation métaphysique. « À quel moment un arbre / quelconque/devient-il / dans nos pensées / l’arbre ? ». Marie-Josée Christien sait manier avec bonheur cette forme d’expression poétique. « Passager immobile / l’arbre n’a que le vent / pour envisager / ses destinées lointaines ».

La poète rassemble ici des textes sur l’arbre disséminés dans des recueils qu’elle a publiés entre 1982 et 2011 (Les extraits du temps, Aspects du canal, Conversation de l’arbre et du vent…). Elle y ajoute un « bonus inédit » marqué, comme ses autres courts poèmes, par une sobriété de bel aloi. « Dans le givre du matin / l’arbre somnolent / revient à la léthargie / du lierre // Il rend visible / la patience du monde / des racines ». Un très beau livre.

Constante de l’arbre, Marie-Josée Christien – Photographies de Yann Champeau, Les Éditions Sauvages, carré de création, 76 pages, 23,50 euros.


Gaële de La Brosse et son amour des anges


Elle croit aux anges et leur fait une vraie déclaration d’amour. La Bretonne Gaële de La Brosse, connue notamment pour ses écrits sur le Tro Breiz et les pèlerinages, nous entraîne entre Ciel et Terre à la découverte de ces « messagers » qui apportent, dit-elle, « une touche de poésie céleste dans notre monde trop cartésien ».

Croire en l’existence des anges. Ou, pour le moins en parler comme s’ils existaient. Est-ce bien raisonnable ? Et pourtant, ils sont nombreux tous ces artistes, écrivains ou poètes qui ont parlé des anges dans leurs œuvres, de Rilke à Dali en passant par Alfred de Vigny et Jean Cocteau. De tous ces auteurs, Gaële de La Brosse en parle dans le petit livre très documenté qu’elle publie aujourd’hui. Car il y a, ici, à la fois le regard d’une chrétienne sur les anges auxquels elle croit et celui d’une véritable entomologiste d’existences qualifiées de surnaturelles (échappant donc à la raison).


Gaële de La Brosse nous dit tout des anges, des archanges, des séraphins ou des chérubins (car il y a une hiérarchie céleste comme dans la vie terrestre). Elle évoque saint Michel, saint Gabriel et saint Raphaël, les plus célèbres d’entre eux. Selon elle, les anges sont des « médiateurs ». Elle parle même de « chargés de mission ». En clair, ils forment « un trait d’union entre le Ciel et la Terre, entre la matière humaine et l’esprit divin ». Mieux : les anges nous protègent. Ce sont nos fameux anges gardiens. Mais tout le monde en a-t-il un ? La théologie dogmatique a tranché, souligne l’autrice, affirmant que « à chaque fidèle de l’Église, un ange gardien est attaché depuis son baptême. Et on admet généralement que les infidèles ont un ange attaché à eux à la naissance ».

Pour autant, Gaële de La Brosse est bien loin, ici, de faire œuvre de prosélyte ou de dévote. Elle a assez de recul pour parler des anges dans un langage qui peut convenir à tous. En quelque sorte, elle « dépoussière » l’angélo-historiographie. Et surtout elle ne manque pas de rappeler, dogme ou pas, que les anges nous environnent (qu’on le veuille ou non). Toutes les expressions courantes qui donnent aux anges une certaine visibilité sont là, dit-elle, pour le prouver : « Être aux anges », « Un ange passe », « une visage d’ange », et, bien entendu, « le sexe des anges » car cela mérite aussi qu’on s’y attarde.

En signant ce livre, Gaële de La Brosse veut surtout souligner que les anges sont des « compagnons de route », des « guides », des émissaires venus de l’au-delà. « Le chant des anges (…) n’est-il pas cette musique intérieure ? », interroge-t-elle dans cette très belle formule. Profondément attachée à sa Bretagne natale, elle truffe son essai d’allusions aux anges qui font corps avec notre pays : l’ange trompettiste de l’église de Loperhet, les anges de l’église de Landerneau poussant de leurs ailes vers l’Armorique l’embarcation de saint Houardon venant d’Outre-Manche, l’ange sculpté sur l’ossuaire de Brasparts proférant son « Réveillez-vous ! » face l’Ankou qui s’écrit « Je vous tue tous ». Ce qui fait dire à Gaële de La Brosse que « les anges descendent parfois sur terre pour nous réveiller ». Merci à eux.

Petite déclaration d’amour aux anges, nos compagnons de route, Gaële de la Brosse, Suzac éditions, 112 pages, 12 euros.


Louis Bertholom et ses « amis envolés »


À quoi reconnaît-on un poète breton ? A sa familiarité avec la mort ou, plutôt, à sa capacité à faire se rencontrer, dans ses textes, les vivants et les morts. À vous dire aussi que la mort fait partie de la vie et que les disparus continuent à nous accompagner. On le ressent profondément à la lecture des Oraisons funèbres et des Poèmes d’adieu de Louis Bertholom.

Il fallait le faire ! Regrouper dans un livre ces paroles frappées du sceau de l’émotion que l’on prononce à l’église ou au crématorium devant le cercueil d’un ami ou d’un membre de sa famille. Louis Bertholom l’a fait, n’hésitant pas à qualifier ses propres textes « d’oraisons funèbres ». Le terme peut paraître prétentieux (car l’on pense, bien sûr, aux oraisons de Bossuet) mais le poète nous ramène, dans ses mots simples, à l’humilité des choses et de la vie. Rien ici n’est grandiloquent. Tout transpire la complicité, la familiarité avec ces chers disparus, avec quelques petites embardées dans une trivialité ou un humour de bel aloi (histoire de détendre l’atmosphère et de prendre ses distances avec une forme de désarroi).

Louis Bertholom nous livre ainsi une quinzaine d’oraisons et de poèmes d’adieu. Il les a prononcés dans des églises de son cher pays fouesnantais, au crématorium de Quimper, au cimetière de Moëlan-sur-mer et même à la cathédrale de Quimper. La plupart de ces « amis envolés » sont des hommes et des femmes qu’il a connus dans sa propre vie d’artiste (parmi les plus connus on trouve notamment Jean Moign et Annaïg Baillard-Gwernig). Mais on trouve aussi des amis proches originaires de son pays natal, des gens modestes qui ont passé leur vie sur terre sans faire beaucoup de bruit. Et les oraisons sont là pour glorifier leurs vies.

Le poète (pourtant agnostique) ne se résout pas à concevoir une disparition pure et simple de tous ces êtres chers. « Mes amis partis, vous vivez en moi comme si vous étiez présents (…) Vous m’injectez de l’énergie vitale ». Il les imagine abordant des « rivages lumineux », « le monde blanc », le « Tir na Nog » (cette terre de jeunesse du paradis des Celtes) ou encore l’île d’Avalon où il les imagine « pour l’éternité à croquer des pommes » (celles du terroir fouesnantais, cela va sans dire).

« Que sont mes mais devenus/que j’avais de si près tenus / et tant aimés ». Les vers de Rutebeuf accompagnent les oraisons de Louis Bertholom. Il nous livre même son propre modèle de poème d’adieu, nous suggérant de nous en servir quand le deuil nous frappera. « Aujourd’hui je te dis au revoir mon ami / Il faisait de ce temps qui n’osait pas la pluie / Juste un peu de brume qui troublait nos regards / Nous tous bien alignés, silencieux et hagards ». Car ce livre est aussi un manuel aux allures de guide pratique sur l’usage de l’oraison funèbre. « L’évocation doit être simple et fluide, nous dit Louis Bertholom, et le poème doit éviter l’abscons ». Qu’il en soit ainsi.

À mes amis envolés, oraisons funèbres et poèmes d’adieu, Louis Bertholom, préface de Nicole Le Garrec, Collages de Sophie Denis, éditions Vivre tout simplement, 121 pages, 14 euros.

Une biographie de Louis Bertholom, réalisée par Alain Gabriel Monot, sous le titre Louis Bertholom, le poème comme un cri, vient d’être publiée par les éditions Yoran Embanner, 175 pages, 12 euros.


Hommage


Claude Vigée et Yvon Le Men

Toute vie finit dans la nuit


Claude Vigée, l’immense écrivain juif d’origine alsacienne, et le poète breton Yvon Le Men ont échangé sur l’écriture, l’amour et les raisons de vivre dans un livre intitulé Tout finit dans la nuit. L’amitié et la complicité entre les deux auteurs est ancienne. Ce livre, publié en 2007 était donc, en quelque sorte, l’aboutissement d’un cheminement spirituel et intellectuel commun.

« Toute vie finit dans la nuit, bien sûr, mais en inventant sa propre lumière », écrivait Yvon Le Men à propos de la genèse de ce livre-échange qui s’articulait, dans une première partie, autour de la démarche littéraire du poète breton : depuis ses rencontres avec Jean Malrieu, Eugène Guillevic, Xavier Grall jusqu’à ses révélations littéraires, dont le poète turc Nazim Hikmet est l’une des figures les plus hautes.

Tout tournait ensuite, dans ce livre, autour de l’image du père : un père qu’Yvon Le Men a perdu alors qu’il était encore jeune et dont la disparition avait creusé une profonde blessure. Claude Vigée parlait, à propos de Le Men, de « l’anxiété créatrice » issue « d’un manque et d’une absence ». Le livre Besoin de poème était d’ailleurs né de cette absence.

Il y avait ensuite, de fil en aiguille, toute une réflexion sur le mal et la souffrance, ce qui permettait en particulier aux deux auteurs de disserter sur le « Livre de Job » et d’apporter leur vision personnelle de ce texte de la Bible. À chaque fois, le vieil écrivain juif se mettait, avec bienveillance, à l’écoute de son interlocuteur, bondissant avec allégresse sur toutes ses intuitions ou ses interprétations personnelles de la foi.

Les deux auteurs terminaient leur échange par une forme d’appel, en ces temps troublés, à la tolérance religieuse, « contre ceux qui veulent faire régner de force, et de manière prématurée, le paradis céleste sur terre ». Éloge du poème et de la prière, à travers la figure de poètes et mystiques musulmans qu’ils évoquaient conjointement. C’était une façon de clore en beauté cet échange fécond, ouvert sur une foi dans la vie chevillée au corps

Toute vie finit dans la nuit, éditions Parole et silence, 127 pages, 15 euros


Claude Vigée : la disparition d’un grand poète


Immense auteur, Claude Vigée vient de décéder à l’âge de 99 ans. Né à Bischwiller en Alsace, il avait enseigné quarante ans la littérature comparée en Nouvelle Angleterre et à l’université hébraïque de Jérusalem avant de venir s’installer à Paris. En 1996, il avait obtenu le Grand prix de poésie de l’Académie française et, en 2008, le prix Goncourt de la poésie.

Que retenir de son œuvre importante de poète, essayiste, conteur, diariste, traducteur (notamment de Rilke), marquée par un grand éclectisme, car ses livres sont souvent des ouvrages patchwork mêlant différents genres littéraires ? Pour Claude Vigée, l’écriture était une nécessité vitale. « Il s’oppose à une conception du poème comme objet esthétique affranchi de son ancrage existentiel », notait Anne Mounic dans la préface à la publication de ses œuvres complètes. « C’est le fond rural alsacien, relayé ensuite par la poésie biblique, qui donne à la poésie de Claude Vigée cette vigueur existentielle ancrée dans la substance terrestre de l’être ». D’où, chez le grand auteur juif, « une aptitude au réel et cette méfiance à l’égard de l’abstrait, fruit d’une expérience composite, qui fonde la vigueur de ses poèmes ».

S’il fallait rapprocher Claude Vigée de certains poètes contemporains, on pourrait donc citer Reverdy, Bonnefoy, Jaccottet ou encore Guillevic. « Rien n’arrive, sinon / Étre présent au monde », résumait laconiquement Claude Vigée dans un de ses poèmes. « La poésie, disait-il encore, passe parfois à travers les pires horreurs de l’histoire, et permet d’éprouver malgré tout l’extase sur les décombres » (Le fin murmure de la lumière, éditions Parole et Silence, 2009). « Les poètes, disait-il encore, ressemblent à ces chevaux de halage que j’ai vus remonter le cours du Rhin dans mon enfance : ils soufflent et ils souffrent, mais obstinément ils marchent en traînant leurs bateaux chargés de charbon ou de graviers jusqu’au terme du long voyage de la vie ».

Claude Vigée avait trouvé dans la Bible sa référence et sa source. Les figures de Jacob, Job et Jonas ont notamment marqué son imaginaire. Dans son œuvre, il nous a montré ce que pouvait être l’espérance lorsqu’elle survit, « malgré nous, malgré tout », au lucide et terrifiant constat de « la démence meurtrière des hommes ». L’œuvre poétique était alors, selon lui, au service d’une aventure qui la dépassait infiniment : transmettre la vie. « Le secret de l’arrachement / c’est ce parfum qui subsiste/et œuvre avec patience/sous la neige hors du temps / comme le cri du rouge-gorge / caché au cœur de l’hiver / dans la floraison blanche / de l’amandier invisible », écrivait Claude Vigée, en décembre 1995, à Jérusalem.

Face au doute et à la désespérance qui hantent les auteurs dont l’œuvre est fondée sur le refus et la négation, Claude Vigée opposait l’affirmation d’une confiance lucide dans la vie et dans le langage. « Qu’est-ce donc que la poésie » ? interrogeait-t-il. « Un feu de camp abandonné / qui fume longuement dans la nuit d’été / sur la montagne déserte ».


À lire. L’homme naît grâce au cri, poésies choisies (1950-2012), Points Seuil, 336 pages, 7,80 euros. Mon heure sur la terre, poésies complètes (1936-2008), Galaade éditions, 925 pages, 39,00 euros.




Septembre 2020

Revue AR MEN, septembre-octobre 2020, rubrique livres
à propos de Comme un bouquet de fleurs mouillées

La douceur en recours

    Pierre Tanguy emprunte le titre de son livre à un vers de René Guy Cadou, hommage pour le centenaire de la naissance de ce dernier.
    Habituellement fidèle à la brièveté du haïku, il laisse ici son poème se déployer au gré des sensations dictées par le paysage traversé par les saisons. La concision reste toutefois la marque de cet ensemble.
    En trois parties qui cheminent de la contemplation à la mélancolie, Pierre Tanguy entre en symbiose avec la nature et « s’abreuve des dégradés de vert/surgissant des bosquets ». Fin observateur, il capte l’empreinte des instants fugitifs par petites touches délicates à la manière d’une estampe.
    Au plus profond de « la douloureuse expérience d’être », à la fois ébloui et nostalgique, il puisse dans le monde végétal de quoi « prendre le chagrin à rebours ». Quand le cœur « en charpie » est en proie à « l’inconsolable », ses mots simples et concrets ont la ressource « d’appeler la douceur au secours ». La consolation naît du bruissement du monde. « Ce vent et ce vert/pansent la douleur ».


Marie-Josée Christien

Juillet-août 2020

Gilles Baudry et Nathalie Fréour

Une île seulement pour ajourer la mer


Un moine poète et une artiste peintre unissent leur talent pour nous parler de la mer et des îles. Gilles Baudry et Nathalie Fréour poursuivent ainsi leur collaboration engagée en 2017 avec Un silence de verdure (éditions L’enfance des arbres) Le préfacier, François Cassingena-Trévedy, autre moine poète, vient aujourd’hui ajouter son grain de sel (marin) à ce duo.

Des poèmes et des pastels. Une vingtaine en vis-à-vis. Un texte sobre (de 4 à 6 lignes) au diapason de la simplicité des peintures, de leur douceur (car tout ici est calme, paisible), offrant invariablement le même point de vue sur la mer avec cette barre d’horizon séparant le ciel de l’eau. De-ci de-là, des rochers ponctuent le tableau à moins qu’il ne s’agisse de chapelets d’îles ou d’îlots posés là comme « pour ajourer la mer ».

Si l’île est présente dans ce recueil, la mer l’est encore plus. Mais c’est une mer vue de l’extérieur. On n’est pas embarqué. « Je reste l’homme de l’estran », écrit Gilles Baudry. Il parle même d’un face à face « trop inégal » avec la mer, faisant de lui « un homme distendu entre fini et infini ».

Quelques notations discrètes nous ramènent à un pays de connaissance, celui où vit le moine poète à l’abbaye de Landévennec. Ne nous parle-t-il pas de sa « presqu’île » ou des « brumes blessées de l’aube » ? Nous sommes effectivement dans un pays « d’extrême-terre ». Et les pastels de Nathalie Fréour sont bien là pour nous signifier qu’il s’agit bien, ici, d’un face à face avec l’immensité. Et l’on pense, parcourant ce beau recueil, à ce haïku de Santoka : « Me voilà/là où le bleu de la mer / est sans limite ».

Dans ce pays, les phares deviennent des « derviches-tourneurs » et les chapelets d’îles font penser à des « troménies ». Ici, nous dit encore Gilles Baudry, le crachin « ravale ses sanglots » et l’on entend « le hennissement du vent ». Parfois même, « le ciel s’en va épaules basses de goémonier ». Quant à l’île, elle est « un pacte avec la solitude » et notre « épiderme du dedans ».

François Cassingena-Trévedy, en préfaçant le livre, voit dans l’île plus qu’une île. « L’île ajourant la mer, écrit-il, ne serait-ce pas, en définitive, cette Présence au milieu de nousd’entre nous – soudain surgie, d’entre nos mains qui écrivent et qui peignent ». S’associant au duo Baudry-Fréour, il évoque ces îles qui sont communes à ce trio ainsi constitué, « îles graves, îles austères », « îles de haute altitude » loin de la pacotille et des îles à cocotiers. Enfin, à propos de ce trio, il affirme qu’il est « de bonne espérance pour demain, car l’homme ne saurait être une île sans la femme, non plus que la femme sans l’homme ». Parole de sage.

Une île seulement pour ajourer la mer, Gilles Baudry (poèmes) et Nathalie Fréour (pastels), L’enfance des arbres, 64 pages, 15 euros.


Quand le poète Nathan Katz était prisonnier de guerre

Il fut le premier maître d’Eugène Guillevic et son initiateur à la poésie allemande, le poète alsacien Nathan Katz décédé à Mulhouse en 1981 à l’âge de 89 ans, a raconté dans son premier livre, publié en allemand alors qu’il avait 28 ans, son expérience de prisonnier de guerre en Russie et en France. Sous le titre Une petite chambre donnant sur la potence, il révèle l’amour de son pays natal mais aussi son profond humanisme. Ce livre est aujourd’hui, pour la première fois, publié en français.

Le destin du jeune Nathan Katz, né en 1892 dans le Sundgau à l’extrême sud de l’Alsace, fut celui de nombreux Alsaciens nés dans une région annexée par l’Allemagne après la guerre de 1870. Quand éclate la Grande guerre, le voilà donc enrôlé sous uniforme allemand, conduit sur le front russe où il est fait prisonnier en juin 1915 et interné jusqu’en août 1916 aux camps de Sergatsch et de Nijni-Novgorod. « Le temps que nous passions au travail était assez long, raconte-t-il, nous commencions au lever du soleil et nous retournions à la maison lorsque l’astre avait roulé loin derrière les collines à l’ouest et qu’il commençait à faire nuit ». Il s’agissait de travaux des champs. « Nous liions des gerbes, nous rentrions les céréales ». Et il écrit ce poème : « Loin à la ronde se dressent les champs de blé mur ! / Les robes des faucheuses sont un chatoiement de couleurs ! ».

Le jeune Nathan ne se plaint pas malgré les conditions spartiates de sa captivité. Il bénit le travail qu’il accomplit. Il compatit pour un compagnon malade. Il regarde avec affection les paysans russes. Il s’émerveille devant les beautés de la campagne. « Il n’est rien de plus paisible, de plus grand que l’automne sur la lande russe ! Lorsque jaunissent les feuilles et s’embrasent les forêts comme si une seule et même mer de flammes s’était déversée par-dessus la plaine (…) Les arbres qui se dressent là, sous le ciel cristallin, ont la solennité paisible de cierges sacrés dans un sanctuaire immaculé, majestueux, que surmonte une immense coupole bleu clair ». Cette beauté le ramène inlassablement à celle de sa terre natale (son « Heimat »). « Terre d’Alsace, pays de Sundgau ! Beau pré vert dans lequel on peut s’allonger comme un bienheureux, tout au cœur des fleurs ».

Et, surtout, bien que prisonnier, Nathan Katz sait prendre du recul et cultiver sa propre liberté intérieure (comment ne pas penser ici à la jeune Etty Hillesum au camp de Westerbork). « J’aimerais bien savoir, écrit Nathan Katz, qui pourrait m’interdire de me sentir libre ici, dans un camp de prisonniers, entouré de hauts murs, mais où le soleil brille dans la cour » et « dans une petite chambre qui donne sur une potence mais dont les murs regorgent de lumière et de clarté chaleureuse ». Plus loin, il note: « Je ne peux m’empêcher de rire à la vue de la potence. La bonne vieille potence !... Complètement ramollie par la chaude humidité, elle est recouverte de part en part de petites gouttelettes de pluies brillantes ».

Nathan Katz est rapatrié en France en septembre 1916. Il passera seize mois au camp de prisonniers de guerre de Saint-Rambert sur Loire et travaillera à Saint-Étienne dans une usine fabriquant du matériel de guerre. « Les nappes de brouillard s’empilent sur les toits gris / Des bâtiments encrassés de la forge / s’échappent, fatigués, les sons des marteaux qui s’espacent / C’est ainsi qu’autour des usines tombe la nuit ».

La paix revenue, Nathan Katz deviendra voyageur de commerce. « Mais jamais la poésie ne l’abandonne », note Yolande Siebert dans sa note biographique sur l’auteur. Il se déplacera donc beaucoup mais lors de séjours en Alsace, on le voit fréquenter un cercle réunissant à Altkirch, des jeunes écrivains et artistes. Parmi eux, un certain Eugène Guillevic, dont le père gendarme avait été nommé en Alsace. Les deux hommes sympathiseront et échangeront en alsacien.

La petite chambre qui donnait sur la potence, Nathan Katz, traduit de l’allemand par Jean-Louis Spieser, préfaces de Yolande Siebert et Jean-Paul Sorg, aux éditions Arfuyen, 165 pages, 16 euros.


Bernard Victor Chartier : Dans tes pas, peut-être

Retrouver son père, marcher dans ses pas, le réinventer et peut-être même le ressusciter: Bernard Victor Chartier le fait par le truchement de la poésie sans jamais quitter son jardin ni sa cabane nichée dans un sycomore. Tel un sage au cœur de son bocage sarthois, il médite sur la filiation au sein d’une nature seule à même de lui apporter une forme de résilience.

« Le presque nouveau-né que j’étais quand tu es parti ». Bernard Victor Chartier a 9 mois et son père 33 ans. C’était il y a soixante-dix-sept ans. « Taiseux étais-tu ermite toi aussi / je serais donc né ermite de toi ». Le poète lance alors un défi à son père disparu : « Défricher ensemble le pur bonheur ».

Symboliquement et métaphoriquement, cette quête se mènera, « en dehors de la ligne droite inévitable », au cœur d’un mandala qu’il a dessiné avec sa tondeuse dans l’herbe de son jardin-éden. « Tu vas ainsi réinventer avec moi la vie courbe ». Et il l’interpelle : « Suis-moi Marcel mon père » (comme si la ligne courbe pouvait le ramener à un point d’origine).

Chemin faisant, les pas de l’auteur le conduisent (ainsi que son père) sur ceux de poètes dont on connaît la communion avec la nature et l’art d’appréhender la vie avec ce détachement propre aux philosophies extrême-orientales. Bonjour, donc, à Bashô, Buson, Issa, Ryokan, tous ces maîtres en haïku que l’auteur cite à plusieurs reprises dans son livre.

Qu’un « volatile non identifié » le frôle (« un passereau certainement ») et voilà Bernard Victor Chartier citant Issa : « Viens avec moi / et amusons-nous un peu / moineau sans parents ». Ce haïku dit tout, finalement, de la démarche poétique engagée ici. Autrement dit, faire un va-et-vient permanent entre le père, le fils, la nature, le jardin et tous ces auteurs qu’il fréquente assidûment. S’engage ainsi une forme de navette que les oiseaux (mésanges, rouges-gorges…) tissent avec application au fil des jours tandis que la cabane dans le sycomore nous renvoie à l’ermitage « intérieur » du père et à une autre cabane, celle du poète Ryokan (« un calme parfait / sur un oreiller d’herbe / loin de ma cabane »).

D’autres figures de femmes et d’hommes, ceux que Chartier appelle « les résidents de mon éden », peuplent ce livre et aident à faire le saut dans le temps à la redécouverte du père. Ils s’appellent Gandhi, Angelius Silesius, Etty Hillesum ou François d’Assise. Avec eux, l’auteur entretient, dans une attention soutenue aux couleurs et aux sons, une folle espérance. Retrouver, au bout de sa quête, une forme d’apaisement et le « sentiment d’un bonheur nouveau ».

Dans tes pas, peut-être, Bernard Victor Chartier, aquarelles de Bernard Schmitt, préface de Jean Lavoué, L’enfance des arbres, 127 pages, 15 euros. L’enfance des arbres publie par ailleurs La nuit et la grâce de Claude Thevenon, poèmes-psaumes, 111 pages, 15 euros.


Colette Wittorski : L’immensité des liens

Publier un livre à l’âge de 90 ans impose le respect. Quand il s’agit de Colette Wittorski, on est, en outre, assuré d’accéder à une qualité d’écriture et une profondeur de pensée qui font dire à son préfacier, Bernez Tangi, que chacun de ses poèmes « est un diamant ». Experte dans l’élagage et le bizeautage (comme on le fait pour polir une pierre précieuse), Colette Wittorski nous propose des poèmes courts écrits pour la plupart dans l’hiver de la vie et qui sont, comme elle le dit elle-même, des « promenades intérieures », des « reflets ». Au fond, une « matière d’âme » qui ne néglige jamais le corps à corps avec la chair de la vie, au plus près d’une nature le plus souvent rassurante et rafraîchissante.

« Tourmentée comme une terre à l’herbe rare », Colette Wittorski nous livre sa « terre intérieure » depuis un pays qui est devenu le sien, dans l’Argoat finistérien, un pays « à l’extrême bord du continent parmi les rocs » où elle hume « l’haleine claire de la terre remuée » et contemple « la fourrure de blé mûr sur la terre sèche ». Ici, nous dit-elle, « une colline soulève sa masse » et une « soudure de brouillard » peut stagner la journée entière.

Mais dans ce pays (comme dans d’autres pays), « le couteau des heures accomplit son office ». Forme de compte à rebours pour une femme sur le grand âge. « Chacun fuit / les rires se taisent / le lac se vide », lit-on dans le court poème intitulé « Vieillesse ».

C’est le moment où les blessures anciennes remontent à la surface. À commencer par le choc (le traumatisme ?) originel et, en quelque sorte, fondateur : la disparition d’une mère dont l’enfant qu’elle fut se découvre « amputée ». Inconsolable petite Colette : « Commencée de rien comme posée sur la terre / ma mère sitôt enfuie ».Regardant aujourd’hui de « très loin » sa « naissance minuscule », elle s’évertue à fignoler le « polissage des larmes » (comme elle le fait de ses poèmes)

Colette Wittorski continue, en dépit de tout, à habiter la vie intensément. « Si bref est l’instant / Hâte-toi ». Elle ne rend pas les armes si facilement et délivre, au passage, de vraies leçons de sagesse. « Les roses qui se fanent embaument les alentours / Décliner n’est pas mourir ». La voici désormais, note Bernez Tangi dans sa préface, « chaleureuse dans une lumière froide ».

L’immensité des liens, Colette Wittorski, préface de Bernez Tangi, L’Harmattan, 147 pages, 16 euros.



La correspondance de Henry David Thoreau (tome II)

Le deuxième tome de la correspondance générale de Thoreau vient de paraître. Il couvre les années essentielles de la vie de l’auteur entre 1847 et 1854 (il a entre 30 et 37 ans), notamment celles qui l’ont vu construire sa cabane d’ermite près de sa ville natale de Concord (Massachussets) et qui l’amèneront à publier le livre lui assurant définitivement sa renommée: Walden ou la vie dans les bois.

En présentant le 2e tome de la correspondance de Thoreau, Thierry Gillyboeuf le qualifie de « bréviaire de sa philosophie et de son esthétique ». Le rapport privilégié à la nature, le détachement sous toutes ses formes, la liberté individuelle, la méfiance à l’égard de l’État : tous ces thèmes sont au cœur des lettres de Thoreau. « Laissons les choses tranquilles (…) Réussir à ne laisser qu’une seule chose en paix par un matin d’hiver, quand bien même il ne s’agit que d’une pauvre pomme gelée qui pend à un arbre » (lettre du 3 avril 1850 à Harrison Gray Otis Blake). Au même correspondant il écrit le 28 mai de la même année « Nous qui marchons dans les rues et sommes prisonniers du temps, nous ne sommes que le refus de nous-mêmes ». Trois mois plus tard, il écrit à Blake (lettre du 9 août 1850) : « Tant que chacun suit sa route dans les bois, sans angoisse ni impatience, en faisant montre d’une sérénité joyeuse, même s’il lui faut marcher sur les mains et sur les genoux par-dessus les rochers et les arbres abattus, il ne peut être que sur le bon chemin ».

Dans cette période de sa vie, Thoreau gagne sa vie en faisant des travaux d’arpentage, en écrivant des articles ou en faisant des conférences pour parler de ses excursions et de ses découvertes. Il est très sollicité et l’on voit graviter autour de lui des penseurs, des intellectuels, parfois des ecclésiastiques en rupture, comme lui, avec l’Église et l’État. Parmi eux ce Harrison Gray Otis Blake avec qui il entretient la plus riche correspondance de cette époque. Diplômé de Harvard comme Thoreau, Blake était un enseignant. Il avait fait la connaissance de Thoreau lors d’une visite, à Concord, à Emerson, le père du transcendantalisme. Autre figure intéressante de cette époque : celle de l’écrivain Nathaniel Hawthorne (l’auteur de La lettre écarlate) qui décrivait Thoreau comme « une sorte de gars sauvage, marginal à l’indienne (…) mâtiné de transcendantalisme ».

Au-delà de son esthétique et de sa philosophie de vie, Thoreau « dessine également dans ses lettres la topographie d’une identité américaine en pleine formation », précise Thierry Gillyboeuf. Il y est question de massacres ou de déportations d’Indiens, de la grande marche vers l’Ouest, de la guerre avec le Mexique… Arrivent même en écho, par les journaux, des nouvelles de la guerre de Crimée ou des démêlés avec la Turquie.

Mais le sujet qui lui tient sans doute le plus à cœur est celui de l’esclavage. Ses prises de position en faveur de l’abolition sont au cœur de son engagement (en 1851, Thoreau aida un esclave à s’enfuir au Canada). Globalement il tient des propos désabusés sur son pays en pleine formation. Ainsi parle-t-il d’une « nation qui ne tend pas vers le haut mais vers l’Ouest »(lettre du 27 février 1853)

Enfin, on découvrira dans cette riche correspondance toutes les démarches que Thoreau engage pour la publication de ses livres, à commencer par Walden ou la vie dans les bois, le récit de sa vie d’ermite près de l’étang boisé de Walden pendant deux ans, deux mois et deux jours entre 1845 et 1847. Son livre sera publié à 2000 exemplaires en août 1854. Il connaîtra la postérité que l’on sait et deviendra même un des livres de référence de la littérature américaine.

J’écris comme ça, au petit bonheur, correspondance générale, Tome II (1847-1854), Henry David Thoreau, édition établie, préfacée et annotée par Thierry Gillyboeuf, La Part commune, 492 pages, 22 euros.



Juin 2020

La « Chanson bretonne » de J.-M. G. Le Clézio

Un Prix Nobel de littérature raconte son enfance bretonne. Des fragments de séjours de vacances du côté de Sainte-Marine dans le Pays bigouden. J.-M. G. Le Clézio jette un regard émerveillé sur cette période de sa vie. Et il n’hésite pas à nous dire ce que lui inspire la Bretagne d’aujourd’hui.

« Je ne ferai pas de récit chronologique, écrit-il, les souvenirs sont ennuyeux, et les enfants ne connaissent pas la chronologie. Les jours pour eux s’ajoutent aux jours, non pas pour construire une histoire mais pour s’agrandir, occuper l’espace, se multiplier, se fracturer, résonner ». Voici, donc, des bribes d’enfance sous la plume de J.-M. G. Le Clézio (dont on connaît l’ascendance bretonne). Autant de tableaux impressionnistes, que la mémoire ravive, sur des choses vues ou vécues dans ce « village d’été » de Sainte-Marine où ses parents louaient une maison chaque année à Mme Hélias et où le petit Parisien qu’il est apprend à côtoyer les jeunes du pays, « pour la plupart les fils et les filles des pêcheurs qui peuplaient le village ». Une Bretagne du début des années 50 tellement éloignée de celle que nous connaissons aujourd’hui et amène l’auteur (Le Clézio est né en 1940) à dire que, depuis longtemps, Saint-Marine n’est plus dans Sainte-Marine.

Il y a une forme de nostalgie, donc, dans son récit parce que la mémoire amplifie et magnifie ces instants vécus entre terre et mer, dans un pays de fougères, de pins et d’ajoncs. « Nous allions par les chemins creux, avec nos vélos archaïques lourds comme des draisiennes, loués chaque année chez le garagiste Conan de Combrit ». Des figures locales surgissent au fil des pages. Ainsi Mme Le Dour « chez qui nous allions chercher le lait » et où il y avait deux filles, « la plus jeune, Jeannette, maigre et noire, Maryse, plus grande et plus forte, avec un joli visage régulier et de beaux cheveux coiffés en chignon ». Ailleurs, il évoque la figure d’une marquise (invisible), celle du château du Cosquer à Combrit (« château de contes de fées ») où une fête était organisée chaque année. Enfin, il y a tous ces anonymes côtoyés dans les petits ou grands moments de la vie. Le Clézio nous en donne notamment une vision très naturaliste, marquée par son souci du détail pour parler des hommes du cru dans les travaux de la moisson ou du battage.

En toile de fond demeurent l’émerveillement et les yeux écarquillés d’un enfant sur les estrans ou sur les rochers, sur « la solitude des criques encombrées de galets géants, trouées de grottes où les vagues explosent ». L’auteur a les mots pour dire l’émotion qui le saisit lors d’une virée nocturne solitaire quand « la haute mer brille à la clarté de la lune ».

Le Clézio n’est pas là pour ressasser le passé mais pour entonner une « chanson bretonne » (une forme de gwerz qui ne serait pas triste) et pour tisser la trame d’un récit qu’il qualifie de « conte » comme pour bien montrer que le merveilleux y a aussi toute sa place. Cela n’empêche pas, pour autant, une perception aiguë des douleurs et des misères qui peuvent accabler le pays, parfois issues de cette guerre dont les blockhaus de la côte en sont la trace encore chaude. Mais pour un gamin, sous les cieux changeants des étés bretons, il y a tant d’autres mystères à déchiffrer dans le pays. Mystère des monuments anciens, mystère des paysages rabotés par le temps. « Il y avait un autre monde avant le mien (…) J’étais juste de passage ».

Quant à ce nouveau monde surgi de toutes les révolutions de la deuxième moitié du 20e siècle, elles suscitent une forme de réprobation de l’auteur. Qu’il s’agisse des constructions anarchiques, de la défiguration des paysages, de la destruction du bocage. « Si je reviens au village de mon enfance, ce village d’été où je suis allé chaque année, je ne reconnais aujourd’hui à peu près rien ». Mais, s’empresse-t-il d’ajouter, « la nostalgie n’est pas un sentiment honorable ». Le Clézio (qui possède une maison en baie de Douarnenez) préfère souligner la « silencieuse constance » des Bretons, saluer ceux qui entreprennent de cultiver la terre autrement et se réjouir qu’on s’applique à entretenir la pratique de la langue bretonne (même si ce n’est plus celle qu’il a connue enfant). Il rêve même d’une forme d’autonomie pour la Bretagne (intitulant un de ses chapitres «  Breizh atao ») en souhaitant que le pays soit à même « d’inventer son avenir écologique et culturel ».

Chanson bretonne suivi de L’enfant et la guerre, J.-M. G. Le Clézio, Gallimard, 155 pages, 16,50 euros.
La deuxième partie de ce livre est une vibrante évocation des années de guerre vécues par l’auteur, enfant, dans l’arrière-pays niçois où sa famille s’était réfugiée.


Maurice Maeterlinck : « L’intelligence des fleurs »


Les ouvrages ne manquent pas aujourd’hui sur l’intelligence des arbres, sur leur capacité à s’épauler et à correspondre entre eux. C’est de « l’intelligence des fleurs » dont nous parlait, au début du siècle dernier, l’écrivain belge Maurice Maeterlinck (Prix Nobel de littérature 1911), homme de théâtre mais aussi auteur naturaliste. Son livre est aujourd’hui opportunément réédité, magnifiquement illustré par l’artiste Cécile A. Holdban.

Parler des fleurs. Elles sont, le plus souvent, l’apanage des poètes. Quand Gustave Roud écrit son livre Les fleurs et les saisons (La Dogana, 1991), il l’introduit par un chapitre sur le « mystérieux langage » des fleurs. « Couleurs, parfums, présence formelle, qui ne les sait entendre ? Qui résiste à ce désir humain de leur suggérer un sens, d’en faire la figure et l’écho d’une passion, d’une pensée ? » Mais, poète, Gustave Roud ne se limite pas à ce constat. « C’est d’un autre langage des fleurs que j’aimerais parler, un langage direct, sans « comme », sans la docilité du symbole, un appel soudain, tout proche, déchirant, désespéré, comme s’il savait déjà qu’aucune réponse ne peut lui être donnée ». Avec le poète nous sommes dans le registre du précaire, du dépérissement, de la mort inéluctable après les somptueuses floraisons du printemps et de l’été.

Maurice Maeterlinck, lui, se situe sur un autre plan. On pourrait même le qualifier d’a-poétique car il relève avant tout de l’observation scientifique et plus précisément de l’entomologie (à la manière de Jean-Henry Fabre). Ce qui l’intéresse, c’est la capacité d’intelligence des fleurs. « Nous verrons que la fleur, écrit-il, donne à l’homme un prodigieux exemple de l’insoumission, du courage, de persévérance et d’ingéniosité ». Ainsi évoque-t-il la capacité des fleurs à « conquérir l’espace » grâce aux « merveilleux systèmes de dissémination, de propulsion, d’aviation, que nous trouvons de toutes parts dans la forêt et dans la plaine ». Et de donner, à titre d’exemple, « la machine à planer du chardon, du pissenlit, du salsifis ; les ressorts étonnants de l’euphorbe, l’extraordinaire poire à gicler de la momordique, les crochets à laine des ériophiles ».

Ailleurs, il évoque « les cérémonies nuptiales en usage dans nos jardins » en soulignant « les idées ingénieuses de quelques fleurs très simples où les époux naissent, s’aiment et meurent dans la même corolle ». Mariage subtil du pistil et de l’étamine décrit dans les livres de sciences naturelles de nos années d’écoliers.

Plus loin il met l’accent sur les merveilleuses capacités d’adaptation des fleurs et réserve un sort particulier à l’orchidée, la fleur la plus intelligente selon lui. « L’orchidée est celle qui l’emporte sur toutes dans l’art d’obliger l’abeille ou le papillon à faire exactement ce qu’elle désire, dans la forme et le temps prescrits ».

Les exemples sont nombreux dans ce livre pour souligner l’intelligence des fleurs. Elle fait dire à l’auteur que la nature et nous « nous sommes du même monde, presque entre égaux », parce que nous « frayons avec des volontés voilées et fraternelles, qu’il s’agisse de surprendre et diriger ». Nous sommes bien loin du poète Gustave Roud penché sur la fleur fragile.

Maeterlinck fait pourtant une concession à l’émotion à la fin de son livre quand il nous parle d’un pays où la fleur « règne sans partage » (un coin de Province où il résidait). Alors il peut écrire : « Les routes, les sentiers sont taillés dans la pulpe de la fleur, dans la substance même des Paradis. Il semble que, pour la première fois de sa vie, on ait une vision satisfaisante du bonheur ».

L’intelligence des fleurs, Maurice Maeterlinck, La Part Commune, illustrations de Cécile A.Holdban, 110 pages, 12 euros.


La douceur amère de l’Américaine Sara Teasdale


Qui connaît vraiment Sara Teasdale ? C’est pourtant une figure importante de la poésie américaine du début de 20e siècle. Voici une anthologie bilingue de son œuvre qui contribuera à la révéler à un plus large public. C’est la simplicité qui domine dans ses poèmes dont « le chant témoigne d’une quête de sagesse », souligne Alain Sainte-Marie en présentant ce recueil.

Sara Tesadal fait partie de ces femmes poètes qui ont su, à un moment de leur existence, s’émanciper de leur milieu et exprimer une liberté à rebours du « sens victorien des convenances », comme le souligne Alain Sainte-Marie qui assure la traduction et la présentation de ce recueil. Elle publiera d’ailleurs ses premiers recueils dans une revue fondée par un groupe de jeunes femmes. Plus tard, en 1908, elle rencontrera Marion Cummings Stanley, l’épouse du poète E.E. Cummings et ce sera le début d’une amitié féconde.

La célébration de l’amour (qui fut pourtant, pour elle, l’objet de nombreuses déconvenues ou désillusions) mais aussi la joie et l’émerveillement devant les beautés de la nature, sont les marqueurs essentiels de son œuvre.

« Je ne mourrai pas, car j’ai goûté la joie
À la coupe du croissant de lune,
Et savouré comme on savoure le pain
Les nuits profondes de juin »

Les textes de Sara Teasdale sont empreintes d’une forme de sensualité, surtout dans ses premiers poèmes marqués par la quête amoureuse. À 23 ans, elle écrit :

« J’ai offert à mon amour un rouge pavot,
Que j’ai posé sur son cœur froid comme neige :
Mais cette fleur exige un terreau plus chaud,
Nous avons pleuré la mort du coquelicot »

S’adressant à son « très cher et très ridicule ami », elle s’exclame : « Pourquoi fais-tu la guerre à l’amour / Pour perdre à la fin la bataille » Ailleurs, la voilà qui se languit « autant que la mare / près du rivage ».

Avec le temps, les « idées noires » gagneront du terrain ainsi que les « songes froids ». Lucide jusqu’au bout sur son état, elle parle de « l’immuable douleur des choses ». Ce dont témoigne son recueil sans doute le plus abouti, La flamme et l’ombre, publié alors qu’elle a 36 ans et dont cette anthologie publie pas moins de dix-huit textes.


« Quand je mourrai, rappelez-moi
Que j’ai aimé les bourrasques de neige,
Même si elles piquaient comme des fouets;
Que j’ai aimé toutes choses charmantes,
Que j’ai fait de mon mieux pour accueillir leur dard
D’un rire gai sans amertume »

Sara Teasdale se suicide le 29 janvier 1933. Elle avait 49 ans.

Œuvres choisies, Sara Teasdale, La Part Commune, 153 pages, 14 euros


À propos de Salah Stétié


Salah Stétié est mort le 19 mai dernier à l’âge de 90 ans. Écrivain libanais d’expression française, poète est essayiste, Salah Stétié était né à Beyrouth. Il a mené une carrière de diplomate, ambassadeur de son pays auprès de diverses capitales et d’organisations internationales. Il fut notamment diplomate en poste à Paris et délégué permanent du Liban auprès de l’Unesco.

Salah Stétié s’était confié en 2004 à Gwendoline Jarczyk dans un livre d’entretien sous le titre Fils de la parole (Albin-Michel). Il y révélait sa profonde connaissance des multiples facettes de l’identité méditerranéenne : son conservatisme parfois rigide mais aussi son ouverture fertile, son goût pour la tragédie et sa tradition de l’hospitalité. Il évoquait aussi la poésie dans le rapport qu’elle entretient, à ses yeux, avec le sacré, la mystique, l’enfance. « La poésie est fiancée de la fraîcheur », disait-il.

Salah Stétié s’exprimait aussi, à cette occasion, sur le fondamentalisme et l’intégrisme. « Si l’on veut réussir vraiment à changer cet état de choses, déclarait-il, ça ne saurait être par la matraque, mais par l’assiette pleine et par l’école (…) L’opération est bien plus longue et bien plus complexe que d’envoyer des avions et des tanks en Afghanistan ou en Irak ».

En 2003, Salah Stétié nous avait livré ses Carnets du méditant (Albin Michel), un ensemble de maximes et de courtes sentences naviguant entre mysticisme et scepticisme. Ces « copeaux du menuisier », comme il les appelait lui-même, traduisaient l’attachement de l’auteur à une culture ouverte et profondément humaniste. « La poésie, disait-il dans ces Carnets, est devenue, face à la démission du religieux, ou, dans certains cas, à son dévoiement, l’autre parole spirituelle ». Salah Stétié ne manquait jamais d’interpeller ses lecteurs par de salutaires provocations : « Dans une église, faire une prière d’islam. Dans une mosquée, faire une prière chrétienne. Pour perturber nos anges ». Il donnait même, dans ces carnets, sa définition de l’âme : « J’appelle âme ce qui ne cicatrise pas ».

Le livre En un lieu de brûlure (Robert Laffont, collection Bouquins, 2010) rassemble l’essentiel des écrits de Salah Stétié. « Je suis pour le métissage, pour l’abolition des frontières de toutes sortes, pour les intériorités communicantes, pour les pollinisations les moins attendues, pour le partage des langues, des valeurs, des ressources », écrivait-il en introduction à cette anthologie de ses œuvres. À la fois homme de l’Orient et de l’Occident, Salah Stétié nous a enchanté par ses capacité à manier tradition et modernité, lui « né dans un Liban où il faisait bon naître ».



Avril mai 2020

Les « belvédères » de Bernard Berrou

L’écrivain Bernard Berrou, prix Bretagne 2018, nous invite à le suivre vers ses belvédères « intimes ». Ils ne sont pas ceux que l’on pourrait imaginer. L’auteur nous parle avant tout de « lieux » et « d’instants de plénitude ». Par des chemins buissonniers et aussi au contact d’écrivains qu’il a mis dans son panthéon littéraire.

« Belvédère : pavillon ou terrasse au sommet d’un édifice ou d’un tertre, d’où l’on peut voir au loin » (Le petit Larousse). Dans le nouveau livre de Bernard Berrou, c’est grâce à l’écriture subtile et élégante de l’auteur que l’on peut voir véritablement au loin. Autrement dit s’élever, quitter les contingences matérielles, parfois mesquines, jeter par-dessus bord tout ce qui avilit et obscurcit notre monde.

Nous voici, sur ses pas, dans des « lieux inspirés ». Nous voici au bourg de Lennon, sur la digue de Guissény, devant le clocher de Goulven, sur la voie romaine du nord du Cap Sizun, sur la calotte Saint-Joseph, « dont le sommet se gagne sans effort », du côté de la Trinité-Langonnet. « De ce balcon, écrit Bernard Berrou, tout se présente comme une complaisance idéale à la rêverie dans une atmosphère assez mélancolique qui flotte en permanence, même par beau temps. Rarement je n’ai éprouvé un tel sentiment d’appartenance à la Bretagne ».

Nous parlant, ailleurs, de la petite localité du Juch près de Douarnenez, il a ces mots : « Tout ici rappelle la campagne anglaise dans ce qu’elle recèle de grâce pastorale ». Puis partant au Portugal, il nous ramène des visions lumineuses des belvédères de l’Algarve. Mais ses belvédères peuvent aussi être à portée de main : là où l’écrivain vit, médite, travaille. Voici la baie d’Audierne, le hameau de la Madeleine et sa chapelle du même nom illuminée par les vitraux de Bazaine. Ce sont les belvédères de son « atlas intime ».

Pour tout dire, les belvédères de l’auteur sont des « harmonieuses élévations », des « endroits sans pittoresque » (loin de la frénésie touristique et des tables d’orientation), des lieux où il peut assouvir son rêve « d’une vie à l’ancienne, désenchantée, nourrie de marches vers la mer, de lectures essentielles et d’ennui fertile ». Aussi ne ménage-t-il pas ses salves contre les faux belvédères ou contre tout ce qui peut agresser le paysage, à commencer par les éoliennes (« une offense au paysage breton »). Dans son viseur, aussi, la « Vallée des saints » du côté de Carnoët : « C’est le contraire de l’humilité, de la solitude recueillie, les seules postures qui permettent de se conformer à une foi véritable ». Car, pour Bernard Berrou, « un haut lieu, c’est d’abord faire l’expérience exaltante d’un pèlerinage où des événements historiques, irremplaçables, ont été vécus » (il le dit dans les Monts d’Arrée, se rendant dans la commune de Scrignac).

Les belvédères de l’auteur ne sont pas que des lieux. Ils ont aussi chair humaine. Celle des écrivains qui nous élèvent. Pour Bernard Berrou le choix est vite fait : Julien Gracq, Michel Déon (nous ramenant à la sa passion pour l’Irlande), Pierre Bergounioux dont il dit qu’il « nous aide à clarifier la réponse à notre présence au monde ». Son atlas littéraire intime nous fait aussi rencontrer un « moine des confins », Jean-Yves Quellec, né au Conquet où il revenait régulièrement mais qui œuvrait dans un monastère belge. « Il croyait en la puissance fertile de l’isolement, pour éviter que l’existence ne soit ballottée au grès de courants comme des épaves à la dérive ».

Enfin, au bout du compte, demeure le belvédère de l’enfance. Sans doute la plus sûre vigie pour guider nos pas dans l’existence. Bernard Berrou le dit dans son chapitre « le lieu et le temps », sans doute un des plus puissants textes de son livre. « C’était un temps où la main était souveraine et agile, c’était un climat de noble rusticité où toute parole était bonne et sacrée ». Ses belvédères – phares dans la nuit – nous amènent très loin dans l’espace et le temps.

Belvédères, Bernard Berrou, Locus Solus, 165 pages, 14 euros.


Gérard Le Gouic : Au seuil de Kermadeoua

Un poète nous livre son journal intime. Gérard Le Gouic publie aujourd’hui le 7e volume de journal entamé dès 1987 par son Journal de ma boutique. C’est du manoir de Kermadeoua, où il réside depuis quarante-cinq ans, qu’il nous parle désormais. Nous sommes en Cornouaille, à portée de mains de Pont-Aven, du côté de Kernével en Rosporden. Le poète nous raconte avec verve ses années 2016 à 2019, celles de ses premiers pas d’octogénaire.

Le journal intime est l’apanage de nombreux auteurs, souvent les plus grands. Qu’il s’agisse de journal intime, tel qu’on l’entend habituellement, comme celui de Claude Roy et sa Rencontre des jours, ou de carnets plus détachés de l’actualité, à l’image de La semaison de Philippe Jaccottet. Le journal de Le Gouic est à la frontière de ces deux genres. « Je rechigne à appeler ces cahiers un journal, écrit-il, ce serait plutôt un fourre-tout, une poubelle avec tri sélectif. Pardon à ceux qui y sont mentionnés ». On reconnaît bien là l’esprit caustique de l’auteur car le lecteur ne doit trop se faire d’illusion sur son entreprise. « Plus je raconte ma vie, moins j’en dévoile », ajoute Gérard Le Gouic, passé maître dans l’art du contre-pied, avec son art consommé de prendre son lecteur ou son interlocuteur à rebrousse-poil.

Que lit-on dans ce journal de 407 pages ? D’abord « la vie ordinaire » (comme dirait Georges Perros) faite d’occupations quotidiennes et ménagères, de randonnées pédestres en groupes, de courses au supermarché, de déjeuners avec des amis au restaurant, de visites d’expositions (avec l’association des amis du musée de Pont-Aven), de balades sur le circuit de courses cyclistes locales (Le Gouic a beaucoup pratiqué le vélo), sans oublier les dédicaces de livres, les rencontres poétiques, les lectures en librairies, médiathèques, maisons de la presse…

Souvent on lui pose la question: « Alors, comment va la poésie ? ». Gérard Le Gouic répond : « Elle va bien. Elle se porte très bien. Ce sont les lecteurs qui sont malades, quand ce ne sont pas les poètes ». Voilà qui est dit. « On peut être poète avec des cheveux courts », note-t-il, reprenant les propos de Jules Renard. Et il ne mâche pas ses mots à propos de certains auteurs qu’il lui arrive de côtoyer. Il en révèle ici la suffisance ou, ailleurs, « l’austérité glaciale » parlant, par exemple, d’un des poètes bretons les plus connus. Haro aussi sur « les absurdités » qu’il relève dans certains textes poétiques dont il cite des exemples « pour rire ». Car le Gouic est du côté de Cadou ou de Follain, loin des poésies hermétiques et obscures qui ont fait fuir le lecteur au cours des années passées. Il préfère nous parler de Charles Le Quintrec, de Henri Queffélec et des amis écrivains qu’il aime rencontrer (Max Alhau, Bernard Berrou…)

Mais le plus important, dans ce journal intime, n’est sans doute pas là. Il est plutôt dans ce qu’il révèle de l’homme Le Gouic : son indépendance, sa liberté de pensée foncière, son refus des compromissions, et plus encore, sa profonde empathie pour les êtres en souffrance. Il a notamment de belles pages sur des ami(e)s proches frappés par la maladie. Il les appelle, prend des nouvelles, s’apitoie. Dans ses rêves, qu’il nous raconte aussi à plusieurs reprises, lui revient souvent la figure de Lucie, sa femme disparue. Mais en dépit de tous ces liens, passés ou présents, il fait cet aveu : « Toute ma vie fut finalement de solitude, comme toutes les vies d’ailleurs, mais d’une solitude cachée ».

Que lui reste-t-il aujourd’hui ? Toujours l’amitié, mais aussi les bruits de la vie, les odeurs du pays. Car Le Gouic ne choisit pas entre la vie et la poésie. Celle-ci s’alimente de son quotidien. Ce qu’il aime, dit-il, c’est « tailler les arbres, débiter du bois, nettoyer le jardin » (mais aussi classer ses archives ou préparer un nouveau livre). Il aime le passage du maçon qui vient réparer un mur. « J’entendrai le bruit de son marteau sur la pierre, le ronronnement satisfait de sa bétonnière. Quand il partira, je percevrai un vide en moi. Le même que celui du Tour de France quand il se termine ».

Ce grand vide, ce sera aussi en septembre 2019, celui provoqué par la disparition brutale et accidentelle de son perroquet appelé familièrement Georges, compagnon de tous les jours qu’il avait acheté il y a cinquante ans sur un marché de Douala. « L’espace de Kermadeoua s’est vidé de toute chaleur, de toute vie. Le silence est palpable comme des flocons ». Ce sont presque les derniers mots de ce journal intime.

Au seuil de Kermadeoua, Gérard Le Gouic, éditions des Montagnes Noires, 407 pages, 18,50 euros.


Nicole Laurent-Catrice : Pour la vie

Aphorismes, maximes, exhortations : le nouveau petit livre de la rennaise Nicole Laurent-Catrice ouvre de larges perspectives. On y parle de l’amour, de la mort, du mal… Mais surtout de la vie. Autrement dit tout ce qui doit être au cœur d’une vraie création poétique.

Il faut avoir une profonde expérience de la vie (et en avoir retenu les leçons) pour s’aventurer dans une telle démarche d’écriture. Dire en quelques mots – parfois sous la forme d’un conseil avisé – ce qui doit nous animer vraiment dans la vie. Porter, aussi, un regard distancié sur le monde et savoir – « plein d’usage et raison » – faire la part des choses. Au fond, adopter la posture (au bon sens du terme) d’un sage revenu de toutes les illusions et désormais à même de délivrer à d’autres son expérience intime. « Il y a pire que la mort / c’est la mort qu’on élude // accepter sa mort / c’est encore vivre », écrit Nicole Laurent-Catrice.

Comment, lisant ces mots, ne pas penser à ces vers du poète persan Yunus Emre, « Ta mort sera ce qu’a été ta vie, / Demain, ce qu’a été aujourd’hui ». Comment, aussi, ne pas évoquer François Cheng pour qui la mort fait partie de la vie comme il le dit dans son livre Cinq méditations sur la mort autrement dit sur la vie (Albin Michel). Car pourquoi ne pas dire ici que les courts textes de Nicole Laurent-Catrice s’inscrivent dans la lignée de tous ces grands auteurs qui nous délivrent de vraies leçons de sagesse. Citons Tchouang-Tseu, le taoïste : « S’intérioriser sans exagération / s’extérioriser sans démesure / savoir se tenir au juste milieu / ce sont là trois éléments d’essor ». Nicole Laurent-Catrice le dit d’une autre manière : « Celui qui s’avance derrière / un tonnerre de décibels / n’a pas l’assurance / de celui qui s’appuie le dos au pur filet de sa voix »

Pourquoi, la lisant, ne pas penser aussi aux quatrains d’Omar Khayyam. « Mal et bien se disputent le cœur ; /Tristesse et joie sont le lot de chaque homme. / Ne vis pas dans la crainte des planètes / Elles sont mille fois plus impuissantes que nous ». À propos, précisément, du bien et du mal, Nicole Laurent-Catrice écrit pour sa part. « Faire le mal / et dire que c’est le bien / c’est un double mal. // Est-ce cela le péché / contre l’esprit ? »

Cette filiation avec les penseurs, poètes ou philosophes vivant sous d’autres cieux, à d’autres époques, ne doit pas nous empêcher d’écouter la partition originale de l’auteure. « Écoute, / le secret est dans la distance. // Quand tu fais corps / avec l’autre / c’est toi que tu aimes encore. // Seule la distance te rend proche ». Une manière (très bretonne ?) d’exprimer sa réserve et sa pudeur, à moins qu’il ne s’agisse de faire valoir sa liberté foncière face aux injonctions de la collectivité dans laquelle on vit (un conseil sur la « distance », qui prend, en tout cas, une tonalité particulière à l’aune des événements actuels). Et que dire de ces quelques lignes : « Les femmes dites libérées / s’empressent d’abdiquer / leur liberté nouvelle /entre les bras d’un tyran. // la femme vraiment libre n’a que des compagnons ».

Pour ce qui est de la poésie, Nicole Laurent-Catrice a cette définition qui vaut largement celle que l’on peut trouver dans des ouvrages prétentieux sur le sujet. « Poésie / le doigt posé / sur la plaie vive. // Elle panse sans y penser ». Une assertion qui rejoint, dans sa simplicité et sa beauté, celle de Guillevic : « La poésie / c’est autre chose ».

Pour la vie, Nicole Laurent-Catrice, La Part Commune, 75 pages, 12 euros.


Charles Péguy l’hérétique

Que de clichés ou d’idées fausses sur Charles Péguy facilement associé à certaines images d’Épinal : Jeanne D’arc et Orléans (où l’auteur est né en 1873), le pèlerinage de Chartres, sa mort au front en 1914… Sait-on vraiment qu’il était foncièrement républicain, socialiste, dreyfusard, et, bien que chrétien, en conflit avec l’Église catholique. Il y a plusieurs Péguy dans Péguy. C’est ce que nous montre ce livre, florilège de citations extraites essentiellement de ses poèmes ou de ses « Cahiers de la quinzaine » qu’il avait créés en 1900.

Dans le viseur de Charles Péguy, il y a d’abord le monde moderne dont les traits qu’il en tire nous amènent à établir un parallèle avec notre propre époque. Pour Péguy ce qui l’environne est un « enfer » parce que c’est « le règne de l’argent » dans un « monde bourgeois et capitaliste consacré au plaisir ».

Car l’auteur a une forme de nostalgie de l’ancienne France. « On peut dire dans le sens le plus rigoureux des termes qu’un enfant élevé dans une ville comme Orléans entre 1873 et 1880 a littéralement touché l’ancienne France, l’ancien peuple, le peuple tout court ». Cette ancienne France était celle, selon Péguy, où le travail avait un sens, où la grandeur venait du peuple, où la culture et la connaissance primaient sur le frivole et le divertissement. « Dans ces temps-là, un chantier était un lieu de la terre où les hommes étaient heureux (…) Nous avons connu un honneur du travail exactement le même que celui qui au Moyen-âge régulait la main et le cœur (…) Il n’y avait pas cet étranglement économique d’aujourd’hui, cette strangulation scientifique ».

D’où peut venir le salut ? Du socialisme ? Pas si sûr, même si Péguy se range de ce côté-là. Il est nettement en faveur de la raison libre et de la justice sociale. Mais La rupture est vite venue avec Jaurès car pour Péguy « la révolution sociale sera morale ou ne sera pas ». Sans compter qu’il reproche à l’homme politique une forme de capitulation devant l’Allemagne dès 1905 (quand Guillaume II débarque à Tanger pour contrer les visées françaises sue le Maroc). Jaurès, lui, voit chez Péguy une forme « d’anarchisme moraliste ».

Le salut pourrait-il alors venir de l’Église catholique ? Sans doute encore moins car, pour « Péguy l’hérétique » (titre de la préface du livre), elle est devenue « la religion officielle de la bourgeoisie de l’État ». On sait peu que Péguy se maria civilement, qu’il ne fit pas baptiser ses enfants et que les journaux catholiques le détestaient. Ce qui ne l’a pas empêché d’exprimer son Dieu à lui dans ses différents écrits (poèmes, articles, chroniques…).

Homme de l’emphase et souvent de l’outrance, « ardent », « inquiet », « excessif », comme le note Paul Decottignies en préfaçant ce livre, Péguy se révèle ici dans toute sa complexité.

Ainsi parlait Charles Péguy, dits et maximes de vie choisis et présentés par Paul Decottignies, Arfuyen, 174 pages, 14 euros.


Marie-Claire Bancquart : De l’improbable

Un livre ultime, rendu possible par la fidélité de son entourage à son œuvre. Marie-Claire Bancquart nous livre une belle méditation poétique sur le « somptueux mystère de la mort » et sur son « afflux d’interrogations ». Textes écrits dans « l’enclos de la maladie », dans la « violente solitude » et dans l’expérience d’une souffrance qui fut pour elle fondatrice. « Et toi douleur / tu t’obstines / dans les côtes, les poignets / qui seront inertes après notre mort ».

Marie-Claire Bancquart est décédée en février 2019 à l’âge de 87 ans. De l’improbable réunit des textes inédits de l’auteure, pour la plupart écrits dans la période de rémission partielle de sa maladie et recueillis par le musicien Alain Bancquart, le compagnon de toute sa vie. Marie-Claire Bancquart, qui a connu la maladie dès son plus jeune âge, a néanmoins pu mener une vie de professeur de littérature française (elle enseigna notamment à Brest) et entamer une vie d’écrivain en commençant par le roman et en le poursuivant par la poésie. Son œuvre est entrée dans la collection Poésie-Gallimard sous la forme d’une anthologie intitulée Terre énergumène.

Dans ses derniers textes, publiés aujourd’hui, elle nous dit : « Oui, belle la vie ». Et s’empresse d’ajouter que cette vie « exige d’être calcinée, bercée, tournée vers la plus petite des herbes, comme vers une existence immense, embellie ». Ah ! les herbes dont elle vante la « musique imperceptible ». Elles parcourent son livre. Marie-Claire Bancquart se penche vers elles comme si elle y trouvait un ultime secours. À moins qu’à travers les herbes elle ne nous parle, d’abord, de notre fragilité foncière. « D’ossature en ossements, se creuse toute une vie, jusqu’à l’herbe qu’on partage avec l’oiseau mort ». Ailleurs elle s’interroge : « Pourquoi est-ce que je vous aime / particulièrement / racines et mauvaises herbes »… Sans doute, comme l’a dit le poète Richard Rognet, « l’herbe a la grâce du temps qui passe avec / l’innocence du silence ou la patience / de l’espoir » (Élégies pour le temps de vivre, Poésie-Gallimard)

Marie-Claire Bancquart ne nous parle pas d’un au-delà de la mort. Elle attend sa réunion avec la terre « dans l’indistinction » pour se reconnaître « comme éléments du presque rien / désormais complices ». Quant à Dieu, « cet inconnu », il « pourrait être l’arbre du jardin /ou tel nuage / traversé d’oiseaux ». Elle en donne une autre définition qui ne manque pas de force. « N’est-il pas le nom le plus connu, le plus probable, donné à nos désirs ? »

De l’improbable, précédé de MO(R)T, Marie-Claire Bancquart, préface de Aude Préta-de-Beaufort, Arfuyen, 98 pages, 12 euros.


Mars 2020


Billet (du confinement)

Le virus de la poésie

En ces périodes très particulières, l’heure est souvent au rangement de papiers, de dossiers, et à la mise en ordre de sa bibliothèque. Cela est actuellement mon cas et je suis tombé, le faisant, sur un supplément du Courrier international (daté de novembre 2004) consacré à la poésie. L’hebdomadaire faisait le tour de l’état de la poésie dans le monde avec des articles issus de différentes revues. Il y avait, pour l’Italie, ce titre qui vous rappellera quelque chose : « Trente millions d’Italiens atteints par le virus ».

Le virus de la poésie, bien entendu. « Le public jeune afflue aux lectures de Dante, les cheminots organisent des joutes oratoires, les éditeurs croulent sous les manuscrits. La poésie serait-elle devenue une mode ? », pouvait-on lire dans le chapeau du papier.

L’article, extrait de la revue Panorama et daté de Milan, poursuivait : « La poésie se répand comme une maladie contagieuse. Le nombre peut paraître exagéré, mais il y a bel et bien eu 2 000 prix de poésie organisés en Italie l’an dernier. Internet et la technologie sont complices de la diffusion du virus ».

Et, chacun le sait, la poésie est un virus difficile à éradiquer. Une véritable herbe folle.

Pierre TANGUY.

Quimper, 9 avril 2020


La « vision claire » de Jacques Josse


La poésie du Rennais Jacques Josse – né natif des Côtes-d’Armor – est à l’image de la peinture qui illustre la couverture de son livre : crépusculaire, entre chien et loup, dans un paysage où cohabitent taillis, bosquets, marécages, ruisseaux… Avec, en toile de fond, quelque chose qui fait penser à des récifs sous un ciel sombre, à une côte découpée, à un pays (le Goëlo) qui a « le dos tourné à la Manche » mais qui se souvient « des pêcheurs perdus / dans des doris / fantômes / au large / de Terre-Neuve ».

Josse nous parle d’un territoire où s’ancre son écriture (aussi bien dans ses poèmes que dans ses nombreux récits). Territoire tout aussi mental qu’incarné dans lequel s’ébrouent des hommes et des femmes au bord de la rupture. À l’image de Georges, « sourire d’algues, barbe grise » qui « s’est pendu mardi soir ». Et de tous ces hommes et de toutes ces femmes que le poète côtoie sur les quais, dans les rues, dans les chemins ou au bistrot, et qui ont tous un « besoin de consolation impossible à rassasier » (Stig Dagerman). Par chance, les bons samaritains existent là où on ne les attend pas forcément. À l’image de cette serveuse qui « filtre nos prières, nos pleurs » et qui « nous guidera aux creux des digitales, entre l’absence et la mélancolie ».

Mais la mort rôde qui « déplie l’agenda / des silences / à la page / du jour ». Car, « ici nul / ne s’exerce / à retenir le sang / des morts qui coule / sous les herbes ». Ainsi, lors d’un retour en voiture la nuit du côté de Plestan, raconte l’auteur, « c’est la ronde des gyrophares » car « un pantin démantibulé gisait recroquevillé sur le bord de la chaussée. Ciré jaune, bottes sales… »

Nous sommes tous, au fond, nous dit Jacques Josse, des « voyageurs égarés » sur cette terre, des « arpenteurs de solitude ». Mais pourtant, en dépit de tout, quelque chose persiste à clignoter (« les feux de la côte nord ont pris possession de l’obscurité »). Le « lieu désir » existe (« loin des ruines, des épaves »). Il faut s’employer, comme le fait sans doute le poète, à « colorer les ornières », garder « des étoiles dans le cœur », comme le il le dit en pensant à cet homme dont le « cœur a lâché la joie / pour l’ombre obscure d’un midi / qui s’est teinté de noir ».

De ses premiers recueils (dont on retrouve certaines traces dans ce nouveau livre) jusqu’à ses textes les plus récents, Jacques Josse se maintient sur une ligne de crête. Il déroule une partition, reconnaissable entre toutes (faite de textes brefs et bien frappés), pour conter les heurs et malheurs de notre être ici-bas.

Vision claire d’un semblant d’absence au monde, Jacques Josse, éditions Le Réalgar (collection l’Orpiment), www.lerealgar-editions.fr, 130 pages, 13 euros, Couverture : Jean-Luc Brignola, peinture sur huile.



Jean-Pierre Boulic et Marie-Gilles Le Bars :

Tisser les couleurs du silence


Un poète et une artiste peintre. Jean-Pierre Boulic et Marie-Gilles Le Bars unissent leurs talents pour « tisser les couleurs du silence » en une trentaine de poèmes pour l’un, et autant d’aquarelles pour l’autre. Leur création relève avant tout de l’exercice spirituel, marqué par cette sensibilité chrétienne qui leur est commune.

De quoi le silence est-il le nom ? Jean-Pierre Boulic esquisse une réponse : « Trouvère de l’invisible / Il s’avance gardien des mots / Passeur des signes de la terre ». Ces signes sont reconnaissables sous la plume de l’auteur finistérien. Ils se nomment « violettes », « fusains », « sauges », « hortensias », « orges » et « l’herbe drue et verte des prairies / Où se nourrissent les anges ». Sans oublier les oiseaux et « la feuillaison de leurs chants ». Mais – une fois n’est pas coutume – rien n’apparaît ici du Pays d’Iroise, où vit l’auteur, dont il a chanté les vents hurlants et les ciels changeants dans tant de ses poèmes. Sa poésie, ici, prend une tournure plus mystique.

Cette poésie-là devient, en réalité, le lieu de la méditation. On pourrait même dire de la prière, rejoignant par là-même les intonations des écrits de Gérard Bocholier, autre poète chrétien, pour qui « l’exercice de la parole poétique aspire à provoquer un surgissement, une apparition de l’invisible ». Les mots ne manquent pas d’ailleurs, sous la plume de Jean-Pierre Boulic, pour évoquer ce surgissement. Apparaissent, au fil des pages, les mots « invisible », « indicible », « insaisissable », « enfantement », « épiphanie », « éternité »… Langage quasi-liturgique pour dire l’émerveillement d’être au monde, pour « butiner / Les couleurs du silence » car « Plus que jamais / C’est au présent / Que tout se vit ».

L’artiste Marie-Gilles Le Bars est au diapason. Présentant son travail de création, elle écrit : « La nature, la poésie et la quête du fil de vie qui nous relie tous entre Terre et Ciel, restent mes inépuisables sources d’inspiration » (comme en écho à ces vers de Jean-Pierre Boulic : « Silence / Tu vis de terre à ciel »).

Les aquarelles (abstraites) de l’artiste nous laissent envisager un monde chatoyant, empreint de plénitude, riche en couleurs, marqué par « un certain sourire sur la vie » et comme irrigué par les veines du silence. À moins que, parfois, certaines peintures circulaires ne nous ramènent aux mandalas. « Mon rôle d’artiste, c’est de faire passer des messages de paix et d’amour, perçus de façon consciente ou inconsciente, note l’artiste, afin que les gens captent la résonance de la lumière divine ». On ne peut pas mieux annoncer la couleur.

Tisser les couleurs du silence, poèmes de Jean-Pierre Boulic, aquarelles de Marie-Gilles. L’enfance des arbres, 65 pages, 20 euros.


Février 2020

Yves Elléouët : Dans un pays de lointaine mémoire

Lire et relire la poésie de Yves Elléouët. Surtout connu pour ses deux récits (Falch’un et Le livre des rois de Bretagne), il était aussi poète. Voici rassemblé, dans un recueil édité par Diabase, l’essentiel de son œuvre, marquée à la fois par ses origines bretonnes et l’influence qu’exerça sur lui le surréalisme.

« C’étaient les grandes outres du ciel / dans un pays de lointaine mémoire (…) la nuit couchée sur les troncs couchés / les bourrasques dans le cœur d’août / la pluie veuve et se traînant ». Ce pays de lointaine mémoire avec « la pierre levée des clochers » est celui dont est originaire le père d’Yves Elléouët : la vallée de l’Élorn du côté de Landerneau, plus précisément La Roche-Maurice. Le jeune Yves y passera les années d’Occupation chez sa grand-mère paternelle, avec sa tante et son oncle Yves. Il y retournera régulièrement dans les années qui suivirent (celles d’une courte vie puisqu’il mourra à 43 ans en 1975). « Je suis d’Armorique cette péninsule barbare // où les eaux de la terre crèvent sa peau d’herbe et d’épines // nous Celtes ivrognes errants / et tout pleins d’amertume ».

Des lieux surgissent dans ses poèmes qui témoignent de son attachement à ce « terroir » (Pencran, Guimiliau, Argenton…) avec ses « fermes en toit de beurre » et ses « molles pluies ». Mais Yves Elléouët n’est pas un écrivain régionaliste (surtout pas !). Ce pays de lointaine mémoire, il le transfigure d’une plume qu’il a trempée dans l’encrier du surréalisme. Ce qui rend son œuvre d’une certaine manière « inclassable », même si on peut la qualifier « de Bretagne certainement », comme le souligne Ronan Nédélec dans la préface de ce livre. « Il erra dans un lieu – la Bretagne – comme dans la langue avec le désir que ces deux errances ne fassent plus qu’une », expliquait le poète Michel Dugué dans un numéro spécial de la revue Encres vives consacré à Elléouët en janvier1983.

Voilà donc un poète « de Bretagne », mais aussi de Paris où il vivra et travaillera. D’abord dans les métiers de l’imprimerie avant de se consacrer à l’écriture et à la peinture (il épousera en 1956 Aube la fille d’André Breton). Quelques uns des ses poèmes seront publiés de son vivant sous le titre La proue de la table (éditions du soleil noir, 1967). Mais il faudra attendre 1980 pour que paraisse Au pays du sel profond (éditions Bretagnes) puis Tête cruelle (éditions Calligrammes, Quimper 1982). Les poèmes de ces deux recueils avec quelques inédits sont aujourd’hui réédités sous le titre Dans un pays de lointaine mémoire.

À la sortie du livre Au pays du sel profond, le poète et journaliste Xavier Grall avait parlé, dans le quotidien Le Monde, à propos des poèmes de Yves Elléouët, de « scènes surréalistes », de « petits tableaux crépusculaires », de « voyances brèves ». On en retrouvera deux ans plus tard dans Tête cruelle.

Des scènes surréalistes ? Il suffit de lire ces premiers vers du poème intitulé Limericks : « une angélique ingénue de Toulouse / buvait du gin en tondant la pelouse / un crocodile survint qui lui mangea un pied ».

Des petits tableaux crépusculaires ? Il y en a dans le poème intitulé Pencran : « petit café-tabac / je m’y vois jadis lamper du vin fort / dans des grands verres / la pluie crible la vitre / on lève la tête / tout est noir / un ruban de papier tue-mouche pend dans la pénombre ».

Des voyances brèves ? Attardons-nous sur le poème « Les diables » : « au bord des routes / sur les chevaux pommelés des journées lentes / en automne / une femme noire de foudre attend / un promeneur malade ».

/…

On voit aussi, dans de très nombreux poèmes, circuler des figures de la mort. Yves Elléouët n’a pas connu pour rien l’ossuaire de l’enclos paroissial de La Roche-Maurice. L’Ankou (messager de la mort en Bretagne) y est sculpté dans la pierre. Il interpelle les vivants : « Je vous tue tous ». Dans un de ses textes, le poète nous dit qu’il entend les morts « monter l’escalier » et, sous sa plume, l’horloge qu’on voit dans les maisons de campagne peut devenir « un grand cercueil noirci ». Quant aux danses macabres qu’il a du entrevoir sur les murs de certaines églises bretonnes, elles lui font écrire que « tous les morts sont venus danser / autour de nous autour de nous autour de nous ». Ajoutant : « il est vrai que les morts dansent depuis des temps immémoriaux ».

Ces visions de la mort – leur côté fantastique – rejoignent son penchant pour le surréalisme. C’est le cas aussi pour la mythologie celtique, dont le « flot tumultueux » (Michel Dugué) imprègne de très nombreux poèmes. « Un certain paysage celte est ancré en lui, le constitue. C’est sa signature », souligne Cypris Kophidès dans la postface du livre. On voit ainsi, au fil des pages, surgir Tintagel ou Galway, mais aussi deux grands poètes des pays celtes : le gallois Dylan Thomas, l’Irlandais James Joyce. « Je vous vois / James Joyce / je vois votre figure multicolore ».

Si le sentiment de la mort, si la Bretagne ou si la « magie » des pays celtes imprègnent l’œuvre poétique d’Yves Elléouët, il ne faut pas oublier pour autant son aspiration à la vie sous toutes ses formes et notamment à l’amour (« l’air des falaises habitait ton visage »). Ce mélange rend souvent sa poésie déroutante mais elle nous le montre « fidèle témoin de la blessure ténébreuse de l’homme », souligne Cypris Kophidès. Et elle a joute : « Ce qu’elle dit s’échappe d’un lieu et d’un temps car elle parle de la condition humaine » 

Dans une deuxième partie du livre sont publiées les lettres d’une correspondance que Yves Elléouët a entretenue avec André Breton, Michel Leiris, mais aussi (lettres plus rares) avec Per Jakès Hélias, Xavier Grall, Georges Perros. Elles apportent un éclairage nouveau et inédit sur l’auteur. Il a 23 ans quand il adresse sa première lettre à André Breton en ces termes : « C’est avec le désir de me joindre à vos Mystères que je vous écris. Le surréalisme étant la seule voie menant à la Découverte. La seule lampe d’alchimiste allumée sur la nuit. Le seul guetteur sans doute accoudé aux tours de garde des siècles passés et à venir ».

Dans un pays de lointaine mémoire, poèmes et lettres, Yves Elléouët, Diabase Littérature, préface, avant-propos et notes de présentation de Ronan Nédélec, 181 pages, 19 euros.


Nicolas Rouzet : Villa mon rêve


Il vit aujourd’hui à Marseille. Mais c’est un homme du Nord. Nicolas Rouzet revient, dans son livre, sur les secrets familiaux autour de ses années d’enfance du côté de Dunkerque. Tout un univers revit sous sa plume. Il le fait sous forme de fragments, dans une prose (poétique) de belle facture.

Présentant ce livre, l’éditeur souligne qu’il accueille dans sa collection « brèche », « des textes en marge, du roman et de la poésie : récits brefs, nouvelles, proses inclassables, théâtre ». Villa mon rêve, qui donne son titre au livre de Nicolas Rouzet fait à la fois partie de ces « récits brefs » et « proses inclassables » (à forte connotation poétique) qui font l’originalité et la force de certains auteurs. On pense, en Bretagne, à Jacques Josse qui revient inlassablement dans ses écrits sur un terreau familial (et plus largement de voisinage) du côté du Goëlo dans les Côtes d’Armor.

Avec Nicolas Rouzet, on est dans le même type d’écriture mais cette fois sur le littoral de la Mer du Nord (autour d’une « villa mon rêve »), pour nous parler de destins cabossés ou de personnages qui « sortent des clous », à l’image de ce grand-père Guy qui termina sa vie dans une remise, presque aveugle. « Il jouait des lieder sur un clavier muet dont il avait peint les touches blanches et noires », raconte l’auteur. « En ces temps-là, dit-il ailleurs, nous avions pour voisin l’ingénieur Wadeck et sa sœur. Trépané, Wadeck avait perdu l’usage de la parole ».

En toile de fond de ce livre, il y a la guerre et ses désastres (« cet été-là, les crevettes énormes buvaient le sang des noyés »), le temps des compromissions ou des engagements, celui de secrets familiaux soigneusement entretenus. Voilà le pays où l’auteur voit le jour. Pays plat, pays froid, avec les cris des mouettes revenant chaque hiver « avec la même régularité, la même acuité ». Pays portant les lourds stigmates de la guerre. « Dans les jours de mon enfance, nous jouions, je me souviens comme on raclait le bitume, pour extraire de la cour de l’école des cartouches, des munitions sous le sable, sous la terre ». Et quand les petits écoliers trouvaient un tibia il s’en servaient pour faire des « passes d’armes » avant de se le faire confisquer.

Le jeune Nicolas n’arrive pas à « briser la glace de l’étrangeté du monde » dans ces « jours ternes » de son enfance. Un monde s’agite autour de lui dont il ne saisit pas tous les mystères. Des adultes, souvent brinquebalants, se fourvoient dans certaines impasses de la vie amoureuse. Ainsi nous dit-il, à propos de son père, qu’il « rencontra une autre femme au sanatorium. Elle était entièrement paralysée, seul le sourire un peu crispé sur son visage et ses yeux étaient encore mobiles. Il la trouvait très belle… »

Il faut lire Nicolas Rouzet. Sa prose acérée vise juste. Il nous parle de l’humanité comme le fait, à sa manière, le cinéaste Bruno Dumont, un autre homme des rivages austères du nord de la France.

Villa mon rêve, Nicolas Rouzet, éditions Mazette, 57 pages, 10 euros.


François Clairambault : Les anges sont transparents


« Pour écrire, il faut un cœur bouleversé », nous dit François Clairambault dans le premier recueil qu’il publie. Dans la majorité de ses poèmes – comme autant de textes écrits « sur le motif » – il nous livre une vision du monde où l’empathie se mêle à la compassion. Sans jamais se déprendre d’une forme d’émerveillement.

Comme dans les livres de Christian Bobin, il y des anges dans les poèmes de François Clairambault. Chez lui ils sont « transparents » et « contagieux ». Autant dire qu’ils sont partout. Dans le plus infime comme dans l’anecdotique. Et à la suite de Bobin affirmant que « le plus familier est tissé d’éternel », François Clairambault sait nous plonger dans les réalités les plus ordinaires en les auréolant de mystère et de merveilleux.

Dans un square, voici un homme « dans son manteau de feuilles mortes ». Dans cet autre square, des mamans tissent « des vanneries de paroles ». Sous le pont du périphérique, « une famille de carton s’accroche au mur ». Sur le grand boulevard, une femme « cuit des rissoles au feu de son petit réchaud ». Et le poète parle de sa « dînette incongrue ». Au bord de la voie ferrée, les coquelicots deviennent « gouttelettes de sang dans l’haleine brumeuse du train matin ».

François Clairambault est un homme aux aguets, traque le passage des anges à la sortie du métro, derrière la vitre d’un bistrot, à l’intérieur d’un hôpital. Il regarde une petite fille qui « course un pigeon » et voit la nuit tomber « sur des filets de jeunes dames » postées sur les trottoirs. Quand c’est la veille du printemps, il note que « les tapis volants se tiennent prêts sur les rebords de fenêtres / à côté des sous-vêtements qui respirent enfin ». Et quand il pleut, « un torrent de diamants, nous dit-il, s’abat sur le caniveau ».

Transfigurant le réel, il « repeint » sa vie « avec des gens ». Il nous parle de l’amour, d’une femme et du « grenier » de ses yeux (« Quand mes mains osent les tiennent / il n’y a plus aucune distance entre l’infini et nous »). Il nous parle de l’ami disparu et, donc, de son « cœur bouleversé ». Pour approcher ainsi le mystère de la vie, François Clairambault a su s’abreuver à certaines sources. Elles coulent en minces filets dans son recueil quand il évoque le Zacharie ou l’enfant prodigue des Écritures. « Peut-être le poème est-il l’instrument les plus approprié pour décrire ces avancées, ces retards, ces surprises de la vie spirituelle, ce voyage qui nous emmène vers une présence, si près de nous », souligne le poète Jean-Pierre Lemaire dans la préface de ce livre. Il a raison.

Les anges sont transparents, François Clairambault, préface de Jean-Pierre Lemaire, éditions L’enfance des arbres, 130 pages, 15 euros.


Les méditations d’un poète mystique anglais


Qui connaît Thomas Traherne ? Pas grand monde en vérité. Cet auteur britannique, prêtre de l’Église anglicane, n’a commencé à sortir de l’ombre qu’au début du 20e siècle. Poète mystique, il a rédigé de nombreuses méditations à connotation métaphysico-religieuse dont des morceaux choisis sont aujourd’hui publiés en France.

Contemporain de Pascal mais aussi du poète mystique allemand Angelus Silesius (1626-1677), Thomas Traherne est né en 1637 dans une famille très modeste du Herefordshire dans l’ouest de l’Angleterre. Après son ordination, il est nommé dans une paroisse proche de son lieu de naissance avant de devenir le chapelain du Lord Garde des sceaux. Il meurt en 1674 à l’âge de 37 ans. Un seul de ses écrits sera publié de son vivant (Roman forgeries) et il faudra attendra 1903 pour qu’il sorte d’une forme d’anonymat avec la publication, à Londres, de ses Poetical works.

Ses Select meditations, sorties en 1997 chez un éditeur de Manchester, font aujourd’hui l’objet d’une publication en français par les éditions Arfuyen. Elles font suite aux Centuries, recueil de courtes méditations (Arfuyen, 2011) dans lesquelles Thomas Traherne invitait à jouir de la vie et à aimer la nature. « La terre elle-même vaut mieux que l’or car elle donne fleurs et fruits », écrivait-il.

Thomas Traherne n’a rien à voir avec les mystiques détachés du monde ou du moins de l’image que l’on s’en fait. Ce que confirment ces nouvelles méditation choisies, publiées sous le titre Goûter Dieu, rédigées sous une longue période entre 1664 et 1667 (méditations où l’auteur multiplie les majuscules comme pour accentuer la solennité de son propos). « O mon Âme, marche parmi ces Arbres, Regarde ces étoiles, Admire ces Cieux, ils sont le Pavé sous tes pieds. Et le soleil lui-même est fait pour te servir, allonge-toi le long de ces Doux Ruisseaux et repais-toi de ces plaisants Pâturages ». Ailleurs il écrit : « Sage et Saint doit être l’homme envers toutes les créatures du Ciel et de la Terre ». Des propos d’un « écologisme » de bel aloi qui détonent dans le contexte de l’époque.

Mais ce ne sont pas les seuls propos à détonner. Thomas Traherne prend d’autres libertés, notamment avec tout ce qui touche à la notion d’éternité. « Parce que Dieu est en chaque Instant, toute l’Éternité peut-être Perçue à chaque instant », écrit-il. En préfaçant ces méditations, Magali Jullien rappelle que « Hobbes ralliait les scolastiques pour leur conception de l’éternité en tant que séparée du temps ». Pour Traherne, poursuit-elle, « cette dualité est dépassée, car le temps ne peut être pensé indépendamment de l’éternité et le concept d’éternité s’il n’était pas articulé à l’idée du temps serait vide et inutile ».

Voila qui constitue bien la singularité de Traherne et qui justifie, entre autres, que l’on s’intéresse à cette pensée « d’avant-garde » assortie de recommandations et d’exhortations de bon sens (« l’Amour de l’argent est la Racine de tous maux », « La Tempérance dans l’Expression est l’Art qu’il faut adopter parmi les fils des hommes »). Thomas Traherne avait un art de vivre élémentaire qu’il résume en ces termes : « Ici un aphorisme, là un Chant ; ici une supplique, là une Action de Grâce. Ainsi étoilons-nous notre chemin vers le Ciel ». L’Église anglicane l’a fait saint.

Goûter Dieu, méditations choisies, textes choisis, traduits de l’anglais et présentés par Magali Jullien, éditions Arfuyen, 240 pages, 17 euros.


Janvier 2020


Ainsi parlait Etty Hillesum, déportée à Auschwitz

Jeune juive hollandaise, Etty Hillesum est morte en déportation à Auschwitz le 30 novembre 1943 à l’âge de 29 ans. Elle est l’auteure de carnets et de lettres dont un florilège est réuni dans un ouvrage qui met en valeur l’influence exercée sur elle par l’œuvre du poète Rainer Maria Rilke.

Le destin particulier d’Etty Hillesum n’en finit pas de susciter analyses et commentaires. Voilà une jeune femme qui, deux ans après l’invasion de son pays par les nazis en mai 1940, se met – à ses risques et périls – au service des personnes placées au camp de transit de Westerbork. Quand elle-même sera déportée, elle emportera dans son sac à dos la Bible, un dictionnaire russe (sa mère avait fui les pogroms russes en 1907) mais aussi Le livre d’heures de Rainer Maria Rilke.

En présentant et en choisissant des extraits de ses écrits (288 fragments au total), Gérard Pfister note que « c’est cette qualité d’attention au monde extérieur comme au monde intérieur, c’est cette gravité qu’Etty a apprises de Rilke et intégré à sa manière d’être ». Il ajoute : « chez Rilke, Etty a appris l’acceptation du monde tel qu’il vient et la capacité de le voir vraiment, en ce qu’il a toujours de « beau » et de terrible ». Ce qui fait également dire à Gérard Pfister que « bien des attitudes d’Etty (…) peuvent plus aisément trouver leur grille de lecture dans la vision du monde rilkéenne que dans des influences religieuses, qu’elles soient juives et chrétiennes ».

On comprend mieux que la jeune Etty, au plus profond de cette détresse qu’elle côtoie au camp de transit, ait pu ressentir l’œuvre de Rilke comme un phare dans la nuit, comme une étoile qui vous guide vers d’autres horizons. « Et de quoi, écrit-elle, peut-on bien parler quand on se retrouve avec tant de soucis et de responsabilités sur quelques mètres carrés de lande grillagée dans la plus pauvre des provinces de Hollande ? De Rainer Maria Rilke, bien sûr ! ». Etty voit en Rilke « une tendresse qui s’enracine dans un terreau originel de force et de rigueur vis-à-vis de soi-même ». Elle veut lire Rilke « tout entier », « l’intégrer » en elle, s’en « dépouiller » puis vivre de sa « propre substance ».

Il y a dans ce livre de pensées, méditations, réflexions, bien d’autres considérations de sa part sur la vie et le monde : la nécessaire émancipation de la femmes (« peut-être la femme n’est-elle pas encore née en tant qu’être humain »), le refus de l’esprit de système, l’importance de la poésie (« un vers de poésie est une réalité de même grandeur qu’un ticket de fromage ou des engelures »), l’art d’économiser ses mots (« que chaque mot soit une nécessité »), une nouvelle approche de Dieu (« une chose m’apparaît de plus en plus clair : ce n’est pas toi qui peux nous aider, mais nous qui devons t’aider »)…

Etty Hillesum renverse les perspectives. Ses pensées sont plus que jamais à méditer en ces temps de chaos. « Toutes les catastrophes procèdent de nous-mêmes », estimait la jeune femme.

Ainsi parlait Etty Hillesum. Dits et maximes de vie choisis et traduits du néerlandais par William English et Gérard Pfister, édition bilingue, Arfuyen, 180 pages, 14 euros.


Bernard Perroy et Nathalie Fréour : Un rendez-vous avec la neige

Les poètes aiment la neige. Elle abolit tout, elle restaure le silence, elle nous offre un autre regard sur le monde. Et nous invite au dépassement. Bernard Perroy nous le dit en une vingtaine de poèmes, accompagnés par onze pastels de l’artiste nantaise Nathalie Fréour.

« Il a neigé tant de silence ». Bernard Perroy, poète né à Nantes mais vivant aujourd’hui en Sologne, cite en exergue de son livre le titre d’un recueil de Gilles Baudry (Il a neigé tant de silence, éditions Rougerie, 1985). Chez celui-ci, moine-poète de l’abbaye bénédictine de Landévennec comme chez Bernard Perroy, frère consacré à la communauté catholique des Béatitudes, il y a la même approche du silence. « En nous hiberne le silence, il nous allège », écrit Gilles Baudry. « Royaume du silence,// tu nous éveilles, tu nous interpelles », souligne Bernard Perroy qui, dans son recueil, fait de la neige le vecteur exclusif de ce silence. Une neige, qui au-delà du silence, nous renvoie à la « pureté » et à une « immobile clarté ».

Car les pouvoirs de la neige, sous sa plume, sont immenses. Ceux « d’effacer », « d’abolir », de « voiler ». La neige, dit encore Bernard Perroy, nous « sacre », nous apprend la patience, « éponge notre solitude », « nous met au large ». Propos métaphoriques sur les pouvoirs (insoupçonnés) d’un phénomène météorologique. Car il s’agit bien, dans ces poèmes, de signifier ce que la neige nous dit d’une forme de transfiguration voire de résurrection.

Empêtrés dans « les peaux mortes de nos âmes », dans « nos aspérités et nos lèpres », « nos cendres et nos scories », nous sommes invités par le poète à « dépasser nos peurs », à surmonter « les tumultes du cœur » et « notre solitude ». Il y a au bout du compte, dans la neige de Bernard Perroy, quelque chose qui relève de cette manne céleste, immaculée, seule à même de rassasier nos « cœurs mendiants ».

Pour accompagner cet appel, les pastels de Nathalie Fréour apportent ce qu’il faut de douceur et de légèreté même si les silhouettes d’arbres morts, dans un paysage de neige, sont là pour mieux souligner toutes ces « peaux mortes » appelées à sécher pour laisser place à de nouvelles floraisons.

Préfaçant un précédent ouvrage de Bernard Perroy (Petit livre d’impatience, éditions Le Petit pavé, 2011), le poète Pierre Dhainaut écrivait : « Bernard Perroy nous donne à lire ces empreintes à peine marquées qui nous disent qu’un enfant est passé dans la neige ». Ce sont ces empreintes-là que le poète a laissées sur les pages immaculées de son nouveau recueil.

Un rendez-vous avec la neige, poèmes de Bernard Perroy, pastels de Nathalie Fréour, éditions L’enfance des arbres (2, place vieille ville, 56700 Hennebont), 50 pages, 13 euros.
Bernard Perroy publie par ailleurs Paroles d’aube dans la nuit (éditions La Porte)


Yvon Le Men et Simone Massi : Les mains de ma mère

Les poèmes racontent-ils des histoires ? Oui, à coup sûr, sous la plume d’Yvon Le Men. Surtout quand ces poèmes parlent de l’enfance et racontent des aventures familières. Le poète breton s’associe pour le dire au grand dessinateur italien Simone Massi.

Courir à perdre haleine sur la plage, jeter des bouteilles à la mer (avec, de préférence, un message d’amour à l’intérieur), s’approcher des oiseaux, regarder la lumière des phares clignoter la nuit sur la mer… Autant de petites « aventures » que tant d’enfants (surtout autrefois et plus particulièrement en Bretagne) ont bien connues. Ces aventures avaient déjà été publiées dans deux des trois tomes de l’autobiographie poétique d’Yvon Le Men (Une île en terre en 2016 et Le poids d’un nuage en 2017, aux éditions Bruno Doucey). Les voici réunies en forme de best-off dans la collection Poes’histoires chez le même éditeur. Ne boudons surtout pas notre plaisir de lire ou relire ces textes poétiques (destinés à tout public) dont le dénominateur commun est l’enfance.

Si les mains d’une mère donnent le titre à ce livre, c’est parce qu’elles renvoient à une mère dont le poète a pris les mains « le jour où ses yeux se sont ouverts / une dernière fois ». Amour filial, retour sur « l’île » de parents aimés et aimants « quand les voyelles / pas si nombreuses / poussaient les consonnes / jusqu’au bout de leurs phrases / de leurs chants ». Et puis, le temps passant, la famille s’élargit jusqu’à ces « inconnus mais pas étrangers » que le poète rencontrera en Castille, en Finlande, au Danemark « le jour de Noël », à Bamako « le jour de l’Aïd », et dans tant d’autres pays.

Qu’il soit en Bretagne ou au bout du monde, Le Men conserve le regard émerveillé de l’enfance. « Nous avons regardé / à travers le vitrail / passer la mer et le ciel », écrit-il à propos d’une chapelle qu’il a visitée. « Et comme les enfants / écoutant chanter la mer / dans un coquillage // nous avons écouté / chanter les images / qui trempaient leurs couleurs / dans l’eau profonde du ciel ».

Les très beaux dessins de Simone Massi, célèbre dans le monde du cinéma d’animation, apportent une touche particulière à ce recueil. On voit un enfant sous le regard des adultes, tenant ici la main d’un père, absorbé ailleurs par la lecture d’un livre ou levant des yeux vers le ciel… Dessins en noir et blanc ponctués, à l’occasion, d’une petite touche de couleur : l’orange d’une orange dans la main, le rouge d’un rouge-gorge posé sur la tête. Magnifique !

Les mains de ma mère, Yvon Le Men, Simone Massi, éditions Bruno Doucey, collection Poes’histoires, 63 pages, 12 euros.


Brigitte Maillard : Il y a un chemin

« Il y a un chemin dont le cœur porte le secret ». Brigitte Maillard propose dans le cinquième recueil qu’elle publie, un florilège de poèmes, méditations, aphorismes sur « l’épaisseur des jours » et sur l’art de réapprendre à vivre en dépit de tout. Et notamment de la maladie.

Dans un précédent recueil, Brigitte Maillard nous avait fait prendre le chemin vers la mer, du côté de la baie d’Audierne (La simple évidence de la beauté, éditions Monde en poésie, 2019). Elle nous propose aujourd’hui d’emprunter un autre chemin, celui de la vie intérieure, même si, en toile de fond, on continue à entendre vibrer « le chant ivre de la mer » et « l’humeur salée des jours ».

L’auteure nous dit avoir « traversé une longue période de maladie et, par ce chemin », avoir « commencé à parler à la rivière, chanter avec l’oiseau, rafraîchir la pluie ». Oui, c’est un regard lavé sur la vie qu’elle nous propose ici, avec un retour à ce qu’il y a de plus élémentaire : « Il y a peu de choses à savoir en ce monde, écrit-elle. Si peu. Le chant de l’oiseau, le clapotis des vagues et le mouvement des êtres ».

Brigitte Maillard nous invite à « nous ressourcer, nous relier au chant du monde ». Ce chant, dit-elle encore, est « celui de la grande fontaine » parce qu’il s’agit de « revenir à la source », de « vivre au présent, vivre sans retenue ».

La lisant, on pense à ces vers du poète iranien Sohrab Sepehri : « La vie n’est point vide : / Il y a aussi la tendresse, la pomme et la ferveur de la foi / Et, oui ! / Il faut vivre tant que demeurent les coquelicots ». Comme en écho, Brigitte Maillard vante « la nature aux pommiers sauvages » et le vent qui « chante son air limpide ». C’est la même ivresse qui entoure ses textes. Ce qu’il faut, dit-elle encore, c’est susciter « la grâce » pour défier «  a bêtise humaine et sa gloire souveraine ».

L’auteure reste confiante même si « nous sommes comme des enfants apeurés ». Il y a un chemin qui mène vers une forme de délivrance. « Aujourd’hui je souffle et l’horizon ne se dérobe plus ».

Il y un chemin, Brigitte Maillard, éditions Librairie-galerie Racine, 60 pages, 15 euros





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