Les Lectures de Pierre Tanguy...

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Juillet-août 2020

Gilles Baudry et Nathalie Fréour

Une île seulement pour ajourer la mer


Un moine poète et une artiste peintre unissent leur talent pour nous parler de la mer et des îles. Gilles Baudry et Nathalie Fréour poursuivent ainsi leur collaboration engagée en 2017 avec Un silence de verdure (éditions L’enfance des arbres) Le préfacier, François Cassingena-Trévedy, autre moine poète, vient aujourd’hui ajouter son grain de sel (marin) à ce duo.

Des poèmes et des pastels. Une vingtaine en vis-à-vis. Un texte sobre (de 4 à 6 lignes) au diapason de la simplicité des peintures, de leur douceur (car tout ici est calme, paisible), offrant invariablement le même point de vue sur la mer avec cette barre d’horizon séparant le ciel de l’eau. De-ci de-là, des rochers ponctuent le tableau à moins qu’il ne s’agisse de chapelets d’îles ou d’îlots posés là comme « pour ajourer la mer ».

Si l’île est présente dans ce recueil, la mer l’est encore plus. Mais c’est une mer vue de l’extérieur. On n’est pas embarqué. « Je reste l’homme de l’estran », écrit Gilles Baudry. Il parle même d’un face à face « trop inégal » avec la mer, faisant de lui « un homme distendu entre fini et infini ».

Quelques notations discrètes nous ramènent à un pays de connaissance, celui où vit le moine poète à l’abbaye de Landévennec. Ne nous parle-t-il pas de sa « presqu’île » ou des « brumes blessées de l’aube » ? Nous sommes effectivement dans un pays « d’extrême-terre ». Et les pastels de Nathalie Fréour sont bien là pour nous signifier qu’il s’agit bien, ici, d’un face à face avec l’immensité. Et l’on pense, parcourant ce beau recueil, à ce haïku de Santoka : « Me voilà/là où le bleu de la mer / est sans limite ».

Dans ce pays, les phares deviennent des « derviches-tourneurs » et les chapelets d’îles font penser à des « troménies ». Ici, nous dit encore Gilles Baudry, le crachin « ravale ses sanglots » et l’on entend « le hennissement du vent ». Parfois même, « le ciel s’en va épaules basses de goémonier ». Quant à l’île, elle est « un pacte avec la solitude » et notre « épiderme du dedans ».

François Cassingena-Trévedy, en préfaçant le livre, voit dans l’île plus qu’une île. « L’île ajourant la mer, écrit-il, ne serait-ce pas, en définitive, cette Présence au milieu de nousd’entre nous – soudain surgie, d’entre nos mains qui écrivent et qui peignent ». S’associant au duo Baudry-Fréour, il évoque ces îles qui sont communes à ce trio ainsi constitué, « îles graves, îles austères », « îles de haute altitude » loin de la pacotille et des îles à cocotiers. Enfin, à propos de ce trio, il affirme qu’il est « de bonne espérance pour demain, car l’homme ne saurait être une île sans la femme, non plus que la femme sans l’homme ». Parole de sage.

Une île seulement pour ajourer la mer, Gilles Baudry (poèmes) et Nathalie Fréour (pastels), L’enfance des arbres, 64 pages, 15 euros.


Quand le poète Nathan Katz était prisonnier de guerre

Il fut le premier maître d’Eugène Guillevic et son initiateur à la poésie allemande, le poète alsacien Nathan Katz décédé à Mulhouse en 1981 à l’âge de 89 ans, a raconté dans son premier livre, publié en allemand alors qu’il avait 28 ans, son expérience de prisonnier de guerre en Russie et en France. Sous le titre Une petite chambre donnant sur la potence, il révèle l’amour de son pays natal mais aussi son profond humanisme. Ce livre est aujourd’hui, pour la première fois, publié en français.

Le destin du jeune Nathan Katz, né en 1892 dans le Sundgau à l’extrême sud de l’Alsace, fut celui de nombreux Alsaciens nés dans une région annexée par l’Allemagne après la guerre de 1870. Quand éclate la Grande guerre, le voilà donc enrôlé sous uniforme allemand, conduit sur le front russe où il est fait prisonnier en juin 1915 et interné jusqu’en août 1916 aux camps de Sergatsch et de Nijni-Novgorod. « Le temps que nous passions au travail était assez long, raconte-t-il, nous commencions au lever du soleil et nous retournions à la maison lorsque l’astre avait roulé loin derrière les collines à l’ouest et qu’il commençait à faire nuit ». Il s’agissait de travaux des champs. « Nous liions des gerbes, nous rentrions les céréales ». Et il écrit ce poème : « Loin à la ronde se dressent les champs de blé mur ! / Les robes des faucheuses sont un chatoiement de couleurs ! ».

Le jeune Nathan ne se plaint pas malgré les conditions spartiates de sa captivité. Il bénit le travail qu’il accomplit. Il compatit pour un compagnon malade. Il regarde avec affection les paysans russes. Il s’émerveille devant les beautés de la campagne. « Il n’est rien de plus paisible, de plus grand que l’automne sur la lande russe ! Lorsque jaunissent les feuilles et s’embrasent les forêts comme si une seule et même mer de flammes s’était déversée par-dessus la plaine (…) Les arbres qui se dressent là, sous le ciel cristallin, ont la solennité paisible de cierges sacrés dans un sanctuaire immaculé, majestueux, que surmonte une immense coupole bleu clair ». Cette beauté le ramène inlassablement à celle de sa terre natale (son « Heimat »). « Terre d’Alsace, pays de Sundgau ! Beau pré vert dans lequel on peut s’allonger comme un bienheureux, tout au cœur des fleurs ».

Et, surtout, bien que prisonnier, Nathan Katz sait prendre du recul et cultiver sa propre liberté intérieure (comment ne pas penser ici à la jeune Etty Hillesum au camp de Westerbork). « J’aimerais bien savoir, écrit Nathan Katz, qui pourrait m’interdire de me sentir libre ici, dans un camp de prisonniers, entouré de hauts murs, mais où le soleil brille dans la cour » et « dans une petite chambre qui donne sur une potence mais dont les murs regorgent de lumière et de clarté chaleureuse ». Plus loin, il note: « Je ne peux m’empêcher de rire à la vue de la potence. La bonne vieille potence !... Complètement ramollie par la chaude humidité, elle est recouverte de part en part de petites gouttelettes de pluies brillantes ».

Nathan Katz est rapatrié en France en septembre 1916. Il passera seize mois au camp de prisonniers de guerre de Saint-Rambert sur Loire et travaillera à Saint-Étienne dans une usine fabriquant du matériel de guerre. « Les nappes de brouillard s’empilent sur les toits gris / Des bâtiments encrassés de la forge / s’échappent, fatigués, les sons des marteaux qui s’espacent / C’est ainsi qu’autour des usines tombe la nuit ».

La paix revenue, Nathan Katz deviendra voyageur de commerce. « Mais jamais la poésie ne l’abandonne », note Yolande Siebert dans sa note biographique sur l’auteur. Il se déplacera donc beaucoup mais lors de séjours en Alsace, on le voit fréquenter un cercle réunissant à Altkirch, des jeunes écrivains et artistes. Parmi eux, un certain Eugène Guillevic, dont le père gendarme avait été nommé en Alsace. Les deux hommes sympathiseront et échangeront en alsacien.

La petite chambre qui donnait sur la potence, Nathan Katz, traduit de l’allemand par Jean-Louis Spieser, préfaces de Yolande Siebert et Jean-Paul Sorg, aux éditions Arfuyen, 165 pages, 16 euros.


Bernard Victor Chartier : Dans tes pas, peut-être

Retrouver son père, marcher dans ses pas, le réinventer et peut-être même le ressusciter: Bernard Victor Chartier le fait par le truchement de la poésie sans jamais quitter son jardin ni sa cabane nichée dans un sycomore. Tel un sage au cœur de son bocage sarthois, il médite sur la filiation au sein d’une nature seule à même de lui apporter une forme de résilience.

« Le presque nouveau-né que j’étais quand tu es parti ». Bernard Victor Chartier a 9 mois et son père 33 ans. C’était il y a soixante-dix-sept ans. « Taiseux étais-tu ermite toi aussi / je serais donc né ermite de toi ». Le poète lance alors un défi à son père disparu : « Défricher ensemble le pur bonheur ».

Symboliquement et métaphoriquement, cette quête se mènera, « en dehors de la ligne droite inévitable », au cœur d’un mandala qu’il a dessiné avec sa tondeuse dans l’herbe de son jardin-éden. « Tu vas ainsi réinventer avec moi la vie courbe ». Et il l’interpelle : « Suis-moi Marcel mon père » (comme si la ligne courbe pouvait le ramener à un point d’origine).

Chemin faisant, les pas de l’auteur le conduisent (ainsi que son père) sur ceux de poètes dont on connaît la communion avec la nature et l’art d’appréhender la vie avec ce détachement propre aux philosophies extrême-orientales. Bonjour, donc, à Bashô, Buson, Issa, Ryokan, tous ces maîtres en haïku que l’auteur cite à plusieurs reprises dans son livre.

Qu’un « volatile non identifié » le frôle (« un passereau certainement ») et voilà Bernard Victor Chartier citant Issa : « Viens avec moi / et amusons-nous un peu / moineau sans parents ». Ce haïku dit tout, finalement, de la démarche poétique engagée ici. Autrement dit, faire un va-et-vient permanent entre le père, le fils, la nature, le jardin et tous ces auteurs qu’il fréquente assidûment. S’engage ainsi une forme de navette que les oiseaux (mésanges, rouges-gorges…) tissent avec application au fil des jours tandis que la cabane dans le sycomore nous renvoie à l’ermitage « intérieur » du père et à une autre cabane, celle du poète Ryokan (« un calme parfait / sur un oreiller d’herbe / loin de ma cabane »).

D’autres figures de femmes et d’hommes, ceux que Chartier appelle « les résidents de mon éden », peuplent ce livre et aident à faire le saut dans le temps à la redécouverte du père. Ils s’appellent Gandhi, Angelius Silesius, Etty Hillesum ou François d’Assise. Avec eux, l’auteur entretient, dans une attention soutenue aux couleurs et aux sons, une folle espérance. Retrouver, au bout de sa quête, une forme d’apaisement et le « sentiment d’un bonheur nouveau ».

Dans tes pas, peut-être, Bernard Victor Chartier, aquarelles de Bernard Schmitt, préface de Jean Lavoué, L’enfance des arbres, 127 pages, 15 euros. L’enfance des arbres publie par ailleurs La nuit et la grâce de Claude Thevenon, poèmes-psaumes, 111 pages, 15 euros.


Colette Wittorski : L’immensité des liens

Publier un livre à l’âge de 90 ans impose le respect. Quand il s’agit de Colette Wittorski, on est, en outre, assuré d’accéder à une qualité d’écriture et une profondeur de pensée qui font dire à son préfacier, Bernez Tangi, que chacun de ses poèmes « est un diamant ». Experte dans l’élagage et le bizeautage (comme on le fait pour polir une pierre précieuse), Colette Wittorski nous propose des poèmes courts écrits pour la plupart dans l’hiver de la vie et qui sont, comme elle le dit elle-même, des « promenades intérieures », des « reflets ». Au fond, une « matière d’âme » qui ne néglige jamais le corps à corps avec la chair de la vie, au plus près d’une nature le plus souvent rassurante et rafraîchissante.

« Tourmentée comme une terre à l’herbe rare », Colette Wittorski nous livre sa « terre intérieure » depuis un pays qui est devenu le sien, dans l’Argoat finistérien, un pays « à l’extrême bord du continent parmi les rocs » où elle hume « l’haleine claire de la terre remuée » et contemple « la fourrure de blé mûr sur la terre sèche ». Ici, nous dit-elle, « une colline soulève sa masse » et une « soudure de brouillard » peut stagner la journée entière.

Mais dans ce pays (comme dans d’autres pays), « le couteau des heures accomplit son office ». Forme de compte à rebours pour une femme sur le grand âge. « Chacun fuit / les rires se taisent / le lac se vide », lit-on dans le court poème intitulé « Vieillesse ».

C’est le moment où les blessures anciennes remontent à la surface. À commencer par le choc (le traumatisme ?) originel et, en quelque sorte, fondateur : la disparition d’une mère dont l’enfant qu’elle fut se découvre « amputée ». Inconsolable petite Colette : « Commencée de rien comme posée sur la terre / ma mère sitôt enfuie ».Regardant aujourd’hui de « très loin » sa « naissance minuscule », elle s’évertue à fignoler le « polissage des larmes » (comme elle le fait de ses poèmes)

Colette Wittorski continue, en dépit de tout, à habiter la vie intensément. « Si bref est l’instant / Hâte-toi ». Elle ne rend pas les armes si facilement et délivre, au passage, de vraies leçons de sagesse. « Les roses qui se fanent embaument les alentours / Décliner n’est pas mourir ». La voici désormais, note Bernez Tangi dans sa préface, « chaleureuse dans une lumière froide ».

L’immensité des liens, Colette Wittorski, préface de Bernez Tangi, L’Harmattan, 147 pages, 16 euros.



La correspondance de Henry David Thoreau (tome II)

Le deuxième tome de la correspondance générale de Thoreau vient de paraître. Il couvre les années essentielles de la vie de l’auteur entre 1847 et 1854 (il a entre 30 et 37 ans), notamment celles qui l’ont vu construire sa cabane d’ermite près de sa ville natale de Concord (Massachussets) et qui l’amèneront à publier le livre lui assurant définitivement sa renommée: Walden ou la vie dans les bois.

En présentant le 2e tome de la correspondance de Thoreau, Thierry Gillyboeuf le qualifie de « bréviaire de sa philosophie et de son esthétique ». Le rapport privilégié à la nature, le détachement sous toutes ses formes, la liberté individuelle, la méfiance à l’égard de l’État : tous ces thèmes sont au cœur des lettres de Thoreau. « Laissons les choses tranquilles (…) Réussir à ne laisser qu’une seule chose en paix par un matin d’hiver, quand bien même il ne s’agit que d’une pauvre pomme gelée qui pend à un arbre » (lettre du 3 avril 1850 à Harrison Gray Otis Blake). Au même correspondant il écrit le 28 mai de la même année « Nous qui marchons dans les rues et sommes prisonniers du temps, nous ne sommes que le refus de nous-mêmes ». Trois mois plus tard, il écrit à Blake (lettre du 9 août 1850) : « Tant que chacun suit sa route dans les bois, sans angoisse ni impatience, en faisant montre d’une sérénité joyeuse, même s’il lui faut marcher sur les mains et sur les genoux par-dessus les rochers et les arbres abattus, il ne peut être que sur le bon chemin ».

Dans cette période de sa vie, Thoreau gagne sa vie en faisant des travaux d’arpentage, en écrivant des articles ou en faisant des conférences pour parler de ses excursions et de ses découvertes. Il est très sollicité et l’on voit graviter autour de lui des penseurs, des intellectuels, parfois des ecclésiastiques en rupture, comme lui, avec l’Église et l’État. Parmi eux ce Harrison Gray Otis Blake avec qui il entretient la plus riche correspondance de cette époque. Diplômé de Harvard comme Thoreau, Blake était un enseignant. Il avait fait la connaissance de Thoreau lors d’une visite, à Concord, à Emerson, le père du transcendantalisme. Autre figure intéressante de cette époque : celle de l’écrivain Nathaniel Hawthorne (l’auteur de La lettre écarlate) qui décrivait Thoreau comme « une sorte de gars sauvage, marginal à l’indienne (…) mâtiné de transcendantalisme ».

Au-delà de son esthétique et de sa philosophie de vie, Thoreau « dessine également dans ses lettres la topographie d’une identité américaine en pleine formation », précise Thierry Gillyboeuf. Il y est question de massacres ou de déportations d’Indiens, de la grande marche vers l’Ouest, de la guerre avec le Mexique… Arrivent même en écho, par les journaux, des nouvelles de la guerre de Crimée ou des démêlés avec la Turquie.

Mais le sujet qui lui tient sans doute le plus à cœur est celui de l’esclavage. Ses prises de position en faveur de l’abolition sont au cœur de son engagement (en 1851, Thoreau aida un esclave à s’enfuir au Canada). Globalement il tient des propos désabusés sur son pays en pleine formation. Ainsi parle-t-il d’une « nation qui ne tend pas vers le haut mais vers l’Ouest »(lettre du 27 février 1853)

Enfin, on découvrira dans cette riche correspondance toutes les démarches que Thoreau engage pour la publication de ses livres, à commencer par Walden ou la vie dans les bois, le récit de sa vie d’ermite près de l’étang boisé de Walden pendant deux ans, deux mois et deux jours entre 1845 et 1847. Son livre sera publié à 2000 exemplaires en août 1854. Il connaîtra la postérité que l’on sait et deviendra même un des livres de référence de la littérature américaine.

J’écris comme ça, au petit bonheur, correspondance générale, Tome II (1847-1854), Henry David Thoreau, édition établie, préfacée et annotée par Thierry Gillyboeuf, La Part commune, 492 pages, 22 euros.



Juin 2020

La « Chanson bretonne » de J.-M. G. Le Clézio

Un Prix Nobel de littérature raconte son enfance bretonne. Des fragments de séjours de vacances du côté de Sainte-Marine dans le Pays bigouden. J.-M. G. Le Clézio jette un regard émerveillé sur cette période de sa vie. Et il n’hésite pas à nous dire ce que lui inspire la Bretagne d’aujourd’hui.

« Je ne ferai pas de récit chronologique, écrit-il, les souvenirs sont ennuyeux, et les enfants ne connaissent pas la chronologie. Les jours pour eux s’ajoutent aux jours, non pas pour construire une histoire mais pour s’agrandir, occuper l’espace, se multiplier, se fracturer, résonner ». Voici, donc, des bribes d’enfance sous la plume de J.-M. G. Le Clézio (dont on connaît l’ascendance bretonne). Autant de tableaux impressionnistes, que la mémoire ravive, sur des choses vues ou vécues dans ce « village d’été » de Sainte-Marine où ses parents louaient une maison chaque année à Mme Hélias et où le petit Parisien qu’il est apprend à côtoyer les jeunes du pays, « pour la plupart les fils et les filles des pêcheurs qui peuplaient le village ». Une Bretagne du début des années 50 tellement éloignée de celle que nous connaissons aujourd’hui et amène l’auteur (Le Clézio est né en 1940) à dire que, depuis longtemps, Saint-Marine n’est plus dans Sainte-Marine.

Il y a une forme de nostalgie, donc, dans son récit parce que la mémoire amplifie et magnifie ces instants vécus entre terre et mer, dans un pays de fougères, de pins et d’ajoncs. « Nous allions par les chemins creux, avec nos vélos archaïques lourds comme des draisiennes, loués chaque année chez le garagiste Conan de Combrit ». Des figures locales surgissent au fil des pages. Ainsi Mme Le Dour « chez qui nous allions chercher le lait » et où il y avait deux filles, « la plus jeune, Jeannette, maigre et noire, Maryse, plus grande et plus forte, avec un joli visage régulier et de beaux cheveux coiffés en chignon ». Ailleurs, il évoque la figure d’une marquise (invisible), celle du château du Cosquer à Combrit (« château de contes de fées ») où une fête était organisée chaque année. Enfin, il y a tous ces anonymes côtoyés dans les petits ou grands moments de la vie. Le Clézio nous en donne notamment une vision très naturaliste, marquée par son souci du détail pour parler des hommes du cru dans les travaux de la moisson ou du battage.

En toile de fond demeurent l’émerveillement et les yeux écarquillés d’un enfant sur les estrans ou sur les rochers, sur « la solitude des criques encombrées de galets géants, trouées de grottes où les vagues explosent ». L’auteur a les mots pour dire l’émotion qui le saisit lors d’une virée nocturne solitaire quand « la haute mer brille à la clarté de la lune ».

Le Clézio n’est pas là pour ressasser le passé mais pour entonner une « chanson bretonne » (une forme de gwerz qui ne serait pas triste) et pour tisser la trame d’un récit qu’il qualifie de « conte » comme pour bien montrer que le merveilleux y a aussi toute sa place. Cela n’empêche pas, pour autant, une perception aiguë des douleurs et des misères qui peuvent accabler le pays, parfois issues de cette guerre dont les blockhaus de la côte en sont la trace encore chaude. Mais pour un gamin, sous les cieux changeants des étés bretons, il y a tant d’autres mystères à déchiffrer dans le pays. Mystère des monuments anciens, mystère des paysages rabotés par le temps. « Il y avait un autre monde avant le mien (…) J’étais juste de passage ».

Quant à ce nouveau monde surgi de toutes les révolutions de la deuxième moitié du 20e siècle, elles suscitent une forme de réprobation de l’auteur. Qu’il s’agisse des constructions anarchiques, de la défiguration des paysages, de la destruction du bocage. « Si je reviens au village de mon enfance, ce village d’été où je suis allé chaque année, je ne reconnais aujourd’hui à peu près rien ». Mais, s’empresse-t-il d’ajouter, « la nostalgie n’est pas un sentiment honorable ». Le Clézio (qui possède une maison en baie de Douarnenez) préfère souligner la « silencieuse constance » des Bretons, saluer ceux qui entreprennent de cultiver la terre autrement et se réjouir qu’on s’applique à entretenir la pratique de la langue bretonne (même si ce n’est plus celle qu’il a connue enfant). Il rêve même d’une forme d’autonomie pour la Bretagne (intitulant un de ses chapitres «  Breizh atao ») en souhaitant que le pays soit à même « d’inventer son avenir écologique et culturel ».

Chanson bretonne suivi de L’enfant et la guerre, J.-M. G. Le Clézio, Gallimard, 155 pages, 16,50 euros.
La deuxième partie de ce livre est une vibrante évocation des années de guerre vécues par l’auteur, enfant, dans l’arrière-pays niçois où sa famille s’était réfugiée.


Maurice Maeterlinck : « L’intelligence des fleurs »


Les ouvrages ne manquent pas aujourd’hui sur l’intelligence des arbres, sur leur capacité à s’épauler et à correspondre entre eux. C’est de « l’intelligence des fleurs » dont nous parlait, au début du siècle dernier, l’écrivain belge Maurice Maeterlinck (Prix Nobel de littérature 1911), homme de théâtre mais aussi auteur naturaliste. Son livre est aujourd’hui opportunément réédité, magnifiquement illustré par l’artiste Cécile A. Holdban.

Parler des fleurs. Elles sont, le plus souvent, l’apanage des poètes. Quand Gustave Roud écrit son livre Les fleurs et les saisons (La Dogana, 1991), il l’introduit par un chapitre sur le « mystérieux langage » des fleurs. « Couleurs, parfums, présence formelle, qui ne les sait entendre ? Qui résiste à ce désir humain de leur suggérer un sens, d’en faire la figure et l’écho d’une passion, d’une pensée ? » Mais, poète, Gustave Roud ne se limite pas à ce constat. « C’est d’un autre langage des fleurs que j’aimerais parler, un langage direct, sans « comme », sans la docilité du symbole, un appel soudain, tout proche, déchirant, désespéré, comme s’il savait déjà qu’aucune réponse ne peut lui être donnée ». Avec le poète nous sommes dans le registre du précaire, du dépérissement, de la mort inéluctable après les somptueuses floraisons du printemps et de l’été.

Maurice Maeterlinck, lui, se situe sur un autre plan. On pourrait même le qualifier d’a-poétique car il relève avant tout de l’observation scientifique et plus précisément de l’entomologie (à la manière de Jean-Henry Fabre). Ce qui l’intéresse, c’est la capacité d’intelligence des fleurs. « Nous verrons que la fleur, écrit-il, donne à l’homme un prodigieux exemple de l’insoumission, du courage, de persévérance et d’ingéniosité ». Ainsi évoque-t-il la capacité des fleurs à « conquérir l’espace » grâce aux « merveilleux systèmes de dissémination, de propulsion, d’aviation, que nous trouvons de toutes parts dans la forêt et dans la plaine ». Et de donner, à titre d’exemple, « la machine à planer du chardon, du pissenlit, du salsifis ; les ressorts étonnants de l’euphorbe, l’extraordinaire poire à gicler de la momordique, les crochets à laine des ériophiles ».

Ailleurs, il évoque « les cérémonies nuptiales en usage dans nos jardins » en soulignant « les idées ingénieuses de quelques fleurs très simples où les époux naissent, s’aiment et meurent dans la même corolle ». Mariage subtil du pistil et de l’étamine décrit dans les livres de sciences naturelles de nos années d’écoliers.

Plus loin il met l’accent sur les merveilleuses capacités d’adaptation des fleurs et réserve un sort particulier à l’orchidée, la fleur la plus intelligente selon lui. « L’orchidée est celle qui l’emporte sur toutes dans l’art d’obliger l’abeille ou le papillon à faire exactement ce qu’elle désire, dans la forme et le temps prescrits ».

Les exemples sont nombreux dans ce livre pour souligner l’intelligence des fleurs. Elle fait dire à l’auteur que la nature et nous « nous sommes du même monde, presque entre égaux », parce que nous « frayons avec des volontés voilées et fraternelles, qu’il s’agisse de surprendre et diriger ». Nous sommes bien loin du poète Gustave Roud penché sur la fleur fragile.

Maeterlinck fait pourtant une concession à l’émotion à la fin de son livre quand il nous parle d’un pays où la fleur « règne sans partage » (un coin de Province où il résidait). Alors il peut écrire : « Les routes, les sentiers sont taillés dans la pulpe de la fleur, dans la substance même des Paradis. Il semble que, pour la première fois de sa vie, on ait une vision satisfaisante du bonheur ».

L’intelligence des fleurs, Maurice Maeterlinck, La Part Commune, illustrations de Cécile A.Holdban, 110 pages, 12 euros.


La douceur amère de l’Américaine Sara Teasdale


Qui connaît vraiment Sara Teasdale ? C’est pourtant une figure importante de la poésie américaine du début de 20e siècle. Voici une anthologie bilingue de son œuvre qui contribuera à la révéler à un plus large public. C’est la simplicité qui domine dans ses poèmes dont « le chant témoigne d’une quête de sagesse », souligne Alain Sainte-Marie en présentant ce recueil.

Sara Tesadal fait partie de ces femmes poètes qui ont su, à un moment de leur existence, s’émanciper de leur milieu et exprimer une liberté à rebours du « sens victorien des convenances », comme le souligne Alain Sainte-Marie qui assure la traduction et la présentation de ce recueil. Elle publiera d’ailleurs ses premiers recueils dans une revue fondée par un groupe de jeunes femmes. Plus tard, en 1908, elle rencontrera Marion Cummings Stanley, l’épouse du poète E.E. Cummings et ce sera le début d’une amitié féconde.

La célébration de l’amour (qui fut pourtant, pour elle, l’objet de nombreuses déconvenues ou désillusions) mais aussi la joie et l’émerveillement devant les beautés de la nature, sont les marqueurs essentiels de son œuvre.

« Je ne mourrai pas, car j’ai goûté la joie
À la coupe du croissant de lune,
Et savouré comme on savoure le pain
Les nuits profondes de juin »

Les textes de Sara Teasdale sont empreintes d’une forme de sensualité, surtout dans ses premiers poèmes marqués par la quête amoureuse. À 23 ans, elle écrit :

« J’ai offert à mon amour un rouge pavot,
Que j’ai posé sur son cœur froid comme neige :
Mais cette fleur exige un terreau plus chaud,
Nous avons pleuré la mort du coquelicot »

S’adressant à son « très cher et très ridicule ami », elle s’exclame : « Pourquoi fais-tu la guerre à l’amour / Pour perdre à la fin la bataille » Ailleurs, la voilà qui se languit « autant que la mare / près du rivage ».

Avec le temps, les « idées noires » gagneront du terrain ainsi que les « songes froids ». Lucide jusqu’au bout sur son état, elle parle de « l’immuable douleur des choses ». Ce dont témoigne son recueil sans doute le plus abouti, La flamme et l’ombre, publié alors qu’elle a 36 ans et dont cette anthologie publie pas moins de dix-huit textes.


« Quand je mourrai, rappelez-moi
Que j’ai aimé les bourrasques de neige,
Même si elles piquaient comme des fouets;
Que j’ai aimé toutes choses charmantes,
Que j’ai fait de mon mieux pour accueillir leur dard
D’un rire gai sans amertume »

Sara Teasdale se suicide le 29 janvier 1933. Elle avait 49 ans.

Œuvres choisies, Sara Teasdale, La Part Commune, 153 pages, 14 euros


À propos de Salah Stétié


Salah Stétié est mort le 19 mai dernier à l’âge de 90 ans. Écrivain libanais d’expression française, poète est essayiste, Salah Stétié était né à Beyrouth. Il a mené une carrière de diplomate, ambassadeur de son pays auprès de diverses capitales et d’organisations internationales. Il fut notamment diplomate en poste à Paris et délégué permanent du Liban auprès de l’Unesco.

Salah Stétié s’était confié en 2004 à Gwendoline Jarczyk dans un livre d’entretien sous le titre Fils de la parole (Albin-Michel). Il y révélait sa profonde connaissance des multiples facettes de l’identité méditerranéenne : son conservatisme parfois rigide mais aussi son ouverture fertile, son goût pour la tragédie et sa tradition de l’hospitalité. Il évoquait aussi la poésie dans le rapport qu’elle entretient, à ses yeux, avec le sacré, la mystique, l’enfance. « La poésie est fiancée de la fraîcheur », disait-il.

Salah Stétié s’exprimait aussi, à cette occasion, sur le fondamentalisme et l’intégrisme. « Si l’on veut réussir vraiment à changer cet état de choses, déclarait-il, ça ne saurait être par la matraque, mais par l’assiette pleine et par l’école (…) L’opération est bien plus longue et bien plus complexe que d’envoyer des avions et des tanks en Afghanistan ou en Irak ».

En 2003, Salah Stétié nous avait livré ses Carnets du méditant (Albin Michel), un ensemble de maximes et de courtes sentences naviguant entre mysticisme et scepticisme. Ces « copeaux du menuisier », comme il les appelait lui-même, traduisaient l’attachement de l’auteur à une culture ouverte et profondément humaniste. « La poésie, disait-il dans ces Carnets, est devenue, face à la démission du religieux, ou, dans certains cas, à son dévoiement, l’autre parole spirituelle ». Salah Stétié ne manquait jamais d’interpeller ses lecteurs par de salutaires provocations : « Dans une église, faire une prière d’islam. Dans une mosquée, faire une prière chrétienne. Pour perturber nos anges ». Il donnait même, dans ces carnets, sa définition de l’âme : « J’appelle âme ce qui ne cicatrise pas ».

Le livre En un lieu de brûlure (Robert Laffont, collection Bouquins, 2010) rassemble l’essentiel des écrits de Salah Stétié. « Je suis pour le métissage, pour l’abolition des frontières de toutes sortes, pour les intériorités communicantes, pour les pollinisations les moins attendues, pour le partage des langues, des valeurs, des ressources », écrivait-il en introduction à cette anthologie de ses œuvres. À la fois homme de l’Orient et de l’Occident, Salah Stétié nous a enchanté par ses capacité à manier tradition et modernité, lui « né dans un Liban où il faisait bon naître ».



Avril mai 2020

Les « belvédères » de Bernard Berrou

L’écrivain Bernard Berrou, prix Bretagne 2018, nous invite à le suivre vers ses belvédères « intimes ». Ils ne sont pas ceux que l’on pourrait imaginer. L’auteur nous parle avant tout de « lieux » et « d’instants de plénitude ». Par des chemins buissonniers et aussi au contact d’écrivains qu’il a mis dans son panthéon littéraire.

« Belvédère : pavillon ou terrasse au sommet d’un édifice ou d’un tertre, d’où l’on peut voir au loin » (Le petit Larousse). Dans le nouveau livre de Bernard Berrou, c’est grâce à l’écriture subtile et élégante de l’auteur que l’on peut voir véritablement au loin. Autrement dit s’élever, quitter les contingences matérielles, parfois mesquines, jeter par-dessus bord tout ce qui avilit et obscurcit notre monde.

Nous voici, sur ses pas, dans des « lieux inspirés ». Nous voici au bourg de Lennon, sur la digue de Guissény, devant le clocher de Goulven, sur la voie romaine du nord du Cap Sizun, sur la calotte Saint-Joseph, « dont le sommet se gagne sans effort », du côté de la Trinité-Langonnet. « De ce balcon, écrit Bernard Berrou, tout se présente comme une complaisance idéale à la rêverie dans une atmosphère assez mélancolique qui flotte en permanence, même par beau temps. Rarement je n’ai éprouvé un tel sentiment d’appartenance à la Bretagne ».

Nous parlant, ailleurs, de la petite localité du Juch près de Douarnenez, il a ces mots : « Tout ici rappelle la campagne anglaise dans ce qu’elle recèle de grâce pastorale ». Puis partant au Portugal, il nous ramène des visions lumineuses des belvédères de l’Algarve. Mais ses belvédères peuvent aussi être à portée de main : là où l’écrivain vit, médite, travaille. Voici la baie d’Audierne, le hameau de la Madeleine et sa chapelle du même nom illuminée par les vitraux de Bazaine. Ce sont les belvédères de son « atlas intime ».

Pour tout dire, les belvédères de l’auteur sont des « harmonieuses élévations », des « endroits sans pittoresque » (loin de la frénésie touristique et des tables d’orientation), des lieux où il peut assouvir son rêve « d’une vie à l’ancienne, désenchantée, nourrie de marches vers la mer, de lectures essentielles et d’ennui fertile ». Aussi ne ménage-t-il pas ses salves contre les faux belvédères ou contre tout ce qui peut agresser le paysage, à commencer par les éoliennes (« une offense au paysage breton »). Dans son viseur, aussi, la « Vallée des saints » du côté de Carnoët : « C’est le contraire de l’humilité, de la solitude recueillie, les seules postures qui permettent de se conformer à une foi véritable ». Car, pour Bernard Berrou, « un haut lieu, c’est d’abord faire l’expérience exaltante d’un pèlerinage où des événements historiques, irremplaçables, ont été vécus » (il le dit dans les Monts d’Arrée, se rendant dans la commune de Scrignac).

Les belvédères de l’auteur ne sont pas que des lieux. Ils ont aussi chair humaine. Celle des écrivains qui nous élèvent. Pour Bernard Berrou le choix est vite fait : Julien Gracq, Michel Déon (nous ramenant à la sa passion pour l’Irlande), Pierre Bergounioux dont il dit qu’il « nous aide à clarifier la réponse à notre présence au monde ». Son atlas littéraire intime nous fait aussi rencontrer un « moine des confins », Jean-Yves Quellec, né au Conquet où il revenait régulièrement mais qui œuvrait dans un monastère belge. « Il croyait en la puissance fertile de l’isolement, pour éviter que l’existence ne soit ballottée au grès de courants comme des épaves à la dérive ».

Enfin, au bout du compte, demeure le belvédère de l’enfance. Sans doute la plus sûre vigie pour guider nos pas dans l’existence. Bernard Berrou le dit dans son chapitre « le lieu et le temps », sans doute un des plus puissants textes de son livre. « C’était un temps où la main était souveraine et agile, c’était un climat de noble rusticité où toute parole était bonne et sacrée ». Ses belvédères – phares dans la nuit – nous amènent très loin dans l’espace et le temps.

Belvédères, Bernard Berrou, Locus Solus, 165 pages, 14 euros.


Gérard Le Gouic : Au seuil de Kermadeoua

Un poète nous livre son journal intime. Gérard Le Gouic publie aujourd’hui le 7e volume de journal entamé dès 1987 par son Journal de ma boutique. C’est du manoir de Kermadeoua, où il réside depuis quarante-cinq ans, qu’il nous parle désormais. Nous sommes en Cornouaille, à portée de mains de Pont-Aven, du côté de Kernével en Rosporden. Le poète nous raconte avec verve ses années 2016 à 2019, celles de ses premiers pas d’octogénaire.

Le journal intime est l’apanage de nombreux auteurs, souvent les plus grands. Qu’il s’agisse de journal intime, tel qu’on l’entend habituellement, comme celui de Claude Roy et sa Rencontre des jours, ou de carnets plus détachés de l’actualité, à l’image de La semaison de Philippe Jaccottet. Le journal de Le Gouic est à la frontière de ces deux genres. « Je rechigne à appeler ces cahiers un journal, écrit-il, ce serait plutôt un fourre-tout, une poubelle avec tri sélectif. Pardon à ceux qui y sont mentionnés ». On reconnaît bien là l’esprit caustique de l’auteur car le lecteur ne doit trop se faire d’illusion sur son entreprise. « Plus je raconte ma vie, moins j’en dévoile », ajoute Gérard Le Gouic, passé maître dans l’art du contre-pied, avec son art consommé de prendre son lecteur ou son interlocuteur à rebrousse-poil.

Que lit-on dans ce journal de 407 pages ? D’abord « la vie ordinaire » (comme dirait Georges Perros) faite d’occupations quotidiennes et ménagères, de randonnées pédestres en groupes, de courses au supermarché, de déjeuners avec des amis au restaurant, de visites d’expositions (avec l’association des amis du musée de Pont-Aven), de balades sur le circuit de courses cyclistes locales (Le Gouic a beaucoup pratiqué le vélo), sans oublier les dédicaces de livres, les rencontres poétiques, les lectures en librairies, médiathèques, maisons de la presse…

Souvent on lui pose la question: « Alors, comment va la poésie ? ». Gérard Le Gouic répond : « Elle va bien. Elle se porte très bien. Ce sont les lecteurs qui sont malades, quand ce ne sont pas les poètes ». Voilà qui est dit. « On peut être poète avec des cheveux courts », note-t-il, reprenant les propos de Jules Renard. Et il ne mâche pas ses mots à propos de certains auteurs qu’il lui arrive de côtoyer. Il en révèle ici la suffisance ou, ailleurs, « l’austérité glaciale » parlant, par exemple, d’un des poètes bretons les plus connus. Haro aussi sur « les absurdités » qu’il relève dans certains textes poétiques dont il cite des exemples « pour rire ». Car le Gouic est du côté de Cadou ou de Follain, loin des poésies hermétiques et obscures qui ont fait fuir le lecteur au cours des années passées. Il préfère nous parler de Charles Le Quintrec, de Henri Queffélec et des amis écrivains qu’il aime rencontrer (Max Alhau, Bernard Berrou…)

Mais le plus important, dans ce journal intime, n’est sans doute pas là. Il est plutôt dans ce qu’il révèle de l’homme Le Gouic : son indépendance, sa liberté de pensée foncière, son refus des compromissions, et plus encore, sa profonde empathie pour les êtres en souffrance. Il a notamment de belles pages sur des ami(e)s proches frappés par la maladie. Il les appelle, prend des nouvelles, s’apitoie. Dans ses rêves, qu’il nous raconte aussi à plusieurs reprises, lui revient souvent la figure de Lucie, sa femme disparue. Mais en dépit de tous ces liens, passés ou présents, il fait cet aveu : « Toute ma vie fut finalement de solitude, comme toutes les vies d’ailleurs, mais d’une solitude cachée ».

Que lui reste-t-il aujourd’hui ? Toujours l’amitié, mais aussi les bruits de la vie, les odeurs du pays. Car Le Gouic ne choisit pas entre la vie et la poésie. Celle-ci s’alimente de son quotidien. Ce qu’il aime, dit-il, c’est « tailler les arbres, débiter du bois, nettoyer le jardin » (mais aussi classer ses archives ou préparer un nouveau livre). Il aime le passage du maçon qui vient réparer un mur. « J’entendrai le bruit de son marteau sur la pierre, le ronronnement satisfait de sa bétonnière. Quand il partira, je percevrai un vide en moi. Le même que celui du Tour de France quand il se termine ».

Ce grand vide, ce sera aussi en septembre 2019, celui provoqué par la disparition brutale et accidentelle de son perroquet appelé familièrement Georges, compagnon de tous les jours qu’il avait acheté il y a cinquante ans sur un marché de Douala. « L’espace de Kermadeoua s’est vidé de toute chaleur, de toute vie. Le silence est palpable comme des flocons ». Ce sont presque les derniers mots de ce journal intime.

Au seuil de Kermadeoua, Gérard Le Gouic, éditions des Montagnes Noires, 407 pages, 18,50 euros.


Nicole Laurent-Catrice : Pour la vie

Aphorismes, maximes, exhortations : le nouveau petit livre de la rennaise Nicole Laurent-Catrice ouvre de larges perspectives. On y parle de l’amour, de la mort, du mal… Mais surtout de la vie. Autrement dit tout ce qui doit être au cœur d’une vraie création poétique.

Il faut avoir une profonde expérience de la vie (et en avoir retenu les leçons) pour s’aventurer dans une telle démarche d’écriture. Dire en quelques mots – parfois sous la forme d’un conseil avisé – ce qui doit nous animer vraiment dans la vie. Porter, aussi, un regard distancié sur le monde et savoir – « plein d’usage et raison » – faire la part des choses. Au fond, adopter la posture (au bon sens du terme) d’un sage revenu de toutes les illusions et désormais à même de délivrer à d’autres son expérience intime. « Il y a pire que la mort / c’est la mort qu’on élude // accepter sa mort / c’est encore vivre », écrit Nicole Laurent-Catrice.

Comment, lisant ces mots, ne pas penser à ces vers du poète persan Yunus Emre, « Ta mort sera ce qu’a été ta vie, / Demain, ce qu’a été aujourd’hui ». Comment, aussi, ne pas évoquer François Cheng pour qui la mort fait partie de la vie comme il le dit dans son livre Cinq méditations sur la mort autrement dit sur la vie (Albin Michel). Car pourquoi ne pas dire ici que les courts textes de Nicole Laurent-Catrice s’inscrivent dans la lignée de tous ces grands auteurs qui nous délivrent de vraies leçons de sagesse. Citons Tchouang-Tseu, le taoïste : « S’intérioriser sans exagération / s’extérioriser sans démesure / savoir se tenir au juste milieu / ce sont là trois éléments d’essor ». Nicole Laurent-Catrice le dit d’une autre manière : « Celui qui s’avance derrière / un tonnerre de décibels / n’a pas l’assurance / de celui qui s’appuie le dos au pur filet de sa voix »

Pourquoi, la lisant, ne pas penser aussi aux quatrains d’Omar Khayyam. « Mal et bien se disputent le cœur ; /Tristesse et joie sont le lot de chaque homme. / Ne vis pas dans la crainte des planètes / Elles sont mille fois plus impuissantes que nous ». À propos, précisément, du bien et du mal, Nicole Laurent-Catrice écrit pour sa part. « Faire le mal / et dire que c’est le bien / c’est un double mal. // Est-ce cela le péché / contre l’esprit ? »

Cette filiation avec les penseurs, poètes ou philosophes vivant sous d’autres cieux, à d’autres époques, ne doit pas nous empêcher d’écouter la partition originale de l’auteure. « Écoute, / le secret est dans la distance. // Quand tu fais corps / avec l’autre / c’est toi que tu aimes encore. // Seule la distance te rend proche ». Une manière (très bretonne ?) d’exprimer sa réserve et sa pudeur, à moins qu’il ne s’agisse de faire valoir sa liberté foncière face aux injonctions de la collectivité dans laquelle on vit (un conseil sur la « distance », qui prend, en tout cas, une tonalité particulière à l’aune des événements actuels). Et que dire de ces quelques lignes : « Les femmes dites libérées / s’empressent d’abdiquer / leur liberté nouvelle /entre les bras d’un tyran. // la femme vraiment libre n’a que des compagnons ».

Pour ce qui est de la poésie, Nicole Laurent-Catrice a cette définition qui vaut largement celle que l’on peut trouver dans des ouvrages prétentieux sur le sujet. « Poésie / le doigt posé / sur la plaie vive. // Elle panse sans y penser ». Une assertion qui rejoint, dans sa simplicité et sa beauté, celle de Guillevic : « La poésie / c’est autre chose ».

Pour la vie, Nicole Laurent-Catrice, La Part Commune, 75 pages, 12 euros.


Charles Péguy l’hérétique

Que de clichés ou d’idées fausses sur Charles Péguy facilement associé à certaines images d’Épinal : Jeanne D’arc et Orléans (où l’auteur est né en 1873), le pèlerinage de Chartres, sa mort au front en 1914… Sait-on vraiment qu’il était foncièrement républicain, socialiste, dreyfusard, et, bien que chrétien, en conflit avec l’Église catholique. Il y a plusieurs Péguy dans Péguy. C’est ce que nous montre ce livre, florilège de citations extraites essentiellement de ses poèmes ou de ses « Cahiers de la quinzaine » qu’il avait créés en 1900.

Dans le viseur de Charles Péguy, il y a d’abord le monde moderne dont les traits qu’il en tire nous amènent à établir un parallèle avec notre propre époque. Pour Péguy ce qui l’environne est un « enfer » parce que c’est « le règne de l’argent » dans un « monde bourgeois et capitaliste consacré au plaisir ».

Car l’auteur a une forme de nostalgie de l’ancienne France. « On peut dire dans le sens le plus rigoureux des termes qu’un enfant élevé dans une ville comme Orléans entre 1873 et 1880 a littéralement touché l’ancienne France, l’ancien peuple, le peuple tout court ». Cette ancienne France était celle, selon Péguy, où le travail avait un sens, où la grandeur venait du peuple, où la culture et la connaissance primaient sur le frivole et le divertissement. « Dans ces temps-là, un chantier était un lieu de la terre où les hommes étaient heureux (…) Nous avons connu un honneur du travail exactement le même que celui qui au Moyen-âge régulait la main et le cœur (…) Il n’y avait pas cet étranglement économique d’aujourd’hui, cette strangulation scientifique ».

D’où peut venir le salut ? Du socialisme ? Pas si sûr, même si Péguy se range de ce côté-là. Il est nettement en faveur de la raison libre et de la justice sociale. Mais La rupture est vite venue avec Jaurès car pour Péguy « la révolution sociale sera morale ou ne sera pas ». Sans compter qu’il reproche à l’homme politique une forme de capitulation devant l’Allemagne dès 1905 (quand Guillaume II débarque à Tanger pour contrer les visées françaises sue le Maroc). Jaurès, lui, voit chez Péguy une forme « d’anarchisme moraliste ».

Le salut pourrait-il alors venir de l’Église catholique ? Sans doute encore moins car, pour « Péguy l’hérétique » (titre de la préface du livre), elle est devenue « la religion officielle de la bourgeoisie de l’État ». On sait peu que Péguy se maria civilement, qu’il ne fit pas baptiser ses enfants et que les journaux catholiques le détestaient. Ce qui ne l’a pas empêché d’exprimer son Dieu à lui dans ses différents écrits (poèmes, articles, chroniques…).

Homme de l’emphase et souvent de l’outrance, « ardent », « inquiet », « excessif », comme le note Paul Decottignies en préfaçant ce livre, Péguy se révèle ici dans toute sa complexité.

Ainsi parlait Charles Péguy, dits et maximes de vie choisis et présentés par Paul Decottignies, Arfuyen, 174 pages, 14 euros.


Marie-Claire Bancquart : De l’improbable

Un livre ultime, rendu possible par la fidélité de son entourage à son œuvre. Marie-Claire Bancquart nous livre une belle méditation poétique sur le « somptueux mystère de la mort » et sur son « afflux d’interrogations ». Textes écrits dans « l’enclos de la maladie », dans la « violente solitude » et dans l’expérience d’une souffrance qui fut pour elle fondatrice. « Et toi douleur / tu t’obstines / dans les côtes, les poignets / qui seront inertes après notre mort ».

Marie-Claire Bancquart est décédée en février 2019 à l’âge de 87 ans. De l’improbable réunit des textes inédits de l’auteure, pour la plupart écrits dans la période de rémission partielle de sa maladie et recueillis par le musicien Alain Bancquart, le compagnon de toute sa vie. Marie-Claire Bancquart, qui a connu la maladie dès son plus jeune âge, a néanmoins pu mener une vie de professeur de littérature française (elle enseigna notamment à Brest) et entamer une vie d’écrivain en commençant par le roman et en le poursuivant par la poésie. Son œuvre est entrée dans la collection Poésie-Gallimard sous la forme d’une anthologie intitulée Terre énergumène.

Dans ses derniers textes, publiés aujourd’hui, elle nous dit : « Oui, belle la vie ». Et s’empresse d’ajouter que cette vie « exige d’être calcinée, bercée, tournée vers la plus petite des herbes, comme vers une existence immense, embellie ». Ah ! les herbes dont elle vante la « musique imperceptible ». Elles parcourent son livre. Marie-Claire Bancquart se penche vers elles comme si elle y trouvait un ultime secours. À moins qu’à travers les herbes elle ne nous parle, d’abord, de notre fragilité foncière. « D’ossature en ossements, se creuse toute une vie, jusqu’à l’herbe qu’on partage avec l’oiseau mort ». Ailleurs elle s’interroge : « Pourquoi est-ce que je vous aime / particulièrement / racines et mauvaises herbes »… Sans doute, comme l’a dit le poète Richard Rognet, « l’herbe a la grâce du temps qui passe avec / l’innocence du silence ou la patience / de l’espoir » (Élégies pour le temps de vivre, Poésie-Gallimard)

Marie-Claire Bancquart ne nous parle pas d’un au-delà de la mort. Elle attend sa réunion avec la terre « dans l’indistinction » pour se reconnaître « comme éléments du presque rien / désormais complices ». Quant à Dieu, « cet inconnu », il « pourrait être l’arbre du jardin /ou tel nuage / traversé d’oiseaux ». Elle en donne une autre définition qui ne manque pas de force. « N’est-il pas le nom le plus connu, le plus probable, donné à nos désirs ? »

De l’improbable, précédé de MO(R)T, Marie-Claire Bancquart, préface de Aude Préta-de-Beaufort, Arfuyen, 98 pages, 12 euros.


Mars 2020


Billet (du confinement)

Le virus de la poésie

En ces périodes très particulières, l’heure est souvent au rangement de papiers, de dossiers, et à la mise en ordre de sa bibliothèque. Cela est actuellement mon cas et je suis tombé, le faisant, sur un supplément du Courrier international (daté de novembre 2004) consacré à la poésie. L’hebdomadaire faisait le tour de l’état de la poésie dans le monde avec des articles issus de différentes revues. Il y avait, pour l’Italie, ce titre qui vous rappellera quelque chose : « Trente millions d’Italiens atteints par le virus ».

Le virus de la poésie, bien entendu. « Le public jeune afflue aux lectures de Dante, les cheminots organisent des joutes oratoires, les éditeurs croulent sous les manuscrits. La poésie serait-elle devenue une mode ? », pouvait-on lire dans le chapeau du papier.

L’article, extrait de la revue Panorama et daté de Milan, poursuivait : « La poésie se répand comme une maladie contagieuse. Le nombre peut paraître exagéré, mais il y a bel et bien eu 2 000 prix de poésie organisés en Italie l’an dernier. Internet et la technologie sont complices de la diffusion du virus ».

Et, chacun le sait, la poésie est un virus difficile à éradiquer. Une véritable herbe folle.

Pierre TANGUY.

Quimper, 9 avril 2020


La « vision claire » de Jacques Josse


La poésie du Rennais Jacques Josse – né natif des Côtes-d’Armor – est à l’image de la peinture qui illustre la couverture de son livre : crépusculaire, entre chien et loup, dans un paysage où cohabitent taillis, bosquets, marécages, ruisseaux… Avec, en toile de fond, quelque chose qui fait penser à des récifs sous un ciel sombre, à une côte découpée, à un pays (le Goëlo) qui a « le dos tourné à la Manche » mais qui se souvient « des pêcheurs perdus / dans des doris / fantômes / au large / de Terre-Neuve ».

Josse nous parle d’un territoire où s’ancre son écriture (aussi bien dans ses poèmes que dans ses nombreux récits). Territoire tout aussi mental qu’incarné dans lequel s’ébrouent des hommes et des femmes au bord de la rupture. À l’image de Georges, « sourire d’algues, barbe grise » qui « s’est pendu mardi soir ». Et de tous ces hommes et de toutes ces femmes que le poète côtoie sur les quais, dans les rues, dans les chemins ou au bistrot, et qui ont tous un « besoin de consolation impossible à rassasier » (Stig Dagerman). Par chance, les bons samaritains existent là où on ne les attend pas forcément. À l’image de cette serveuse qui « filtre nos prières, nos pleurs » et qui « nous guidera aux creux des digitales, entre l’absence et la mélancolie ».

Mais la mort rôde qui « déplie l’agenda / des silences / à la page / du jour ». Car, « ici nul / ne s’exerce / à retenir le sang / des morts qui coule / sous les herbes ». Ainsi, lors d’un retour en voiture la nuit du côté de Plestan, raconte l’auteur, « c’est la ronde des gyrophares » car « un pantin démantibulé gisait recroquevillé sur le bord de la chaussée. Ciré jaune, bottes sales… »

Nous sommes tous, au fond, nous dit Jacques Josse, des « voyageurs égarés » sur cette terre, des « arpenteurs de solitude ». Mais pourtant, en dépit de tout, quelque chose persiste à clignoter (« les feux de la côte nord ont pris possession de l’obscurité »). Le « lieu désir » existe (« loin des ruines, des épaves »). Il faut s’employer, comme le fait sans doute le poète, à « colorer les ornières », garder « des étoiles dans le cœur », comme le il le dit en pensant à cet homme dont le « cœur a lâché la joie / pour l’ombre obscure d’un midi / qui s’est teinté de noir ».

De ses premiers recueils (dont on retrouve certaines traces dans ce nouveau livre) jusqu’à ses textes les plus récents, Jacques Josse se maintient sur une ligne de crête. Il déroule une partition, reconnaissable entre toutes (faite de textes brefs et bien frappés), pour conter les heurs et malheurs de notre être ici-bas.

Vision claire d’un semblant d’absence au monde, Jacques Josse, éditions Le Réalgar (collection l’Orpiment), www.lerealgar-editions.fr, 130 pages, 13 euros, Couverture : Jean-Luc Brignola, peinture sur huile.



Jean-Pierre Boulic et Marie-Gilles Le Bars :

Tisser les couleurs du silence


Un poète et une artiste peintre. Jean-Pierre Boulic et Marie-Gilles Le Bars unissent leurs talents pour « tisser les couleurs du silence » en une trentaine de poèmes pour l’un, et autant d’aquarelles pour l’autre. Leur création relève avant tout de l’exercice spirituel, marqué par cette sensibilité chrétienne qui leur est commune.

De quoi le silence est-il le nom ? Jean-Pierre Boulic esquisse une réponse : « Trouvère de l’invisible / Il s’avance gardien des mots / Passeur des signes de la terre ». Ces signes sont reconnaissables sous la plume de l’auteur finistérien. Ils se nomment « violettes », « fusains », « sauges », « hortensias », « orges » et « l’herbe drue et verte des prairies / Où se nourrissent les anges ». Sans oublier les oiseaux et « la feuillaison de leurs chants ». Mais – une fois n’est pas coutume – rien n’apparaît ici du Pays d’Iroise, où vit l’auteur, dont il a chanté les vents hurlants et les ciels changeants dans tant de ses poèmes. Sa poésie, ici, prend une tournure plus mystique.

Cette poésie-là devient, en réalité, le lieu de la méditation. On pourrait même dire de la prière, rejoignant par là-même les intonations des écrits de Gérard Bocholier, autre poète chrétien, pour qui « l’exercice de la parole poétique aspire à provoquer un surgissement, une apparition de l’invisible ». Les mots ne manquent pas d’ailleurs, sous la plume de Jean-Pierre Boulic, pour évoquer ce surgissement. Apparaissent, au fil des pages, les mots « invisible », « indicible », « insaisissable », « enfantement », « épiphanie », « éternité »… Langage quasi-liturgique pour dire l’émerveillement d’être au monde, pour « butiner / Les couleurs du silence » car « Plus que jamais / C’est au présent / Que tout se vit ».

L’artiste Marie-Gilles Le Bars est au diapason. Présentant son travail de création, elle écrit : « La nature, la poésie et la quête du fil de vie qui nous relie tous entre Terre et Ciel, restent mes inépuisables sources d’inspiration » (comme en écho à ces vers de Jean-Pierre Boulic : « Silence / Tu vis de terre à ciel »).

Les aquarelles (abstraites) de l’artiste nous laissent envisager un monde chatoyant, empreint de plénitude, riche en couleurs, marqué par « un certain sourire sur la vie » et comme irrigué par les veines du silence. À moins que, parfois, certaines peintures circulaires ne nous ramènent aux mandalas. « Mon rôle d’artiste, c’est de faire passer des messages de paix et d’amour, perçus de façon consciente ou inconsciente, note l’artiste, afin que les gens captent la résonance de la lumière divine ». On ne peut pas mieux annoncer la couleur.

Tisser les couleurs du silence, poèmes de Jean-Pierre Boulic, aquarelles de Marie-Gilles. L’enfance des arbres, 65 pages, 20 euros.


Février 2020

Yves Elléouët : Dans un pays de lointaine mémoire

Lire et relire la poésie de Yves Elléouët. Surtout connu pour ses deux récits (Falch’un et Le livre des rois de Bretagne), il était aussi poète. Voici rassemblé, dans un recueil édité par Diabase, l’essentiel de son œuvre, marquée à la fois par ses origines bretonnes et l’influence qu’exerça sur lui le surréalisme.

« C’étaient les grandes outres du ciel / dans un pays de lointaine mémoire (…) la nuit couchée sur les troncs couchés / les bourrasques dans le cœur d’août / la pluie veuve et se traînant ». Ce pays de lointaine mémoire avec « la pierre levée des clochers » est celui dont est originaire le père d’Yves Elléouët : la vallée de l’Élorn du côté de Landerneau, plus précisément La Roche-Maurice. Le jeune Yves y passera les années d’Occupation chez sa grand-mère paternelle, avec sa tante et son oncle Yves. Il y retournera régulièrement dans les années qui suivirent (celles d’une courte vie puisqu’il mourra à 43 ans en 1975). « Je suis d’Armorique cette péninsule barbare // où les eaux de la terre crèvent sa peau d’herbe et d’épines // nous Celtes ivrognes errants / et tout pleins d’amertume ».

Des lieux surgissent dans ses poèmes qui témoignent de son attachement à ce « terroir » (Pencran, Guimiliau, Argenton…) avec ses « fermes en toit de beurre » et ses « molles pluies ». Mais Yves Elléouët n’est pas un écrivain régionaliste (surtout pas !). Ce pays de lointaine mémoire, il le transfigure d’une plume qu’il a trempée dans l’encrier du surréalisme. Ce qui rend son œuvre d’une certaine manière « inclassable », même si on peut la qualifier « de Bretagne certainement », comme le souligne Ronan Nédélec dans la préface de ce livre. « Il erra dans un lieu – la Bretagne – comme dans la langue avec le désir que ces deux errances ne fassent plus qu’une », expliquait le poète Michel Dugué dans un numéro spécial de la revue Encres vives consacré à Elléouët en janvier1983.

Voilà donc un poète « de Bretagne », mais aussi de Paris où il vivra et travaillera. D’abord dans les métiers de l’imprimerie avant de se consacrer à l’écriture et à la peinture (il épousera en 1956 Aube la fille d’André Breton). Quelques uns des ses poèmes seront publiés de son vivant sous le titre La proue de la table (éditions du soleil noir, 1967). Mais il faudra attendre 1980 pour que paraisse Au pays du sel profond (éditions Bretagnes) puis Tête cruelle (éditions Calligrammes, Quimper 1982). Les poèmes de ces deux recueils avec quelques inédits sont aujourd’hui réédités sous le titre Dans un pays de lointaine mémoire.

À la sortie du livre Au pays du sel profond, le poète et journaliste Xavier Grall avait parlé, dans le quotidien Le Monde, à propos des poèmes de Yves Elléouët, de « scènes surréalistes », de « petits tableaux crépusculaires », de « voyances brèves ». On en retrouvera deux ans plus tard dans Tête cruelle.

Des scènes surréalistes ? Il suffit de lire ces premiers vers du poème intitulé Limericks : « une angélique ingénue de Toulouse / buvait du gin en tondant la pelouse / un crocodile survint qui lui mangea un pied ».

Des petits tableaux crépusculaires ? Il y en a dans le poème intitulé Pencran : « petit café-tabac / je m’y vois jadis lamper du vin fort / dans des grands verres / la pluie crible la vitre / on lève la tête / tout est noir / un ruban de papier tue-mouche pend dans la pénombre ».

Des voyances brèves ? Attardons-nous sur le poème « Les diables » : « au bord des routes / sur les chevaux pommelés des journées lentes / en automne / une femme noire de foudre attend / un promeneur malade ».

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On voit aussi, dans de très nombreux poèmes, circuler des figures de la mort. Yves Elléouët n’a pas connu pour rien l’ossuaire de l’enclos paroissial de La Roche-Maurice. L’Ankou (messager de la mort en Bretagne) y est sculpté dans la pierre. Il interpelle les vivants : « Je vous tue tous ». Dans un de ses textes, le poète nous dit qu’il entend les morts « monter l’escalier » et, sous sa plume, l’horloge qu’on voit dans les maisons de campagne peut devenir « un grand cercueil noirci ». Quant aux danses macabres qu’il a du entrevoir sur les murs de certaines églises bretonnes, elles lui font écrire que « tous les morts sont venus danser / autour de nous autour de nous autour de nous ». Ajoutant : « il est vrai que les morts dansent depuis des temps immémoriaux ».

Ces visions de la mort – leur côté fantastique – rejoignent son penchant pour le surréalisme. C’est le cas aussi pour la mythologie celtique, dont le « flot tumultueux » (Michel Dugué) imprègne de très nombreux poèmes. « Un certain paysage celte est ancré en lui, le constitue. C’est sa signature », souligne Cypris Kophidès dans la postface du livre. On voit ainsi, au fil des pages, surgir Tintagel ou Galway, mais aussi deux grands poètes des pays celtes : le gallois Dylan Thomas, l’Irlandais James Joyce. « Je vous vois / James Joyce / je vois votre figure multicolore ».

Si le sentiment de la mort, si la Bretagne ou si la « magie » des pays celtes imprègnent l’œuvre poétique d’Yves Elléouët, il ne faut pas oublier pour autant son aspiration à la vie sous toutes ses formes et notamment à l’amour (« l’air des falaises habitait ton visage »). Ce mélange rend souvent sa poésie déroutante mais elle nous le montre « fidèle témoin de la blessure ténébreuse de l’homme », souligne Cypris Kophidès. Et elle a joute : « Ce qu’elle dit s’échappe d’un lieu et d’un temps car elle parle de la condition humaine » 

Dans une deuxième partie du livre sont publiées les lettres d’une correspondance que Yves Elléouët a entretenue avec André Breton, Michel Leiris, mais aussi (lettres plus rares) avec Per Jakès Hélias, Xavier Grall, Georges Perros. Elles apportent un éclairage nouveau et inédit sur l’auteur. Il a 23 ans quand il adresse sa première lettre à André Breton en ces termes : « C’est avec le désir de me joindre à vos Mystères que je vous écris. Le surréalisme étant la seule voie menant à la Découverte. La seule lampe d’alchimiste allumée sur la nuit. Le seul guetteur sans doute accoudé aux tours de garde des siècles passés et à venir ».

Dans un pays de lointaine mémoire, poèmes et lettres, Yves Elléouët, Diabase Littérature, préface, avant-propos et notes de présentation de Ronan Nédélec, 181 pages, 19 euros.


Nicolas Rouzet : Villa mon rêve


Il vit aujourd’hui à Marseille. Mais c’est un homme du Nord. Nicolas Rouzet revient, dans son livre, sur les secrets familiaux autour de ses années d’enfance du côté de Dunkerque. Tout un univers revit sous sa plume. Il le fait sous forme de fragments, dans une prose (poétique) de belle facture.

Présentant ce livre, l’éditeur souligne qu’il accueille dans sa collection « brèche », « des textes en marge, du roman et de la poésie : récits brefs, nouvelles, proses inclassables, théâtre ». Villa mon rêve, qui donne son titre au livre de Nicolas Rouzet fait à la fois partie de ces « récits brefs » et « proses inclassables » (à forte connotation poétique) qui font l’originalité et la force de certains auteurs. On pense, en Bretagne, à Jacques Josse qui revient inlassablement dans ses écrits sur un terreau familial (et plus largement de voisinage) du côté du Goëlo dans les Côtes d’Armor.

Avec Nicolas Rouzet, on est dans le même type d’écriture mais cette fois sur le littoral de la Mer du Nord (autour d’une « villa mon rêve »), pour nous parler de destins cabossés ou de personnages qui « sortent des clous », à l’image de ce grand-père Guy qui termina sa vie dans une remise, presque aveugle. « Il jouait des lieder sur un clavier muet dont il avait peint les touches blanches et noires », raconte l’auteur. « En ces temps-là, dit-il ailleurs, nous avions pour voisin l’ingénieur Wadeck et sa sœur. Trépané, Wadeck avait perdu l’usage de la parole ».

En toile de fond de ce livre, il y a la guerre et ses désastres (« cet été-là, les crevettes énormes buvaient le sang des noyés »), le temps des compromissions ou des engagements, celui de secrets familiaux soigneusement entretenus. Voilà le pays où l’auteur voit le jour. Pays plat, pays froid, avec les cris des mouettes revenant chaque hiver « avec la même régularité, la même acuité ». Pays portant les lourds stigmates de la guerre. « Dans les jours de mon enfance, nous jouions, je me souviens comme on raclait le bitume, pour extraire de la cour de l’école des cartouches, des munitions sous le sable, sous la terre ». Et quand les petits écoliers trouvaient un tibia il s’en servaient pour faire des « passes d’armes » avant de se le faire confisquer.

Le jeune Nicolas n’arrive pas à « briser la glace de l’étrangeté du monde » dans ces « jours ternes » de son enfance. Un monde s’agite autour de lui dont il ne saisit pas tous les mystères. Des adultes, souvent brinquebalants, se fourvoient dans certaines impasses de la vie amoureuse. Ainsi nous dit-il, à propos de son père, qu’il « rencontra une autre femme au sanatorium. Elle était entièrement paralysée, seul le sourire un peu crispé sur son visage et ses yeux étaient encore mobiles. Il la trouvait très belle… »

Il faut lire Nicolas Rouzet. Sa prose acérée vise juste. Il nous parle de l’humanité comme le fait, à sa manière, le cinéaste Bruno Dumont, un autre homme des rivages austères du nord de la France.

Villa mon rêve, Nicolas Rouzet, éditions Mazette, 57 pages, 10 euros.


François Clairambault : Les anges sont transparents


« Pour écrire, il faut un cœur bouleversé », nous dit François Clairambault dans le premier recueil qu’il publie. Dans la majorité de ses poèmes – comme autant de textes écrits « sur le motif » – il nous livre une vision du monde où l’empathie se mêle à la compassion. Sans jamais se déprendre d’une forme d’émerveillement.

Comme dans les livres de Christian Bobin, il y des anges dans les poèmes de François Clairambault. Chez lui ils sont « transparents » et « contagieux ». Autant dire qu’ils sont partout. Dans le plus infime comme dans l’anecdotique. Et à la suite de Bobin affirmant que « le plus familier est tissé d’éternel », François Clairambault sait nous plonger dans les réalités les plus ordinaires en les auréolant de mystère et de merveilleux.

Dans un square, voici un homme « dans son manteau de feuilles mortes ». Dans cet autre square, des mamans tissent « des vanneries de paroles ». Sous le pont du périphérique, « une famille de carton s’accroche au mur ». Sur le grand boulevard, une femme « cuit des rissoles au feu de son petit réchaud ». Et le poète parle de sa « dînette incongrue ». Au bord de la voie ferrée, les coquelicots deviennent « gouttelettes de sang dans l’haleine brumeuse du train matin ».

François Clairambault est un homme aux aguets, traque le passage des anges à la sortie du métro, derrière la vitre d’un bistrot, à l’intérieur d’un hôpital. Il regarde une petite fille qui « course un pigeon » et voit la nuit tomber « sur des filets de jeunes dames » postées sur les trottoirs. Quand c’est la veille du printemps, il note que « les tapis volants se tiennent prêts sur les rebords de fenêtres / à côté des sous-vêtements qui respirent enfin ». Et quand il pleut, « un torrent de diamants, nous dit-il, s’abat sur le caniveau ».

Transfigurant le réel, il « repeint » sa vie « avec des gens ». Il nous parle de l’amour, d’une femme et du « grenier » de ses yeux (« Quand mes mains osent les tiennent / il n’y a plus aucune distance entre l’infini et nous »). Il nous parle de l’ami disparu et, donc, de son « cœur bouleversé ». Pour approcher ainsi le mystère de la vie, François Clairambault a su s’abreuver à certaines sources. Elles coulent en minces filets dans son recueil quand il évoque le Zacharie ou l’enfant prodigue des Écritures. « Peut-être le poème est-il l’instrument les plus approprié pour décrire ces avancées, ces retards, ces surprises de la vie spirituelle, ce voyage qui nous emmène vers une présence, si près de nous », souligne le poète Jean-Pierre Lemaire dans la préface de ce livre. Il a raison.

Les anges sont transparents, François Clairambault, préface de Jean-Pierre Lemaire, éditions L’enfance des arbres, 130 pages, 15 euros.


Les méditations d’un poète mystique anglais


Qui connaît Thomas Traherne ? Pas grand monde en vérité. Cet auteur britannique, prêtre de l’Église anglicane, n’a commencé à sortir de l’ombre qu’au début du 20e siècle. Poète mystique, il a rédigé de nombreuses méditations à connotation métaphysico-religieuse dont des morceaux choisis sont aujourd’hui publiés en France.

Contemporain de Pascal mais aussi du poète mystique allemand Angelus Silesius (1626-1677), Thomas Traherne est né en 1637 dans une famille très modeste du Herefordshire dans l’ouest de l’Angleterre. Après son ordination, il est nommé dans une paroisse proche de son lieu de naissance avant de devenir le chapelain du Lord Garde des sceaux. Il meurt en 1674 à l’âge de 37 ans. Un seul de ses écrits sera publié de son vivant (Roman forgeries) et il faudra attendra 1903 pour qu’il sorte d’une forme d’anonymat avec la publication, à Londres, de ses Poetical works.

Ses Select meditations, sorties en 1997 chez un éditeur de Manchester, font aujourd’hui l’objet d’une publication en français par les éditions Arfuyen. Elles font suite aux Centuries, recueil de courtes méditations (Arfuyen, 2011) dans lesquelles Thomas Traherne invitait à jouir de la vie et à aimer la nature. « La terre elle-même vaut mieux que l’or car elle donne fleurs et fruits », écrivait-il.

Thomas Traherne n’a rien à voir avec les mystiques détachés du monde ou du moins de l’image que l’on s’en fait. Ce que confirment ces nouvelles méditation choisies, publiées sous le titre Goûter Dieu, rédigées sous une longue période entre 1664 et 1667 (méditations où l’auteur multiplie les majuscules comme pour accentuer la solennité de son propos). « O mon Âme, marche parmi ces Arbres, Regarde ces étoiles, Admire ces Cieux, ils sont le Pavé sous tes pieds. Et le soleil lui-même est fait pour te servir, allonge-toi le long de ces Doux Ruisseaux et repais-toi de ces plaisants Pâturages ». Ailleurs il écrit : « Sage et Saint doit être l’homme envers toutes les créatures du Ciel et de la Terre ». Des propos d’un « écologisme » de bel aloi qui détonent dans le contexte de l’époque.

Mais ce ne sont pas les seuls propos à détonner. Thomas Traherne prend d’autres libertés, notamment avec tout ce qui touche à la notion d’éternité. « Parce que Dieu est en chaque Instant, toute l’Éternité peut-être Perçue à chaque instant », écrit-il. En préfaçant ces méditations, Magali Jullien rappelle que « Hobbes ralliait les scolastiques pour leur conception de l’éternité en tant que séparée du temps ». Pour Traherne, poursuit-elle, « cette dualité est dépassée, car le temps ne peut être pensé indépendamment de l’éternité et le concept d’éternité s’il n’était pas articulé à l’idée du temps serait vide et inutile ».

Voila qui constitue bien la singularité de Traherne et qui justifie, entre autres, que l’on s’intéresse à cette pensée « d’avant-garde » assortie de recommandations et d’exhortations de bon sens (« l’Amour de l’argent est la Racine de tous maux », « La Tempérance dans l’Expression est l’Art qu’il faut adopter parmi les fils des hommes »). Thomas Traherne avait un art de vivre élémentaire qu’il résume en ces termes : « Ici un aphorisme, là un Chant ; ici une supplique, là une Action de Grâce. Ainsi étoilons-nous notre chemin vers le Ciel ». L’Église anglicane l’a fait saint.

Goûter Dieu, méditations choisies, textes choisis, traduits de l’anglais et présentés par Magali Jullien, éditions Arfuyen, 240 pages, 17 euros.


Janvier 2020


Ainsi parlait Etty Hillesum, déportée à Auschwitz

Jeune juive hollandaise, Etty Hillesum est morte en déportation à Auschwitz le 30 novembre 1943 à l’âge de 29 ans. Elle est l’auteure de carnets et de lettres dont un florilège est réuni dans un ouvrage qui met en valeur l’influence exercée sur elle par l’œuvre du poète Rainer Maria Rilke.

Le destin particulier d’Etty Hillesum n’en finit pas de susciter analyses et commentaires. Voilà une jeune femme qui, deux ans après l’invasion de son pays par les nazis en mai 1940, se met – à ses risques et périls – au service des personnes placées au camp de transit de Westerbork. Quand elle-même sera déportée, elle emportera dans son sac à dos la Bible, un dictionnaire russe (sa mère avait fui les pogroms russes en 1907) mais aussi Le livre d’heures de Rainer Maria Rilke.

En présentant et en choisissant des extraits de ses écrits (288 fragments au total), Gérard Pfister note que « c’est cette qualité d’attention au monde extérieur comme au monde intérieur, c’est cette gravité qu’Etty a apprises de Rilke et intégré à sa manière d’être ». Il ajoute : « chez Rilke, Etty a appris l’acceptation du monde tel qu’il vient et la capacité de le voir vraiment, en ce qu’il a toujours de « beau » et de terrible ». Ce qui fait également dire à Gérard Pfister que « bien des attitudes d’Etty (…) peuvent plus aisément trouver leur grille de lecture dans la vision du monde rilkéenne que dans des influences religieuses, qu’elles soient juives et chrétiennes ».

On comprend mieux que la jeune Etty, au plus profond de cette détresse qu’elle côtoie au camp de transit, ait pu ressentir l’œuvre de Rilke comme un phare dans la nuit, comme une étoile qui vous guide vers d’autres horizons. « Et de quoi, écrit-elle, peut-on bien parler quand on se retrouve avec tant de soucis et de responsabilités sur quelques mètres carrés de lande grillagée dans la plus pauvre des provinces de Hollande ? De Rainer Maria Rilke, bien sûr ! ». Etty voit en Rilke « une tendresse qui s’enracine dans un terreau originel de force et de rigueur vis-à-vis de soi-même ». Elle veut lire Rilke « tout entier », « l’intégrer » en elle, s’en « dépouiller » puis vivre de sa « propre substance ».

Il y a dans ce livre de pensées, méditations, réflexions, bien d’autres considérations de sa part sur la vie et le monde : la nécessaire émancipation de la femmes (« peut-être la femme n’est-elle pas encore née en tant qu’être humain »), le refus de l’esprit de système, l’importance de la poésie (« un vers de poésie est une réalité de même grandeur qu’un ticket de fromage ou des engelures »), l’art d’économiser ses mots (« que chaque mot soit une nécessité »), une nouvelle approche de Dieu (« une chose m’apparaît de plus en plus clair : ce n’est pas toi qui peux nous aider, mais nous qui devons t’aider »)…

Etty Hillesum renverse les perspectives. Ses pensées sont plus que jamais à méditer en ces temps de chaos. « Toutes les catastrophes procèdent de nous-mêmes », estimait la jeune femme.

Ainsi parlait Etty Hillesum. Dits et maximes de vie choisis et traduits du néerlandais par William English et Gérard Pfister, édition bilingue, Arfuyen, 180 pages, 14 euros.


Bernard Perroy et Nathalie Fréour : Un rendez-vous avec la neige

Les poètes aiment la neige. Elle abolit tout, elle restaure le silence, elle nous offre un autre regard sur le monde. Et nous invite au dépassement. Bernard Perroy nous le dit en une vingtaine de poèmes, accompagnés par onze pastels de l’artiste nantaise Nathalie Fréour.

« Il a neigé tant de silence ». Bernard Perroy, poète né à Nantes mais vivant aujourd’hui en Sologne, cite en exergue de son livre le titre d’un recueil de Gilles Baudry (Il a neigé tant de silence, éditions Rougerie, 1985). Chez celui-ci, moine-poète de l’abbaye bénédictine de Landévennec comme chez Bernard Perroy, frère consacré à la communauté catholique des Béatitudes, il y a la même approche du silence. « En nous hiberne le silence, il nous allège », écrit Gilles Baudry. « Royaume du silence,// tu nous éveilles, tu nous interpelles », souligne Bernard Perroy qui, dans son recueil, fait de la neige le vecteur exclusif de ce silence. Une neige, qui au-delà du silence, nous renvoie à la « pureté » et à une « immobile clarté ».

Car les pouvoirs de la neige, sous sa plume, sont immenses. Ceux « d’effacer », « d’abolir », de « voiler ». La neige, dit encore Bernard Perroy, nous « sacre », nous apprend la patience, « éponge notre solitude », « nous met au large ». Propos métaphoriques sur les pouvoirs (insoupçonnés) d’un phénomène météorologique. Car il s’agit bien, dans ces poèmes, de signifier ce que la neige nous dit d’une forme de transfiguration voire de résurrection.

Empêtrés dans « les peaux mortes de nos âmes », dans « nos aspérités et nos lèpres », « nos cendres et nos scories », nous sommes invités par le poète à « dépasser nos peurs », à surmonter « les tumultes du cœur » et « notre solitude ». Il y a au bout du compte, dans la neige de Bernard Perroy, quelque chose qui relève de cette manne céleste, immaculée, seule à même de rassasier nos « cœurs mendiants ».

Pour accompagner cet appel, les pastels de Nathalie Fréour apportent ce qu’il faut de douceur et de légèreté même si les silhouettes d’arbres morts, dans un paysage de neige, sont là pour mieux souligner toutes ces « peaux mortes » appelées à sécher pour laisser place à de nouvelles floraisons.

Préfaçant un précédent ouvrage de Bernard Perroy (Petit livre d’impatience, éditions Le Petit pavé, 2011), le poète Pierre Dhainaut écrivait : « Bernard Perroy nous donne à lire ces empreintes à peine marquées qui nous disent qu’un enfant est passé dans la neige ». Ce sont ces empreintes-là que le poète a laissées sur les pages immaculées de son nouveau recueil.

Un rendez-vous avec la neige, poèmes de Bernard Perroy, pastels de Nathalie Fréour, éditions L’enfance des arbres (2, place vieille ville, 56700 Hennebont), 50 pages, 13 euros.
Bernard Perroy publie par ailleurs Paroles d’aube dans la nuit (éditions La Porte)


Yvon Le Men et Simone Massi : Les mains de ma mère

Les poèmes racontent-ils des histoires ? Oui, à coup sûr, sous la plume d’Yvon Le Men. Surtout quand ces poèmes parlent de l’enfance et racontent des aventures familières. Le poète breton s’associe pour le dire au grand dessinateur italien Simone Massi.

Courir à perdre haleine sur la plage, jeter des bouteilles à la mer (avec, de préférence, un message d’amour à l’intérieur), s’approcher des oiseaux, regarder la lumière des phares clignoter la nuit sur la mer… Autant de petites « aventures » que tant d’enfants (surtout autrefois et plus particulièrement en Bretagne) ont bien connues. Ces aventures avaient déjà été publiées dans deux des trois tomes de l’autobiographie poétique d’Yvon Le Men (Une île en terre en 2016 et Le poids d’un nuage en 2017, aux éditions Bruno Doucey). Les voici réunies en forme de best-off dans la collection Poes’histoires chez le même éditeur. Ne boudons surtout pas notre plaisir de lire ou relire ces textes poétiques (destinés à tout public) dont le dénominateur commun est l’enfance.

Si les mains d’une mère donnent le titre à ce livre, c’est parce qu’elles renvoient à une mère dont le poète a pris les mains « le jour où ses yeux se sont ouverts / une dernière fois ». Amour filial, retour sur « l’île » de parents aimés et aimants « quand les voyelles / pas si nombreuses / poussaient les consonnes / jusqu’au bout de leurs phrases / de leurs chants ». Et puis, le temps passant, la famille s’élargit jusqu’à ces « inconnus mais pas étrangers » que le poète rencontrera en Castille, en Finlande, au Danemark « le jour de Noël », à Bamako « le jour de l’Aïd », et dans tant d’autres pays.

Qu’il soit en Bretagne ou au bout du monde, Le Men conserve le regard émerveillé de l’enfance. « Nous avons regardé / à travers le vitrail / passer la mer et le ciel », écrit-il à propos d’une chapelle qu’il a visitée. « Et comme les enfants / écoutant chanter la mer / dans un coquillage // nous avons écouté / chanter les images / qui trempaient leurs couleurs / dans l’eau profonde du ciel ».

Les très beaux dessins de Simone Massi, célèbre dans le monde du cinéma d’animation, apportent une touche particulière à ce recueil. On voit un enfant sous le regard des adultes, tenant ici la main d’un père, absorbé ailleurs par la lecture d’un livre ou levant des yeux vers le ciel… Dessins en noir et blanc ponctués, à l’occasion, d’une petite touche de couleur : l’orange d’une orange dans la main, le rouge d’un rouge-gorge posé sur la tête. Magnifique !

Les mains de ma mère, Yvon Le Men, Simone Massi, éditions Bruno Doucey, collection Poes’histoires, 63 pages, 12 euros.


Brigitte Maillard : Il y a un chemin

« Il y a un chemin dont le cœur porte le secret ». Brigitte Maillard propose dans le cinquième recueil qu’elle publie, un florilège de poèmes, méditations, aphorismes sur « l’épaisseur des jours » et sur l’art de réapprendre à vivre en dépit de tout. Et notamment de la maladie.

Dans un précédent recueil, Brigitte Maillard nous avait fait prendre le chemin vers la mer, du côté de la baie d’Audierne (La simple évidence de la beauté, éditions Monde en poésie, 2019). Elle nous propose aujourd’hui d’emprunter un autre chemin, celui de la vie intérieure, même si, en toile de fond, on continue à entendre vibrer « le chant ivre de la mer » et « l’humeur salée des jours ».

L’auteure nous dit avoir « traversé une longue période de maladie et, par ce chemin », avoir « commencé à parler à la rivière, chanter avec l’oiseau, rafraîchir la pluie ». Oui, c’est un regard lavé sur la vie qu’elle nous propose ici, avec un retour à ce qu’il y a de plus élémentaire : « Il y a peu de choses à savoir en ce monde, écrit-elle. Si peu. Le chant de l’oiseau, le clapotis des vagues et le mouvement des êtres ».

Brigitte Maillard nous invite à « nous ressourcer, nous relier au chant du monde ». Ce chant, dit-elle encore, est « celui de la grande fontaine » parce qu’il s’agit de « revenir à la source », de « vivre au présent, vivre sans retenue ».

La lisant, on pense à ces vers du poète iranien Sohrab Sepehri : « La vie n’est point vide : / Il y a aussi la tendresse, la pomme et la ferveur de la foi / Et, oui ! / Il faut vivre tant que demeurent les coquelicots ». Comme en écho, Brigitte Maillard vante « la nature aux pommiers sauvages » et le vent qui « chante son air limpide ». C’est la même ivresse qui entoure ses textes. Ce qu’il faut, dit-elle encore, c’est susciter « la grâce » pour défier «  a bêtise humaine et sa gloire souveraine ».

L’auteure reste confiante même si « nous sommes comme des enfants apeurés ». Il y a un chemin qui mène vers une forme de délivrance. « Aujourd’hui je souffle et l’horizon ne se dérobe plus ».

Il y un chemin, Brigitte Maillard, éditions Librairie-galerie Racine, 60 pages, 15 euros




Décembre 2019

Eaux intérieures : un hymne à la rivière

Une photographe et un poète à l’unisson pour nous parler de nos rivières bretonnes. La photographe s’appelle Aïcha Dupoy de Guitard. Elle vit en presqu’île de Crozon. Le poète est Gilles Baudry. Il est moine bénédictin de l’abbaye de Landévennec. L’album qu’ils proposent aujourd’hui a été conçu à l’occasion des 50 ans de l’association Eaux et Rivières de Bretagne qui considère leur travail artistique comme une « contribution bien nécessaire à la préservation des droits de la rivière ».

Aïcha Dupoy de Guitard et Gilles Baudry avaient déjà collaboré dans un ouvrage consacré à l’arbre (Matin des arbres, 2017). Les voici à nouveau de connivence dans un livre qui « met en valeur, dans l’écrin le plus sobre et le plus simple, ce que nous avons de plus précieux. Cela qui nous concerne de la manière la plus urgente : la source secrète de nos vies », note Jean Lavoué dans la préface.

Nous voici, en effet, remontant à la source grâce à de somptueuses photographies ayant pour cadre les boucles de l’Aulne (du côté de Trégarvan ou de Landévennec), la vallée de l’Ellé, les gorges du Corong, les chaos du Huelgoat, les étangs ou marais des Monts d’Arrée. Paysages de légende d’une Bretagne intérieure d’où surgit, de ci de là, la figure d’une nouvelle Dame du lac à la robe immaculée et à la chevelure flamboyante. « En contrebas scintille / la rivière d’argent / où flotte / en rêve / l’ombre blanche des fées », note le poète. Le Huelgoat – car c’est de ce lieu dont il s’agit – n’est-il pas, en effet, l’autre (ou la vraie) Brocéliande du cycle arthurien ?

N’utilisant aucun trucage, aucun filtre, aucun adjuvant, la photographe nous introduit dans un monde exubérant où dominent cascades bondissantes, feuilles mortes flottant sur l’eau et mousses chapeautant les rochers. Monde élémentaire (presque primitif) où les maigres signes de vie animale ou végétale nous ramènent comme aux premiers temps de la Création (« Il y eut un soir, il y eut un matin… »). Voici le têtard, l’araignée d’eau, la libellule. Voici la plume qui signe la présence de l’oiseau. Voici la crosse de fougère, le panache de la linaigrette, la renoncule d’eau, le jonc, l’orchidée. Voici les bulles sur l’eau, l’eau irisée, les ronds dans l’eau. « Frisson de l’onde // les libellules / ne sont rien d’autre que / ce battement de cils // de la rosée », écrit Gilles Baudry en posant son regard « sur le miroir immobile des eaux / et sa mémoire baptismale ».

Car, oui, l’eau nous ramène immanquablement à la cette Vie donnée en abondance. Vigueur de la chute d’eau, transparence de son cours, éclat de sa lumière… La cascade impétueuse comme le ruisseau nonchalant dans la prairie disent tout de nos « eaux intérieures » car « syllabe par syllabe l’eau / épelle mot à mot / l’alphabet de nos pas ».

En associant la photo et le poème, c’est une « ode à l’inaperçu » que célèbre ce beau livre. Et le moine-poète est là pour nous rappeler que « la prière n’est jamais loin / de la lumière / qui marche sur les eaux ».


Eaux intérieures, Aïcha Dupoy de Guitard et Gilles Baudry, préface de Jean Lavoué, 144 pages, 29 euros (Livre disponible dans quelques librairies ou à commander en consultant le site https://aicha.photos. 7 euros de port).


Jean-Claude Albert Coiffard : En ma mémoire obscure

Quelle est cette « mémoire obscure » dont parle le poète Jean-Claude Albert Coiffard ? Est-elle si obscure que cela car elle ravive plutôt des souvenirs lumineux de l’enfance ?

Autant de « petits univers » situés en Basse-Loire, du côté de Nantes et de Paimboeuf, revisités ici dans un « lyrisme puissant et sobre », comme le note dans la préface Marie-Laure Jeanne Herlédan.

Parler de la poésie de Jean-Claude Albert Coiffard, c’est d’abord évoquer les accointances qu’elle a avec celle de poètes qu’il admire : René Guy Cadou, Marie Noël, Francis Jammes…

Nous sommes ici dans une écriture attentive à tous les frémissements de la vie, restitués sobrement, sans afféterie, avec un penchant naturel pour l’empathie. Oui, Coiffard fait partie de ces auteurs ayant la « fraternité au cœur » (comme le dit Jean Lavoué à propos de Cadou dans le livre qu’il vient de publier sur le poète-instituteur de Louisfert). Ses frères en écriture sont d’ailleurs du même pays que lui. Ils s’appellent, par exemple, Yves Cosson ou Claude Serreau. À propos de ce dernier le poète nantais parle d’un homme dont le « regard nous sourit / dans le ciel de Bretagne / sous une pluie de mots / annonçant le soleil », d’un homme qui « connaît la lumière / qui brillait à Louisfert sous la lampe du cœur ».

Coiffard et tous ces auteurs qu’il évoque sont, peu ou prou, acteurs ou héritiers de L’École de Rochefort, ces poètes si familiers de jardins « où des essaims de roses / bruissent de souvenirs », si proches « des prairies / aux sources vagabondes » ou encore des plages « aux reposoirs d’écume dressés dans la lumière ». Jean-Claude Albert Coiffard, qui écrit ces mots, est bien dans cet héritage-là. Évoquant Jacques Taurand, il écrit : « Mon cher Jacques / tu me lisais Manoll / me parlais de Cadou ».

Quand on est dans cette fraternité d’écriture, on peut se contenter de noter, dans un carnet de croquis, ces simples mots et en faire un poème : « Le rouge-gorge / une tache de sang », « Le rossignol / la gorge de l’aube ». Ou encore : « En ma mémoire obscure / une lampe pigeon / survole mon enfance ».

Ce qui n’empêche pas le verbe, parfois, de monter en puissance quand il s’agit d’évoquer un pays aimé : « Mon île / ma croyance bleue », « Ma terre / aux clairières votives / et aux bois envoûtés / par les cris des corbeaux ». On croit entendre le Xavier Grall de Solo en sa terre marine de Bossulan. Mais le poète nantais revient, inlassablement, au territoire de l’enfance. C’est cette enfance « obscure » qui illumine tout ce recueil, telle cette lampe que le jeune Coiffard cherchait avec ardeur « lorsque de lourds volets se fermaient sur les songes » alors que « les braises de la nuit / étaient encore brûlantes ».


En ma mémoire obscure, Jean-Claude Albert Coiffard, Des Sources et des Livres, 85 pages, 15 euros. Le livre peut être commandé directement à l’éditeur Des Sources et des Livres, 2 rue de la Fontaine, 44410 Assérac (3 euros de port)


Le Carnac de Marie-Laure Le Berre

C’est Guillevic qui lui a donné envie de parler de Carnac. La Morbihannaise Marie-Laure Le Berre (elle enseigne à Hennebont) nous livre un court recueil sous le titre sommaire de Lignes. Référence aux alignements de mégalithes dont elle parle, ici, dans un alignement de mots. Elle le fait dans un langage épuré, « juste ce qu’il faut pour que le vers sonne à la manière d’une pierre frappée », note le poète Jean-Michel Maulpoix dans la préface.

Le recueil de Marie-Laure Le Berre est poids plume. À la mesure (si l’on peut dire) des poids lourds que sont les mégalithes de Carnac. Car pour parler avec justesse de ce qui pèse dans l’histoire et aussi dans l’imaginaire des hommes, il faut sans doute alléger au maximum son discours. Sans oublier que Carnac est un « objet » poétique que l’on se doit d’aborder avec circonspection. « À Carnac, derrière la mer / la mort nous touche et se respire / jusque dans les figuiers / ils sont dans l’air / les ossements / le cimetière et les dolmens sont apaisants », écrivait Guillevic.

Plus près de nous, le Breton Jacques Poullaouec a aussi pris le parti de l’épure en recourant au haïku pour dire ce qui le saisissait en parcourant ce site (Haïku des pierres, illustrations de Pierre Converset, Apogée, 2006). Marie-Laure Le Berre, elle-même, est dans l’esprit du haïku quand elle écrit : « Un tracteur une 4L bleu nuit / la pie sur la crête d’un menhir / un chardonneret / et la lande // Carnac ».

Mais son petit livre entend, avant tout, creuser un mystère (« Pourquoi êtes-vous là, menhirs ? »). Pourquoi, en effet, le poète n’aurait-il pas aussi cette préoccupation ? Et pas seulement les (pré)historiens qui continuent à s’interroger sur la signification profonde des mégalithes. « Quand on va à Carnac / il y a des questions qui se posent / La pierre connaît la réponse / mais elle ne dit rien / Elle méduse », souligne Marie-Laure Le Berre. « L’homme peint / Il peint des menhirs /mais il n’en peint pas le cœur / C’est de chant qu’il est fait le cœur // À toi de le percer », ajoute-t-elle.

Le poète ne percera sans doute pas le mystère. Mais qui le percera un jour ? Alors l’important est de continuer à contempler ces alignements portant « lichen sur la peau » et « dedans l’âme du peuple breton ». Ce qui n’empêche pas de froncer les sourcils quand la désinvolture s’accorde ici droit de cité. S’adressant aux visiteurs intempestifs, Marie-Laure Le Berre écrit : « Quelle idée avez-vous tous / de courir entre les pierres ? / Le feriez-vous dans vos cimetières ? » Envahisseurs parfois encombrants, ceux de notre temps prennent la suite d’autres occupants des lieux. Allusion discrète à l’armée de César dont on imagine le bivouac dans ces lieux au temps de la guerre contre les Vénètes. « Les grandes armées sont là / devant les colonnes de pierres // Le choc de leurs aciers ». Pour l’heure, sous des cieux qui demeurent incertains, « la pierre frissonne / mais elle tient bon ».


Lignes, Marie-Laure Le Berre, Polder 182 (publication des revues Décharge et Gros textes), 50 pages, 6 euros.


Le haïku face au changement climatique

Axé par définition sur la nature et le passage des saisons, le haïku est un genre poétique particulièrement « exposé » au changement climatique. L’essayiste et auteur brestois Alain Kervern le montre dans un essai original qui révèle comment le poète japonais, auteur de haïkus, peut aujourd’hui devenir un véritable lanceur d’alerte.

Dans le haïku classique ou néo-classique (poème bref de trois vers, concret, saisissant une émotion fugitive), ce que l’on appelle les « mots de saison » sont primordiaux. Le poète les puise dans un Almanach qui répertorie les mots accolés à telle ou telle saison (à titre d’exemple : le cerisier pour le printemps, le coucou pour l’été, la lune pour l’automne, la neige pour l’hiver). Il serait inconvenant ou incongru d’utiliser un mot qui ne correspond pas à une saison précise.

Mais aujourd’hui, avec le dérèglement climatique en cours et avec les menaces qui pèsent sur la biodiversité (liés notamment à la pollution, à l’urbanisation effrénée ou aux industries), certains « mots de saison » ne trouvent plus leur place dans les saisons qui les concernent. On assiste à un « écart entre le contenu de l’Almanach et la situation réelle », note Alain Kervern. « Les repères anciens peuvent être brouillés ». Il cite le cas du repiquage du riz avancé ou retardé en fonction de l’arrivée de hausses de température. Le réchauffement climatique provoque aussi le déplacement de certaines espèces animales. Le cas, par exemple, de la « cigale des ours », originaire du sud de l’archipel nippon, qui aime les températures élevées mais tend désormais à investir des espaces urbains plus au nord.

Autant dire que l’auteur de haïku, parce qu’il est sensible par définition aux phénomènes naturels et météorologiques, devient en quelque sorte la vigie ou le guetteur de tous les dérèglements en cours (et cela dépasse donc la seule question des « mots de saison »)

« Les yeux tournés vers l’île
où se déchaînent les cigales
le bébé apeuré »
Kurita Setsuko

« Tant de produits chimiques
se dissolvent en nous
vaporeux nuages des cerisiers en fleurs »
Motomiya Tetsurô

« Au fond de la nuit
s’éteignent l’une après l’autre
les lucioles pour toujours »
Hosomi Ayako

Car les lucioles ont tendance à disparaître à cause de la prolifération d’éclairages artificiels.

Ce rôle d’avant-garde du poète justifie-t-il pour autant que l’écriture de haïkus devienne en quelque sorte un acte militant. Pas certain, estime le haijin japonais Yasushi Nozu que Alain Kervern a sondé sur le sujet. Selon lui, « il est difficile et même contradictoire de s’inspirer en poésie » du thème du dérèglement climatique. Pourquoi ? « Parce que composer des haïkus sur ce thème, c’est exhaler une douleur plus qu’exprimer une émotion littéraire ». Yasushi Nozu note aussi que dans le haïku on transmet une émotion au lecteur « de façon indirecte ». Il rappelle qu’un bon haïku fonctionne « de façon allusive » (en contradiction avec un affirmation tranchée).

Alain Kervern tranche un peu lui-même le débat en prônant une forme de nouvel humanisme. « La menace de bouleversements à venir, écrit-il, nous apprend à vivre chaque instant avec une ferveur parfois oubliée » et « avec une attention plus vive à la fragilité et l’impermanence de ce qui nous entoure ». Parole de sage (breton) qui connaît sur le bout des doigts le rapport subtil que les poètes japonais entretiennent avec la nature.


Haïkus et changement climatique. Le regard des poètes japonais. Alain Kervern, Géorama, 98 pages, 12 euros.




Octobre novembre 2019

Quand Lorand Gaspar correspondait avec Georges Perros

Le poète Lorand Gaspar est décédé le 9 octobre dernier. Il avait 94 ans. Cet immense auteur avait correspondu pendant une douzaine d’années avec Georges Perros. Leur correspondance, publiée à Rennes par les éditions La Part Commune, avait pris fin en 1978, année du décès de Georges Perros à l’hôpital Laënnec de Paris.

Dans les années où se déroulent leurs échanges épistolaires, Lorand Gaspar réside à Jérusalem puis à Tunis. Georges Perros à Douarnenez. Le premier est médecin-chirurgien. Le deuxième est lecteur de manuscrits à la NRF (Nouvelle Revue Française). Une même ferveur les réunit autour de la littérature. Tous deux sont écrivains et poètes.

Enflammé par les écrits de Perros (La vie ordinaire, Papiers collés…) c’est Gaspar qui lance cette correspondance. « Une solitude fermement occupée, reliée à l’extérieur et jalouse d’elle-même, aux confins d’une communion souhaitable… ». Voilà leur point commun. C’est Perros qui le note lui-même dans un courrier du 5 janvier 1967.

Cet échange de douze années va tourner autour de leurs goûts littéraires respectifs, leurs problèmes de manuscrits, leurs démêlés avec les comités de lecture de certains éditeurs… En toile de fond, pour Lorand Gaspar : la magie du désert et du Maghreb, les voyages, mais aussi la guerre entre Israël et les pays arabes. « Ce qui se passe ici et dont l‘Occident n’est point informé est souvent assez moche (très même) pour les Arabes » (lettre du 17 juillet 1967). En toile de fond pour Perros : les fins de mois difficiles malgré les cours à la fac de Brest, les soucis familiaux, la maladie qui s’insinue (le cancer de la gorge), l’air du temps à Douarnenez. « Vous me demandez ce que je fabrique en Bretagne. Vous avez quitté Paris pour le Sud-Est lointain. J’ai fait de même pour l’Ouest, ce Finistère m’ayant toujours travaillé la peau » (lettre du 17 février 1966)

Au fil des années, l’amitié s’approfondira. Perros, le faux anachorète, fera même le voyage de Tunis pour rencontrer Gaspar. Leur échange de lettres titillera, de bout en bout, le pessimiste Perros et contribuera, à certains moments, à le tenir debout. C’est là toute la mystérieuse alchimie de cette correspondance, brillamment annotée par Thierry Gillyboeuf, qui nous révèle deux hommes pas ordinaires emportés dans les turbulences de « la vie ordinaire ». Et comment ne pas être sensible aux propos lucides (et prémonitoires) de Lorand Gaspar dans une lettre du 12 février 1971 où il évoque les Papiers collés de Perros : « Je dis que c’est un chef-d’œuvre qui pourrait être découvert dans cinquante ans si on ne savait pas que les hommes ne sauront plus lire dans cinquante ans, à condition que la vie existe encore sur la planète ». 1971-2021 : nous y sommes presque.

Correspondance (1966-1978), Georges Perros/Lorand Gaspar. Introduction de Lorand Gaspar, éditions La Part Commune 2001 puis rééditions, 256 pages, 15 euros.


Bluma Finkelstein : La dame de bonheur

Bluma Finkelstein demeure un poète encore méconnu. On peut pourtant dire d’elle qu’il s’agit d’une voix majeure de la littérature israélienne francophone contemporaine. Son livre La petite fille au fond du jardin (Diabase, 2000) a profondément touché de nombreux lecteurs et elle a été, en 2019, lauréate du prix international Benjamin Fondane. Avec sa Dame de bonheur, elle continue à nous enchanter.

Mais qui est donc cette « Dame de bonheur » sur les pas de laquelle Bluma Finkelstein nous entraîne sans répit ? Quelle est cette fée qui semble l’envelopper et la protéger ? S’agit-il d’une sainte patronne ? D’un ange gardien ? S’agit-il de sa mère, cette dame à la « chevelure noire enroulée en nattes autour de sa tête » ? Ne s’agit-il pas, plutôt, de Bluma Finkelstein elle-même sous les traits d’une enfant radieuse quand « tout brillait » et que « les rosiers changeaient leurs épines en épices d’Orient » ? Oui, nous dit le poète, l’enfance est cette « divine escale sur le versant éclairé de l’existence » à une époque de la vie où l’on croit « presque à l’immortalité ».

Vert paradis de l’enfance, donc, ce « temps des mythes et des histoires heureuses où tout finit bien », avec ses « printemps embaumés » et ses « orangers en fleurs, ses « rayons du soleil plus sucrés que le vin de Cana ». Mais plus dur, on le sait, sera la chute. « Pourquoi après le ciel radieux, cette « avalanche de neiges grises »  et ces routes « inondées du sang des innocents » ?

Alors pour faire face, Bluma Finkelstein sort sa « grammaire de survie ». Elle s’arc-boute sur un mot-clé : la connaissance. « Le bonheur est l’effet de la connaissance, écrit-elle, c’est là que Dieu respire ». Ailleurs, elle dit : « Ne te dépêche pas d’arriver, apprends » ou encore ceci : « cherche au lieu de courir ». Autant d’injonctions dans un monde qu’elle sent marquée par la montée des périls, par toute cette « chair brûlée / sur la terre des promesses ».

Le poète est là, à l’heure où l’on parle plutôt de murs et de frontières, de « routes vaines qui s’enfoncent dans les souterrains », le poète est là pour « créer des ponts ». C’est sans doute à cette condition que la dame de bonheur pourra retrouver, un jour, droit de cité.

La dame de bonheur, Bluma Finkelstein, éditions Diabase, 80 pages, 10 euros.


Janine Modlinger : Pain de lumière

Elle dit du poème qu’il « ensemence le monde » et qu’il « chante parfois / l’herbe au bout / d’une ruelle ». Janine Modlinger sait porter notre regard ailleurs. Et quand elle parle de Hölderlin (« O, poète, O mien ») elle dit de lui qu’il « sut porter la lumière » et la garder « près de la Source ». C’est de lumière dont il s’agit, aussi, dans son nouveau livre.

Janine Modlinger nous livre donc aujourd’hui son Pain de lumière. Elle nous le débite en fines tranches (comme on le ferait d’un mets amoureusement cuisiné) car ses poèmes, en effet, ont la forme de très courtes respirations aux allures de méditations, voire de prières. La lumière les inonde, lumière « drue », lumière « qui foudroie », lumière qui « continue de flamboyer ».

Janine Modlinger est là pour nous parler du feu qui couve sous la cendre, de la promesse d’une vie gagnée sur toutes les formes de lassitude ou de résignation. Gagnée, aussi, sur la mort avec sa litanie de « deuils / lourds comme des filets / de pêcheurs ». Elle se met donc à l’écoute de la « Source » et nous dit, au passage, ce qu’elle perçoit du chant du feuillage ou de celui de l’été.

Sous sa plume, la nuit « ruisselle/comme une aube » et un simple oiseau peut la retenir « en vie ». Janine Modlinger guette le silence et attend de chaque jour son « inépuisable moisson ». La poésie, dit-elle aussi dans la deuxième partie de son recueil, nous ramène aux premiers mots de l’enfance. Mots extirpés au désastre intime quand la mort d’une mère vient foudroyer l’enfant qu’elle fut. « Ma vie a commencé par la mort et l’absence de mots. Ma survie se fait par les mots retrouvés, offerts ». Elle dit ailleurs : « Tout l’écriture jaillit de ce regard adorant que j’ai porté sur ma mère ». D’où ce regard lucide sur l’acte d’écrire : « Futile, parce que le premier vent dispersera nos feuillets d’écriture. Grave, parce qu’aussitôt qu’elle s’adresse à autrui, la parole est la plus haute tâche de vivre ».

Janine Modlinger le dit et le redit à travers ses courts poèmes, pains de lumière sur la page blanche (« manne poétique » comme le dit son éditeur). C’est toujours le même empressement à susciter l’émerveillement , à écrire, comme elle l’affirmait déjà dans Traversée (Ad Solem, 2018), « le poème de la douleur recommencée, de la joie toujours neuve ».


Pain de lumière, Janine Modlinger, Ad Solem, 79 pages, 14 euros.


Gérard Bessière : Au seuil du silence

À 91 ans, Gérard Bessière continue à nous dire ce qui l’anime. Toujours « un peu prêtre » (comme l’a qualifié, un jour, un enfant), il nous parle de ses doutes et même de son « ignorance devant le mot Dieu ». Des figures aimées, disparues, surgissent au fil des pages comme s’il s’apprêtait déjà à les rejoindre. « Peut-être qu’à l’instant / où mes yeux s’éteindront / je verrai m’accueillir / les visages aimés ».

Gérard Bessière, qui passe aujourd’hui sa retraite à Luzech dans le Lot, fait partie de ces auteurs nés dans le giron du christianisme, devenus prêtres ou religieux, mais qui ont – peu ou prou – pris du recul avec l’institution (quand ils n’ont pas pris carrément le large comme ce fut le cas pour Marcel Légaut ou même Jean Sulivan). Ancien journaliste à La Vie et éditeur au Cerf, Gérard Bessière, lui, est l’un de ses « électrons libres » (demeurés dans l’institution) qui apportent une parole forte et neuve sur la foi, l’Église, le fait d’être chrétien.

Ses propos rejoignent, par exemple, les interrogations formulées par des auteurs comme Jean-Pierre Jossua, Gabriel Ringlet, Maurice Bellet, Jean-Yves Quellec ou François Cassingena-Trévedy, pour ne citer que quelques uns. Autant d’hommes plus attachés à creuser le message de Jésus et des Évangiles qu’à défendre à tout prix une Église au langage « fragile ou périmé » et qu’il importe de « dépoussiérer » comme le dit Gérard Bessière. Une Église qui leur semble un peu trop se crisper et ne paraît pas, à leurs yeux, répondre exactement aux attentes des hommes de notre temps. Ces convictions traversent les derniers écrits de l’auteur, comme autant de courtes chroniques ponctuées de poèmes, sous le titre Au seuil du silence.

Ce qui retient aussi l’attention dans ce nouveau livre, c’est l’approche que Gérard Bessière fait de l’existence de mondes éloignés de nous dans l’espace et que la science ne finit pas de nous révéler. Autant de sujets à lourdes interrogations pour le chrétien qu’il demeure. « L’espace et le temps où se déroulent nos vies éclatent au-dessus de nos têtes. Le ciel étoilé des soirs d’été n’est plus qu’une tenture proche. Au-delà, que d’au-delà, à l’infini ! Les religions ont été les astres qui ont guidé et guident la marche des hommes sur la terre. Le demeureront-elles ? »

Constat lucide qui, plus loin, lui fait écrire : « Les étoiles sont vouées à s’éteindre et déjà les distances interstellaires nous font ressentir le vide du ciel, mais que dire du vide, qu’est-ce que le vide ? »

Alors, au cœur du grand âge, l’homme se voit saisi de vertige. Mais s’il résiste à la peur c’est grâce au silence qui monte en lui « comme la crue de la rivière en mars ». Il peut donc rester paisible et disponible, accueillant l’inconnu, cultivant « le goût du beau et tant d’autres conduites ou réalisations qui nous élèvent ».

Au seuil du silence, Gérard Bessière, Diabase, 83 pages, 11 euros


Septembre 2019

Jean Lavoué : René Guy Cadou, la fraternité au cœur

La poésie de René Guy Cadou (1920-1951) n’en finit pas de susciter des commentaires émerveillés. À l’occasion du centenaire de sa naissance à Sainte-Reine de Bretagne, l’écrivain et poète breton Jean Lavoué – il vit à Hennebont – nous livre son Cadou intime.

La fraternité est au cœur du livre de Jean Lavoué. Auteur d’un Perros, Bretagne fraternelle (éditions L’Ancolie, 2004), il récidive en quelque sorte dans ce livre sur René Guy Cadou. La fraternité, en effet, parcourt ce livre. Fraternité de René Guy avec ses amis poètes et écrivains de l’École de Rochefort, cette école buissonnière d’auteurs en rupture avec le surréalisme et prônant le retour à la nature et à l’émotion. Fraternité avec le poète Max Jacob. Fraternité avec le Père Agaësse, moine bénédictin de l’abbaye de Solesmes. Fraternité avec Michel Manoll, le libraire nantais qui l’introduisit dans le monde de la poésie… La liste est longue.

Cette fraternité trouve sa source, estime Jean Lavoué, dans la figure quasiment « christique » de René Guy. Car si Cadou n’était pas chrétien, il avait au cœur ce Dieu incarné qu’il entrevoyait comme le frère de tous les hommes, un Dieu loin des dogmes et des pesanteurs de l’Église officielle. René Guy Cadou avait-il dans sa poche gauche une carte du Parti communiste et dans sa poche droite une médaille de saint Benoît (que lui avait offerte Max Jacob quand il lui rendit visite à Saint-Benoît sur Loire) ? On peut en tout cas l’envisager, comme le fait Jean Lavoué, nous rappelant au passage que le curé de Louisfert, où mourut le poète, lui refusa des obsèques religieuses. « Seigneur ! Me voici peut-être à la veille de te rencontrer. Il fera nuit, je serai là debout à la barrière du pré », écrivait pourtant Cadou pressentant sa mort prochaine. « Je crois en Dieu parce qu’il n’y a pas moyen de faire autrement ».

Jean Lavoué développe, à ce propos, un thème qui lui est cher et parcourt ses propres livres : celui de l’exode. Il voit dans l’œuvre de René Guy Cadou des traces de cette approche de la vie qui fut celle de Jean Sulivan, d’Etty Hillesum et de tant d’autres, notamment les mystiques rhénans, à savoir « cet exode du christianisme religieux pour mieux nous redonner sa sève dans l’intensité d’une intériorité vécue et d’une donation dans la chair du monde ».

L’auteur estime donc que Cadou a beaucoup à dire aux hommes de notre temps. Il n’hésite pas à parler, à propos de son œuvre, de « 5e Évangile destiné au monde non religieux dans lequel nous sommes entrés », car « la poésie fut pour lui cette vie entière, cette vie rêvée, cette écriture vouée à l’autre et à l’amour, à chaque instant ».

On ne peut pas, pour autant, réduire ce livre à une approche du Cadou « christique ». Jean Lavoué insiste beaucoup, au début de son livre, sur la double identité du poète : la sienne propre d’une part et, d’autre part, celle de son frère Guy décédé huit ans avant sa naissance et dont le prénom a été accolé au sien (René devient ainsi un « Re-né »). Double identité porteuse d’interrogations, lourde de sens sur le destin individuel et sur la mort. Jean Lavoué souligne également – et on ne s’en étonnera pas – le rôle éminent joué par Hélène, son « amoureuse », auprès de lui. « René se plaira d’ailleurs à signer nombre de leurs correspondances communes « Renélène »… la fusion est parfaite ».

Cette lecture particulière de l’œuvre de Cadou amène Jean Lavoué à expliciter sa démarche : « Je ne m’adresse pas ici aux spécialistes. Derrière le poème de Cadou, c’est le Poème que je cherche avant tout à faire entendre », car « il nous parle de l’Homme (…) De l’homme que nous sommes appelés à devenir ».

Ce livre n’a donc rien d’une thèse universitaire ou d’un exercice littéraire. C’est plutôt, comme le dit l’auteur, « une sorte de libre cheminement autour de ce qui révèle la destinée d’un poète dont la vie se confond avec l’œuvre : brèves comme une étoile filante dans la nuit mais suffisantes à dire l’éclat d’une existence vécue dans le déchiffrement obscur de l’énigme qui la fonde ».

Le poète instituteur René Guy Cadou est mort le 25 mars 1951. Il avait 31 ans. Des enfants de son école apportèrent des bouquets de primevères près de son cercueil.

René Guy Cadou, la fraternité au cœur, Jean Lavoué, préface de Ghislaine Lejard, postface de Gilles Baudry, avec des aquarelles de Bernard Schmitt, éditions L’enfance des arbres, 300 pages, 20 euros. Le livre peut être acheté en librairie. On peut aussi se le procurer à L’enfance des arbres, 3, place vieille ville, 56 700 Hennebont.


Poèmes choisis : Gérard Le Gouic traduit en arabe


Le poète breton Gérard Le Gouic, déjà publié dans une quinzaine de langues, voit pour la première fois ses poèmes traduits en arabe. Un choix fait par un éditeur tunisien.

Gérard le Gouic (83 ans) est l’un des auteurs de référence de la poésie bretonne contemporaine. Récompensé par plusieurs prix littéraires (dont le prix Antonin-Artaud dès 1980 pour Géographie du fleuve), continue inlassablement à publier : nouvelles, récits (souvent autobiographiques) et, bien entendu, poèmes.

Le voici traduit aujourd’hui en arabe (édition bilingue) chez un éditeur tunisien qui possède déjà à son catalogue Michel Butor, Georges Schéhadé, Lorand Gaspar, Bernard noël, James Sacré… Autant dire que Gérard Le Gouic se retrouve aujourd’hui en bien belle compagnie.

Que découvrira un lecteur arabe en lisant le poète breton ? D’abord le parfum de notre pays avec ses « vagues d’un blanc net », ses « pèlerinages de pluie », ses mouettes, ses herbages, ses pommiers, ses chevaux, sans oublier le vent, la « blonde côte plate » ou « le cap osseux au loin ». Mais Gérard Le Gouic n’est pas là pour faire couleur locale ou se faire le chantre de la Bretagne éternelle. Ce qu’il chante, en réalité, c’est la poésie elle-même. « La poésie est le seul alcool / que je me donne à boire à tue-tête », écrivait-il déjà dans un de ses premiers recueils, À la fonte des blés (Grassin, 1960). « Je n’ai rien à faire / qu’écrire un poème » lit-on dans ses Poèmes choisis. « Une heure chaque jour pour la marche, / une heure pour la poésie ».

Le Gouic s’arrime ainsi à son « bâton de solitude » et vit dans le compagnonnage d’amis ou parents disparus. « Chaque soir je salue ma mère / dans sa robe de mariée. / Au fil du temps le cadre doré / se déforme / s’élargit comme sous l’effet/d’une chaleur qui ne brûle pas ».

Un lecteur arabe notera aussi la brièveté des poèmes. Ou plutôt leur épure. Guillevic n’est pas loin, jusqu’à ces courts textes aux allures d’aphorismes à l’image de cette suite impressionniste suscitée par la vision d’un pommier. « Quand un paysage / n’est pas clos, // il manque un pommier / pour interrompre sa fuite ». Ou encore ceci : « Sans pommier une maison / ne serait pas plus supportable // qu’un puits sans poules autour, / qu’une cheminée sans oiseaux ».

Ainsi va Gérard Le Gouic. Poète en quête, poète en marche. « Ne rien posséder que l’errance / ses parcours obsolètes, / ses bagages allégés, / ne rien détenir que les adresses / approximatives de l’auberge du vent / des motels de la pluie,… ». Oui, la poésie comme viatique.

Poèmes choisis, Gérard Le Gouic, bilingue français-arabe, éditions Tawbad, 10 euros.
Pour se procurer ce recueil, deux adresses : tawbad
2931@gmail.com et Gérard Le Gouic, Le Moustoir, 29140 Kernevel Rosporden.


Guénane : Ta fleur de l’âge


Femme et poète. Guénane porte une voix originale dans la création poétique bretonne. Elle peut aussi bien nous parler de la Patagonie que des îles bretonnes mais, de recueil en recueil, elle distille subtilement des messages de sagesse. Et c’est à nouveau le cas dans son dernier livre.

Après Un rendez-vous avec la dune (Rougerie, 2014) où elle nous parlait d’un littoral familier pour mieux parler du rendez-vous qu’elle avait avec elle-même, voici qu’elle récidive avec Ta fleur de l’âge, exercice d’introspection qu’elle nous fait partager en excluant le « je » pour privilégier le « tu ».

Être dans la fleur de l’âge, nous dit le sens commun, c’est être au summum de sa maturité et de sa forme, première étape avant le déclin lié à la vieillesse. Pour Guénane – comme pour tout le monde – il y a la sensation du temps qui passe (« Tu contemples tes friches / tu souffles sur tes derniers feux »). Sensation que le poète relativise dans ces deux vers frappés du bon sens : « On ne se sent pas toujours vieux / dans les yeux d’un enfant ». Ce qu’il faut en tout cas, estime Guénane, c’est ne pas cultiver les regrets inutiles. « Ne laisse plus le passé t’étrangler / cultive une bonne entente / avec tes démons coriaces ». Ou, plus loin : « Tant que marche le ressort / contourne tes impatiences / sympathise avec ton sort ».

Mais attention aux pièges de la mémoire. « Sans rien demander / dans le noir / sournoise à l’aise / la mémoire sort du quai des brouillards / le passé dépassé rapplique /rameute ses fourmis appliquées ». Il faut garder la tête froide, nous dit le poète. « Au jeu de la mémoire / pioche ce que tu peux quand tu peux ». Sans compter qu’à la fleur de l’âge, il n’est pas vain de réveiller « les anges des sens » et même de risquer l’amour. « Il fait de gros dégâts / mais aussi de belles bonnes confitures / à la saison mûre ». Guénane a même cette formule délicieuse : « Quand les hommes vivront d’amour / elle aura disparu l’eau fraîche ».

Hymne à la vie, donc, au bout du compte (« Aimer être présent au présent sachant les lourds filets que nous traînons »). Hymne, aussi, en fin de recueil, à la poésie qui « n’a qu’une obligation / entretenir les ponts suspendus / entre vous et la vie ». Avec cette belle définition qu’elle nous propose : « Poésie / infini métier à tisser / le textile de nos vies ». Métier d’autant plus indispensable que le monde va à vau-l’eau (« tout ce progrès qui avance et défait ») avec « les ouragans des écrans déchaînés ».

Guénane avait pointé dans un recueil précédent (Ma Patagonie, La Sirène étoilée, 2017) les dérives du monde actuel, notamment écologiques. Elle le redit ici à « ta fleur de l’âge ».

Ta fleur de l’âge, Guénane, Rougerie, 60 pages, 12 euros.


Thierry Cazals et Julie Van Wezemael : Des haïkus plein les poches


Thierry Cazals a une passion contagieuse pour le haïku. Depuis plus de vingt ans il transmet sa passion pour ce genre poétique venu du Japon à des écoliers, collégiens et lycéens de toute la France. En vrai pédagogue, il détaille aujourd’hui (en compagnie de l’artiste Julie Van Wezemael) l’originalité et la spécificité du haïku. Des propos qu’il accompagne de textes de maîtres du genre mais, surtout, d’enfants qu’il a initiés à l’écriture si particulière de ce nano-poème.

Il n’y a pas de lourdeur dans le haïku. Il n’y en a pas, non plus, dans le livre de Thierry Cazals. Se mettant dans la peau d’un jardinier (de la terre et des mots), il nous entraîne dans un récit vivant et coloré, fait d’échanges et de dialogues, qu’il engage notamment avec des jumeaux, « une fille et un garçon qui passent toutes leurs vacances d’été dans le coin ». Le propos est limpide, accompagné des illustrations de Julie Van Wezemael dont le graphisme et le chatoiement de couleurs nous ramènent au meilleur des albums ou livres pour enfants.

Pas de grand discours, donc. Plutôt rappeler des règles simples. Ne pas se focaliser par exemple sur le nombre de syllabes par vers mais plutôt « communiquer une impression de fraîcheur et de légèreté ». Thierry Cazals nous le rappelle : « La beauté du haïku ne découle pas du respect des règles, mais de sa simplicité, de son évidence, de sa naturalité ». Et il cite à deux ou trois reprises ce magnifique haïku de Naojo : « La cueillir quel dommage ! / la laisser quel dommage ! / Ah ! cette violette ».

« Le haïku n’est jamais autant réussi que lorsqu’il abrite à la fois le grandiose et le cocasse, la beauté sublime et le trivial » et quand il peut aussi « mélanger douce compassion et ironie », note Thierry Cazals. Exemple ? Ce haïku de Jean Féron : « Après le mariage / le curé balaie le riz / pour ses poules ».

Au-delà des conseils avisés de l’auteur (Thierry Cazals est lui-même haïjin), on découvre dans ce livre un panel d’exercices pratiques, souvent ludiques, à réaliser en classe ou en groupe. Par exemple, apprendre à repérer lequel des cinq sens s’exprime dans tel ou tel haïku d’auteur, apprendre à écrire un haïku sans verbe, faire son autoportrait en haïku, partir des quatre mots « là où je vis » pour écrire un haïku… « Là où je vis / il y a plus d’épouvantails / que d’humains », écrivait le haïjin japonais Chasei. « Là où je vis / un volubilis amoureux / d’une échelle », écrit Thierry Cazals lui-même. « Là où je vis / mon ballon / fait rage contre le mur », écrit un collégien de Cherbourg.

Le livre fourmille de suggestions pour s’approprier ce genre poétique et Thierry Cazals ramasse au fond, dans ce livre, tout ce qu’il a expérimenté. De Lesneven à Courbevoie, d’Abbeville à Condé-sur-Sarthe, de Ploumagoar à Romorantin… « Combien d’enfants ai-je rencontrés depuis que je vais dans les bibliothèques et les écoles partager ma passion du haïku ? Mille ? Dix mille ? Plus ? ». Et Thierry Cazals, manifestement, n’a pas l’intention de s’arrêter en si bon chemin.

Des haïkus plein les poches, Thierry Cazals et Julie Van Wezemael, Cotcotcot éditions, 260 pages, une version à 10 euros et une version limitée cartonnée à 25 euros.


Quatorze intellectuels espagnols vus de Rennes


Quel lien entre des intellectuels espagnols et la ville de Rennes ? Tout simplement Antonio Otero Seco, réfugié espagnol fuyant le franquisme qui avait trouvé asile dans la capitale bretonne où il enseigna la langue et la littérature espagnole de 1952 à 1970. Un amphithéâtre de l’université de Haute-Bretagne porte d’ailleurs aujourd’hui son nom. Une série d’articles qu’il a rédigés sur des intellectuels de son pays sont aujourd’hui publiés par La Part Commune, éditeur rennais.

Antonio Otero Seco (1905-1970) était journaliste, écrivain et poète. Installé à Rennes, il collabora à la revue Iberica implantée à New-York et assura la critique de la littérature espagnole dans le quotidien Le Monde à partir de 1977. Enfin il rédigea de nombreux articles pour des journaux et revues d’Amérique latine. Il s’attacha notamment, dans la presse culturelle latino-américaine (entre 1960 et 1970) à faire connaître les grandes figures intellectuelles espagnoles de son temps, c’est-à-dire celles de la première moitié du 20e siècle.

Quatorze portraits d’intellectuels dressés par Antonio Otero Seco sont aujourd’hui présentés dans un livre édité par La Part Commune qui avait déjà publié deux livres de l’écrivain et journaliste espagnol : Écrits sur Garcia Lorca en 2013 et Écrits sur Dali et Picasso en 2016.

Ces intellectuels espagnols sont philosophes, essayistes, poètes… Il y a même un musicien, Manuel de Falla. Beaucoup d’entre eux sont issus de ce qui été désigné sous le vocable de « Génération 98 », génération de prosateurs et poètes qui se caractérisait par un refus du réalisme des époques précédentes et entendait renouer avec les fondamentaux de l’Espagne : ses paysages, son âme profonde.

Antonio Machado était de ceux-là. « Il est le poète espagnol de tous les destins, écrit Antonio Otero Seco, ou plutôt l’un d’entre eux. Sans doute le plus illustre ; mais enfin un de plus dans la longue liste des malheureux poètes espagnols de notre temps ». Parlant ainsi de Machado, il résume le sort réservé aux intellectuels espagnols par le franquisme : soit réduits au silence, soit emprisonnés, soit assassinés… Et pour beaucoup, au bout du compte, condamnés à l’exil (notamment en Amérique latine ou en France). « Oui, depuis de nombreuses années, écrire en Espagne c’est pleurer », ajoute Antonio Otero Seco. « Ou mourir ce qui peut être mieux. Ou agoniser d’amour pour la terre lointaine sous d’autres cieux qui ne sont presque jamais cléments ».

Antonio Otero Seco démontre la grande dignité de ces intellectuels bafoués par les dirigeants du pays. Il le dit d’une plume vive, alerte, révélant ses propres élans poétiques (rehaussés par la belle traduction de la Rennaise Nicole Laurent-Catrice). Au lecteur, donc, de découvrir ou redécouvrir ces intellectuels de haute volée : Juan Ramon Jimenez (« ou la solitude sans remède »), Fernando Villalon (« Poète tardif »), Leon Felipe (« pèlerin de l’exode »), Azorin (« les bras ouverts vers l’Amérique »). On découvre leur visage, leur allure grâce aux caricatures de Mariano Otero, fils de l’auteur, venu rejoindre son père en 1956 à Rennes où il est décédé au cœur de l’été dernier.

Quatorze intellectuels espagnols, Antonio Otero Seco, caricatures de Mariano Otero, traduction de Nicole Laurent-Catrice, La Part Commune, 253 pages, 17 euros.


Geneviève Le Cœur : Des ricochets jusqu’au soir


Geneviève Le Cœur exerce en tant que psychanalyste à Rennes. Mais elle est aussi poète. Une auteure « rare » car on ne lui connaît que deux recueils : Pénombre en 2004 et Comme un nuage au fond des yeux en 2011. Tous les deux chez l’éditeur Tarabuste. Voici qu’elle nous livre aujourd’hui Des ricochets jusqu’au soir au cœur d’une anthologie de la revue « Triages » publiée par Tarabuste.

Avec Geneviève Le Cœur on est constamment dans le travail de mémoire, dans le retour au sein d’un passé chargé de douleurs, de chagrins étouffés. La famille où elle naît cultive pourtant le bonheur : sept enfants « jouant, riant » dans un « jardin rêveur » « les arbres dormaient l’été ». Nous sommes peu après la Libération. La petite Geneviève vit ses premières années dans cet après-guerre peuplé de fantômes. « Au creux du berceau de son être / des morts / se tenaient / en silence » (…) « Sur le manteau troué / de la nuit / sa tête reposait ». Puis passant du « elle » au « je », ces mots : « je fus porteuse de douleurs / à peine / disparues » (…) « J’ai mis mon doigt d’enfant / dans l’œil / de vos deuils ».

La petite fille grandit, lestée d’un pesant fardeau familial. « Qui étais-tu / mon père / fascinant » (…) « voyait-il – lui – mon regard tournant sans cesse / en sa cage de détresse ? ». L’écrivain Stig Dagerman l’a dit : « Notre besoin de consolation est impossible à rassasier ». Et c’est bien le cas pour Geneviève Le Cœur qui nous le dit à mots choisis, pesés, entourés de blancs comme pour appuyer sur la touche « pause » et retrouver sa respiration, comme si un lourd héritage pesait inexorablement sur elle (« Pourquoi inconsolable / maman / j’étais ? »), au point de ne plus percevoir les signaux de la vie. « Arbres / fleurs / fruits des bois / chemins – me regardaient / la bouche close / tristes / lointains / sans contours ». Puis ce constat terrible : « Ici / en bas / mort et vie couchaient dans les mêmes draps ».

Mais il y eut, en dépit de tout, une sortie du tunnel et la possibilité d’une vie vraiment vécue. « Mon âme / longtemps / resta dormante / dans un puits // Un jour / elle en sortit / inquiète et nue / vêtue seulement de / métaphores ». C’est la poésie qui sauve (le poète Jean-Pierre Siméon dit même, dans un livre, qu’elle « sauvera le monde »). « Un poème survint (…) mes traits revinrent de leur exil », raconte Genevièce Le Cœur.

Il y eut une autre découverte : « la détresse jumelle » de la sienne « blottie » chez sa mère et une forme de retrouvailles que l’auteure avait déjà laissé entrevoir dans son précédent recueil. Tout alors devient possible. « Remettre les mots en bouche / les palper dans l’obscur / les écrire ».

Avec une telle aventure personnelle, certains écrivains auraient sans doute conçu un roman d’autofiction pour rentrée littéraire. Geneviève Le Cœur nous amène ailleurs dans une écriture épurée, effleurant le palpable, sans effets de manche, n’affichant aucune certitude, creusant le tréfonds de nos existences.

Des ricochets jusqu’au soir (44 pages), Geneviève Le Cœur, Anthologie Triages (155 pages), Tarabuste éditions, 20 euros. Six autres poètes sont présents dans cette anthologie.



août 2019

Jean-Luc Le Cléac’h : Rivages

Auteur d’une Poétique de la marche (La part Commune, 2018), amoureux des paysages littoraux, le breton Jean-Luc Le Cléac’h publie aujourd’hui une véritable poétique des bords de mer sous le titre laconique de Rivages. Il y parle de lieux, d’objets et n’hésite pas à faire état de son « humeur » et de ses « états d’âme ».

Que l’on se rassure. Si Jean-Luc Le Cléac’h a des « états d’âme » en parcourant les rivages, c’est avant tout pour exprimer son penchant pour la contemplation. Et forcément pour s’émouvoir quand la beauté s’offre à lui. Mais il n’est pas là pour nous décrire des lieux « magiques » ou des paysages « de carte postale » (Ah ! les tics de langage des médias). « Ce n’est pas le bord de mer spectaculaire, ce lieu du tragique qui m’attire, mais le littoral dans ses manifestations quotidiennes, banales. L’ordinaire, voire l’infra-ordinaire, plutôt que l’extra-ordinaire », affirme-t-il d’entrée.

On ne doit donc pas s’étonner qu’il nous parle aussi bien des caisses de marée que des portiques à conteneurs, des amers ou balises et des câbles sous-marins. Il nous confie d’ailleurs qu’il vit « entouré d’objets maritimes modestes et inutiles. Surtout inutiles : des œufs de raie trouvés sur les plages de la baie d’Audierne, des bois flottés rapportés de l’île de Saaremea (Estonie), des cailloux volcaniques ramassés sur les rivages d’Islande ».

Il y a chez Jean-Luc Le Cléac’h, fondamentalement, un « éloge des éléments (le vent, la pluie, l’océan) et de la matière (le rocher, le sable…) ». L’homme n’est pas marin, mais volontiers nageur et surtout randonneur. « La marche au bord de la mer possède cette vertu rare de nous rasséréner ». Mais, en même temps, ce qui caractérise, selon lui, la vie près des rivages, c’est « une anxiété constante mais de basse intensité », parce qu’il y a dans ces lieux « une histoire de lumière et de ténèbres, de silence et des vents hurlants ». Ce qui lui fait dire que la mélancolie est « une fleur qui s’épanouit volontiers en bord de mer ».

Les rivages que l’auteur a empruntés ne se limitent pas, on s’en doute, à ceux de la Bretagne. Jean-Luc Le Cléac’h nous transporte en Irlande, en Écosse, sur les rivages de la Baltique, dans des archipels de Suède et de Finlande, dans les îles Lofoten… Autant de Fragments d’Europe (titre de son précédent livre à La Part Commune). Chemin faisant, il rumine en permanence les grands textes des auteurs de bord de mer : Francisco Coloane, Alvaro Mutis, Édouard Peisson et surtout Louis Brauquier (« un des meilleurs poètes maritimes que la France compte »).

Si ce livre de Jean-Luc Le Cléac’h révèle le grand bagage culturel de l’auteur sur les rivages, il signe avant tout la posture d’un homme confronté à l’immense (à la manière d’un personnage des tableaux de Caspar David Friedrich, debout face à l’océan). Avec toutes les interrogations d’ordre existentiel qui en découlent. « Nulle part ailleurs qu’au bord de mer, écrit-il, la précarité de l’existence ne se manifeste avec plus d’acuité ». Il ajoute : « ces espaces viennent combler, confusément, le grand vide spirituel qui me semble être, à maints égards, la marque dominante de notre époque ». Ce qu’il souhaite du fond du cœur : « que cet espace fragile demeure accessible aux rêveurs patentés ». Dont il fait partie.

Rivages, Jean-Luc Le Cléac’h, éditions Pimientos, 143 pages, 14 euros, Essai


Ce qu’un moine breton nous dit du monde actuel

Que peut bien penser un moine du monde qui nous entoure ? Contrairement à bien des idées reçues, ce n’est pas la « clôture » qui peut l’empêcher de jeter sur ce monde un regard pertinent et acéré. Le Breton François Cassingena-Trévedy, moine bénédictin de l’abbaye de Ligugé, nous en donne la preuve.

François Cassingena-Trévedy est un moine qui n’en finit pas de surprendre. Auteur de carnets de haute volée (Étincelles, éditions Ad Solem) mêlant méditations, points des vue théologiques et poèmes en prose, il est aussi marcheur et randonneur (Cantique de l’infinistère, éditions Desclée de Brouwer), émailleur de cuivre dans l’abbaye où il vit, chef de chœur, spécialiste de Pères de l’Eglise, théologien et… amateur de motos. N’en jetez plus ! Moine aux multiples facettes, il est avant tout un homme d’ouverture, de dialogue, soucieux d’une Église qui tarde, selon lui, à être en prise avec son temps (il déteste les crispations identitaires catholiques).

Les chroniques qu’il a publiées entre 2014 et 2018 dans la revue Études sont aujourd’hui rassemblées dans un livre qui nous permet de mesurer à la fois l’étendue et la profondeur de son analyse – sans concessions – sur le monde actuel. Avec cet art consommé de nous prendre à rebrousse-poil et de battre en brèche ce qu’il est convenu d’appeler le « politiquement correct ». Tout y passe : Charlie, Daech, Macron, l’effet de serre, Houellebecq, France-Allemagne de football, la manif pour tous, la « sainte laïcité », le harcèlement, les migrants, la pédophilie dans l’Église… À travers toutes ses chroniques, transpire une dénonciation de l’hédonisme ambiant, du matérialisme, du pouvoir exorbitant des médias, de la faillite des politiques… Mais ce n’est pas un homme aigri qui parle. François Cassingena-Trévedy n’est jamais dans l’amertume même s’il dénonce les vices de notre temps.

C’est ainsi qu’en amoureux des humanités classiques, un tantinet nostalgique des grandes leçons de vie distillées par les Grecs et les Romains et encore plus – on s’en doute – par Jésus-Christ, il regarde avec une certaine empathie certaines avancées technologiques contemporaines. Traduisant littéralement le mot « facebook », il parle de « livre des visages » et le « texto » pourrait devenir, selon lui, une « microchirurgie de la charité ». Quant aux « mails », il faudrait, dit-il, « que véritables viatiques de sens autant que de tendresse, ils soient aussi denses que des haïkus ». Ajoutant que « ici, comme ailleurs, la technique attend de s’épanouir en poétique ».

Plus profondément, François Cassingena-Trévedy prône une forme d’insoumission face à un monde qui lui semble engagé sur de mauvais rails. Mais une insoumission en quelque sorte positive qui ne joue pas sur l’opposition mais sur une « différence » assumée. Ce qu’il appelle au fond de ses vœux, c’est un ré-enchantement du monde et que l’on arrête de se regarder le nombril en sautant comme des cabris sur l’air de « que du bonheur, que du bonheur ! ».

Dénonçant l’effet de serre (climatique), il suggère que l’on prenne, enfin, en charge un effet de serre autrement plus ravageur. Celui secrété par la culture contemporaine. « Cette serre-là anesthésie notre sensation d’un ciel, comme elle abrutit notre tentation de l’atteindre ». Ce « ciel » qu’il voudrait que ses contemporains entrevoient est celui des « saints », des « idées », de la «poésie ». Au fond, la recherche d’une transcendance permettant « les retrouvailles avec le Mystère dans sa rafraichissante étrangeté, comme par une saine insurrection de notre regard intérieur ». C’est à cette condition, estime-t-il, que l’homme grandira pour affronter le mal et la mort.

De l’air du temps au cœur du monde, François Cassingena-Trévedy, éditions Tallandier, 252 pages, 19,90 euros.



En longeant la mer de Kyôto à Kamakura 

Le récit poétique d’un moine voyageur

L’auteur est anonyme et son récit date de 1223. Mêlant notations prises sur le vif, poèmes de cinq vers et méditations, il nous entraîne pendant une quinzaine de jours sur environ 450 kilomètres dans une découverte du littoral japonais entre Kyôto et Kamakura. Une expérience à la fois poétique et spirituelle de moine pèlerin.

On peut appréhender un tel récit de bien des manières. S’attarder, par exemple, sur l’arrière-plan historique (l’auteur, qui vient de quitter sa vieille mère, pérégrine de la capitale Kyôto à la ville de Kamakura où s’est installée, à l’issue des guerres civiles, le gouvernement militaire des Shôgun). Y répertorier toutes les références au Japon truffant ce récit (qu’il s’agisse d’histoire, de poésie, de légendes…). On peut aussi y voir un mode d’emploi du bouddhisme, notamment dans sa version syncrétique shinto-bouddhique, celle qui inspire la perception du monde proposée par l’auteur (« Moi dont la vie n’est qu’un instant au milieu d’un songe »).

On peut, également, apprécier le caractère documentaire de ce récit de voyage dans sa capacité à nous faire entrevoir les travaux et les jours du Japon ancien. Voici, sous la plume de l’auteur, les marais salants, les bateaux de pêche, les mariniers, les marchands, les bûcherons, les rizières… « Reflétées dans l’eau / des rizières inondées / elles se montrent à nous ! / Les nuées d’épis de riz / image de l’automne ». On peut, enfin, avoir ici un aperçu des conditions de voyage de l’époque, à pied ou à cheval (comme c’est le cas de l’auteur), logeant dans des auberges de fortune ou carrément sous les étoiles. Et, quand on est moine, s’attardant dans les temples et les lieux sacrés chargés d’histoire.

Mais se contenter de dire cela, ce serait passer sous silence la portée universelle d’un récit dont la poésie est le vecteur essentiel. Cet auteur japonais d’une cinquantaine d’années (« vieillard que je suis ») s’inscrit dans la lignée des auteurs des récits de voyage (kiko) de moines ermites dormant sur des « oreillers d’herbes » (Sôséki a fait de cette expression le titre d’un de ses livres), prônant l’ascétisme, la sobriété, la pauvreté. Et invitant, de bout en bout, à la contemplation. « Aujourd’hui je l’ai passé ;/ si je reviens à nouveau / je verrai le mont Futamura :/ sentier sous les pins / dont le regret me suivra » .

Ce sont des leçons de vie que distille en effet ce moine voyageur à renfort de waka, ces quintains de trente et une syllabes qui ponctuent son texte comme le feraient des haïku dans un haïbun. « À quoi bon maintenant / ces lamentations ?/ Ne sait-on d’avance / que la rosée à la pointe de la feuille / est vouée à disparaître » (Kobayashi Issa nous parlera aussi, plus de 500 ans plus tard, d’une « monde de rosée »).

C’est le sentiment bouddhique de l’impermanence qui domine dans le récit. « Du fleuve qui va / et jamais ne reviendra / l’écume hélas ! tôt effacée / me semble la trace / de celui qui disparut », écrit-il évoquant la mort tragique d’un dignitaire japonais. Sentiment doublé d’un appel à faire le bien. « Le paradis loge dans un cœur tourné vers le Bien. L’enfer n’est pas sous terre, il se trouve dans un cœur qui nourrit de mauvaises pensées ». Le chemin littoral qu’emprunte ce voyageur anonyme devient ainsi progressivement, sous sa plume, le chemin de l’Éveil.

En longeant la mer de Kyôto à Kamakura, traduction du japonais, présentation et notes par le groupe Koten (Claire-Akiko Brisset, Jacqueline Pigeot, Daniel Struve, Sumie Tereda et Michel Vieillard-Baron), éditions Le Bruit du temps, 168 pages, 15 euros.



Jacques Rouil : Les petites routes

Les petites routes de Jacques Rouil fleurent bon l’herbe mouillée, la pomme dans le courtil et le lait dans l’étable. Ici, les prés sont « Couleur de miel / Comme un tablier ». Les automnes sont « immobiles » et, au loin, c’est « la bise qui chante ». Un pays est furtivement nommé : le Cotentin, terroir de l’auteur, du côté de Bricquebec et de Surtainville. Là où la mer et les « estrans de varech » ne sont jamais très loin de ces terres lourdes et grasses où l’on enterre les morts.

Jacques ouil a chanté ce pays natal dans des romans ou des récits pétris d’humanité (Donadieu, Les Rustres, Une mémoire du bout du monde…). Il délivre ici, en mots comptés dans ses poèmes (parfois un seul mot par vers), sa vision d’un monde d’avant le déluge. D’avant le déluge technocratique, médiatique, informatique, boursier… Empruntant les petites routes de l’auteur – qui vont nous mener plus loin qu’on ne le pense – nous voici dans des espaces de liberté sous les pommiers, les noisetiers ou les noyers. Les gestes y sont lents (comme celui d’un père pelant une pomme de son verger).

De la nostalgie ? Sans doute. Mais, plus encore, un appel à garder intactes nos capacités d’émerveillement. Ah ! la gourmandise de l’auteur quand il s’arrête sur les mots « nénuphars », « libellules », « hérons cendré », « roseaux »… Comment, en le lisant, ne pas penser à cet autre gourmand de mots : le normand Jean Follain, né natif de Canisy, au sud de Saint-Lô, « dans un pays coloré de pommiers », « la dentelle, la robe et les bras blancs / sans souci de la mort / tachaient le bocage » (La Main chaude, 1933).

Sur les petites routes de Jacques Rouil, place à l’écoute, à l’intériorité, à la voix de l’enfance. Loin de nous la confusion, l’esbroufe ou les effets de manche. « La terre n’a ni de grandes auréoles, ni de devantures éclatantes : elle ne vit que de bruits et de silences », a écrit Michel Manoll, pilier de l’École de Rochefort, dans son recueil posthume Une fenêtre sur le monde (1990). C’est tellement vrai ici, sur ces « petites routes » normandes.

Alors forcément « l’exil » est mal vécu. Jacques Rouil nous parle de sa maison de banlieue. Au cœur du jardin de poche qu’il entretient sur place amoureusement, il traque tous les signes de vie qui font écho à son pays natal : fleurs, oiseaux, légumes, fruits... Tout mérite d’être nommé car la vie n’arrête pas de nous adresser des signaux, même si le mal-être taraude son homme. Et que lui reviennent en mémoire – lui étreignant le cœur – l’enfance de ses enfants mais aussi la vie tortueuse des rescapés de 14-18 qu’il a connus dans sa propre enfance. Pour rehausser ce chant d’amour à un pays, à des gens, à des lieux, il y a les propres photographies en couleurs prises par l’auteur. Dans leur simplicité, elles disent à la fois la rudesse de la vie et la beauté du monde.

Les petites routes, (nouvelle édition augmentée), Jacques Rouil, éditions Le Petit Véhicule, 180 pages, 25 euros.



juin 2019

Estelle Fenzy : La minute bleue de l’aube

Pensées, aphorismes, fragments, poèmes courts : il y a de tout cela dans la poésie d’Estelle Fenzy. Elle a l’art de capter à l’aube des instants minuscules pour en tirer des leçons de vie.

Lisant La minute bleue de l’aube d’Estelle Fenzy, comment ne pas d’abord penser à Georges Haldas, autre écrivain de l’aube pour qui il fallait – quoi qu’il en coûte – savoir « témoigner des minutes noires comme des minutes heureuses ». C’est cet état particulier de poésie que Estelle Fenzy partage en réalité avec le poète suisse, dans cette façon, comme il le disait lui-même, « d’être le plus présent à soi-même » et de témoigner du « prodigieux mystère de la vie » (Pollen du temps, éditions L’âge d’homme, 1999).

Estelle Fenzy, donc, maintient ses sens en éveil. Même la nuit. Elle nous parle d’un pays qui n’est pas nommé même si l’on repère ici une vigne et si, ailleurs, on entend souffler le mistral. Nous sommes dans le sud, mais l’important est ailleurs. Car la nuit et l’aube ont, au fond, partout la même couleur « Au mitan de la nuit/même les oiseaux dorment // Seuls les chats savent / où est caché le ciel ». Mais, note ailleurs le poète : « Le jour tarde à se lever / il a dû passer une nuit blanche ».

Les micro-poèmes d’Estelle Fenzy nous font aussi penser à ces poèmes courts coréens « écrits au creux de la main ». Elle le dit explicitement elle-même : « Souvent / mes poèmes / tiennent dans une main / humanité / de paume ouverte // un fruit et son noyau ». Pas étonnant, donc, que ses poèmes puissent flirter avec le haïku. « Deviner / sur quelle fleur / le papillon se posera ». Ou encore ceci : « Le vent tourne / les pages du livre / à l’envers ». Sans oublier les traits d’humour : « Avec mon mètre /à peine soixante /je ne serai jamais/une grande personne ».

Pointe aussi, souvent, sous un apparent détachement, une forme de douleur. « Le plus difficile / ce n’est pas la solitude // le plus difficile / c’est l’absence ». Douleur avivée par la vision, à distance, des malheurs du monde : « Alep // Il est terrible le regard de l’enfant / il sait qu’il sera le premier // à mourir ». Alors, nous dit Estelle Fenzy, il faut « écrire / pour empêcher / que tout tombe » et « alerter le jardin » car « le soleil est parfois cruel ». Pour l’auteur, dans ces conditions, « un seul pays natal / une seule langue maternelle / le poème ».

La minute bleue de l’aube, Estelle Fenzy, La Part Commune, 120 pages, 13 euros.


Paul Guillon : La couleur pure

De la poésie de Paul Guillon, on appréciera surtout la « disponibilité au présent » comme l’avait déjà dit Jean-Pierre Lemaire en préfaçant La vie cachée, un de ses précédents recueils. La couleur pure est fait de la même encre. Ce recueil dit les jours et les heures dans leur simplicité. Mais toujours sous le signe d’une forme d’émerveillement.

Qu’il nous entraîne sur ses pas dans la contemplation de peintures italiennes ou qu’il nous parle de la vie de ses jeunes enfants, Paul Guillon dresse avant tout des tableaux. Précisément à la manière des plus grands artistes. C’est par exemple le cas quand il saisit cette femme qui allaite son enfant « sur cette plage publique minuscule » ou quand il fait le constat que « ce qui subsiste du bleu / s’est rassemblé dans le balancement vaporeux des glycines ». Il y a aussi ce véritable tableau de genre à Venise quand il voit le vaporetto des touristes croiser une vedette-corbillard.

Cette « vie cachée » dont Paul Guillon nous avait parlé dans son premier recueil chez Ad Solem en 2007, resurgit à nouveau au fil des pages. Elle prend avant tout les couleurs de l’enfance quand le poète nous parle avec tant de douceur et de justesse du « premier âge » de ses propres enfants.

Ce qui se manifeste avec acuité, c’est l’attention particulière du père à l’apparition des premiers mots sur leurs lèvres. « Tu es à ce moment dont parle tout poème / où tu devines notre langage / où tu nous parles sans parole », note le papa énamouré. « Tu répètes à l’envi / la fin de tous nos mots ». Et puis, un jour, les premiers mots surgissent : « é-mé, é-mé » devant la mer que l’enfant désigne par ces mots ou, sortant plus tard de l’école maternelle les doigts tachés de couleurs : « J’ai peindé, papa ».

Plus loin, l’évocation de Maud, «effondrée brusquement » à l’âge de huit ans, ravive des plaies encore bien ouvertes. « Elle a laissé en moi ce silence / d’où surgit la poésie ». Mais la vie (cachée) continue envers et malgré tout. « Avec mon fils de trois ans / je démine lentement la plage / de ses palourdes et de ses coques ».

Paul Guillon qui se laisse « visiter » par des textes bibliques (la Visitation, l’Annonciation…), nous dit l’urgence de vivre en dépit des ébranlements intimes qu’elle peut provoquer. Et de ce vieux poète qu’il « visite » sur son lit d’hôpital, il peut dire : « Il ne peut plus écrire / et c’est pour cela que le poème/est enfin là ».

Vies silencieuses, Paul Guillon, Ad Solem, 87 pages, 14,90 euros


Victor Ségalen vu par François Cheng

Il y a 100 ans, le 21 mai 1919, Victor Ségalen trouvait la mort dans la forêt du Huelgoat. L’académicien François Cheng, poète français d’origine chinoise, a consacré un livre au grand voyageur breton dans lequel il dit l’intime proximité spirituelle qui le relie à lui. Un livre à lire ou à relire à l’occasion de l’anniversaire de la disparition de Ségalen

Ils étaient faits pour se rencontrer à un siècle de distance. Lui, Victor Ségalen (1878-1919), explorateur breton de la Chine, l’autre François Cheng, le Chinois « naturalisé français » et aujourd’hui académicien. L’un comme l’autre ont refusé l’exotisme et le voyage de pacotille pour privilégier l’immersion dans les cultures qu’ils approchaient : chinoise pour l’un, française pour l’autre. À la seule différence près que Ségalen a terminé sa vie dans son pays natal (une mort mystérieuse dans la forêt du Huelgoat) et que François Cheng a totalement adopté son pays d’accueil et épousé sa langue.

À l’heure du dialogue des cultures, on ne manquera pas de souligner l’étonnante parenté intellectuelle et spirituelle entre deux auteurs nés aux antipodes : l’un en extrême-occident, l’autre en extrême-orient.

Il y a, en effet, entre Ségalen et Cheng, une « fraternité poétique et existentielle ». Elle est patente dans ce que dit Cheng de l’écrivain breton à l’occasion de trois conférences (qui font la trame du livre) dont la plus récente prononcée à l’occasion des 100 ans de la naissance de Ségalen.

« Au travers de ses visions, écrit Cheng à propos de Ségalen, il a sondé des mystères dont les échos ont réveillé ceux de son être propre. Pour le poète, réaliser ses randonnées sur cette terre lointaine, c’était se réaliser ». Plus loin, Cheng souligne ce qui – à ses yeux – est le plus haut message de Ségalen : « Sachons accueillir le mystère de l’être ; l’inconnu est ce qui advient, qui est toujours déjà là mais toujours en avant de nous, et cet inconnu qui advient n’est autre que notre propre mystère ».

Aller voir ailleurs pour mieux voir au-dedans. Telle fut la trajectoire de Victor Ségalen, poète « exote », selon l’expression qu’il utilisait lui-même. François Cheng a su dire dans son livre comment la parole de Ségalen s’ouvrait avant tout à l’universel.

L’un vers l’autre, en voyage avec Victor Ségalen, François Cheng, Albin Michel, 183 pages, 14,50 euros. Réédition en poche, mai 2019, Albin Michel, collection « Espaces libres », 192 pages, 7,20euros.


Brigitte Maillard : La simple évidence de la beauté

« La beauté sauvera le monde », disait Dostoïevski. « La poésie sauvera le monde », affirmait Jean-Pierre Siméon dans un livre-manifeste du Printemps des poètes. La beauté et la poésie font alliance dans le recueil de poèmes et des photographies de Brigitte Maillard.

Auteur/poète, éditrice, chanteuse : Brigitte Maillard a plusieurs cordes à son arc. Elle aime les gens, la nature, les paysages. Avec une affection particulière pour la baie d’Audierne, à tel point que cet espace emblématique de la Cornouaille (où la mer aborde le littoral avec fracas) est devenu pour elle le lieu d’une révélation. « Un jour, raconte-t-elle, sur une plage de la baie d’Audierne, la beauté s’est emparée de tout mon être. Inoubliable instant car la beauté a quelque chose d’incroyable à nous dire. Derrière ce monde respire un autre monde ».

Pour témoigner de ce tressaillement intime devant la beauté, Brigitte Maillard recourt bien naturellement au poème et à la photographie. Voici, offerts à nos yeux, des estrans parcourus de ruisseaux sous des cieux plombés, des vagues giclant avec fureur sur les rochers pointus, une neige de mouettes ou de goélands sur la grande bleue soudain calme … « Je suis au bord de l’eau / Fidèle au brin d’osier / Déposé par les oiseaux », écrit-elle. « De tout, je fais un endroit de mon cœur » (…) « L’onde court dans ma main ».

Le poète et académicien François Cheng, que Brigitte Maillard évoque dans ce recueil, écrivait à propos du Mont Lu dans la province de Jiangxi (dont il est originaire) qu’il offrait « des perspectives toujours renouvelées et des jeux de lumière infinis ». Ce sont ces jeux de lumière que Brigitte Maillard capte par l’image et le texte. Son mont Lu à elle, c’est d’une certaine manière la baie d’Audierne où elle se sent « vêtue d’espace ».

La simple évidence de la beauté, Brigitte Maillard, éditions Monde en poésie, 77 pages, 15 euros.


Daniel Kay : Vies silencieuses

Les « vies silencieuses » du breton Daniel Kay sont celles que donnent à voir les plus grandes œuvres picturales. Vies silencieuses des hommes, des bêtes, des plantes, des fleurs… tous visités par le pinceau du peintre. Le poète, lui, se met à leur écoute. Il redonne vie à tout un univers et nous propose sa propre mise en musique. Un exercice d’interprétation qui ne manque pas de sel et d’originalité. Suivons le guide…

Faire parler les peintures. Le cinéma en a fait l’expérience. Peter Greenaway nous a livré en 2008 sa version de La ronde de nuit de Rembrandt. En 2014, c’est Lech Majewski qui avait mis en scène Le portement de croix de Bruegel (tableau de 1564) en réalisant le film Le moulin et la croix.

Les écrivains ou poètes ne sont pas en reste. On pense notamment au beau recueil Archives de neige de la Finistérienne Anne-José Lemonnier (Rougerie, 2007), inspiré par les tableaux de l’Ecole de Pont-Aven ou les dessins de Jean Moulin exposés au musée des beaux-arts de Quimper.

Daniel Kay, lui, va plutôt chercher sa propre inspiration du côté de la Renaissance italienne et de l’art baroque. Apparaissent dans son recueil les villes emblématiques de Florence, Venise, Assise, Sienne, les œuvres du Quattrocento mais aussi celles de l’école hollandaise. Voilà, en tout cas, un livre surprenant sur la création artistique et sur la capacité d’une œuvre picturale à féconder l’imagination. Mieux: l’imaginaire, le fantastique, le surnaturel.

Car il s’agit bien, ici, d’une réinterprétation très personnelle des plus grands tableaux de maîtres. Le faisant, Daniel Kay aiguise notre regard. Mais, finalement, n’est-ce pas là le rôle du poète : nous révéler ce que nos yeux ne voient pas ou traquer le merveilleux derrière le visible. Ainsi, sur ce tableau, « Le crépuscule n’est qu’une chemise rouge / qui flotte sur les cyprès / et brûle les leucocytes ». Ailleurs, voici « les angelots bouffis qui tombent comme des corps stellaires dans les champs d’oliviers ». Plus loin, ce sont les anges, « ces messagers célestes semblables à de grands papillons bariolés qui butinent, parmi les fleurs des champs, le suc d’une nouvelle aurore ».

Daniel Kay ouvre aussi la porte de l’atelier du peintre. En Italie, il voit « dans la cuve d’indigo / le bleu du ciel et la robe de la Vierge ». Près de chez lui, dans l’atelier de Jean-Luc Bourel, dont il contemple les toiles, il s’interroge : « Comment l’espace donne-t-il du temps à ce regard / qui s’épuise dans le bleu ? »

Ah ! Le bleu. Il éclaire et parcourt le livre. Il l’inaugure même dans ce premier chapitre intitulé « Le bleu à l’âme » mais le poète sait mettre en garde contre « les fausses promesses du bleu » et même sa « perfidie ». Il nous dit aussi que « les Grecs ne possédaient pas de mots pour le bleu ». Et que n’aurait-il pu dire sur les Bretons pour qui le bleu et le vert se confondent dans le mot « glaz ».

Le poète nous ouvre vraiment, dans ce livre, de nouvelles perspectives sur la peinture. Il la dépoussière, lui fait endosser (quand il s’agit d’œuvres anciennes) les costumes d’une certaine modernité en faisant entrer dans ses poèmes des mots d’aujourd’hui. Ou encore des mots du langage trivial. Voici sa Madeleine de Georges de la Tour qui « s’applique à remonter sur ses cuisses / la double soie duveteuse des jarretelles / tendue comme une corde autour du cou ». Voici les Sadducéens qui ont « éraflé / les portes des bagnoles ». Voici « le dos cabossé des anges ».

Les statues, aussi, ont leur mot à dire. Silencieuses pas définition, elles « susurrent une langue étrangère / un curieux idiome / que seuls peuvent comprendre/les enfants et les muets ». Et sans doute, aussi, le poète quand il se met à leur écoute.

Vies silencieuses, Daniel Kay, Gallimard, 127 pages, 14,50 euros.


Jacques Rouil : Si près de l’abîme

Il y a nouvelles et nouvelles. Les nouvelles d’un journal. Les nouvelles d’un livre. Jacques Rouil fait se rejoindre le journalisme et la littérature dans ses « nouvelles du monde actuel », sous-titre de son nouveau livre Si près de l’abîme. Ses nouvelles nous parlent des marges, principalement rurales, mais avec quelques échappées vers les banlieues. Toute ressemblance avec la protestation populaire contemporaine n’est pas pure coïncidence.

Profondément attaché au département de la Manche où il est né (bien que vivant dans la métropole rennaise), Jacques Rouil nous dit dans tous ses livres (romans, récits autobiographiques, nouvelles mais aussi poèmes) ce qui l’anime profondément : un amour de sa terre, de ses paysages familiers, une fidélité sans faille à ses ancêtres, à tous ceux qui ont cultivé cette terre au cours des siècles. Et Dieu sait s’il nous parle, pourtant, de contrées où il vente, où il pleut, où la glaise colle aux sabots (« Le ciel couleur de cendre et de charbon de bois pesait comme de gigantesques sacs de patates sur cette vie ankylosée ») mais avec ces embardées de soleil qui suscitent inlassablement, chez lui, émoi et contemplation.

Mais l’époque ne lui plaît guère. Jacques Rouil nous dit, à travers les personnages de ses nouvelles, ce qui le travaille profondément et qui n’en finit pas de susciter sa réprobation : la morgue des puissants, les réflexes identitaires exacerbés, les assauts de l’islam radical et aussi toutes les formes d’intégrisme écologique, car elles touchent à ce fond paysan qu’il n’a pas perdu. Les nouvelles de son nouveau livre disent tout cela à travers une galerie de personnages à la fois touchants et truculents, parfois tragiques, toujours campés avec justesse par l’auteur. Ses nouvelles racontent ainsi l’histoire d’un paysan revenu d’un coma de plusieurs années et qui découvre que sa ferme a été expropriée pour les besoins d’une centrale nucléaire. Elles racontent l’histoire d’un jeune banlieusard pris en auto-stop par un paysan qui finira par « l’apprivoiser » et même l’embaucher. Elles racontent un kidnapping tragique pendant la Coupe du monde de football. « On a décidé d’expérimenter un jeu, comme à la télé, mais en bien plus intéressant. Si la France gagne contre le Togo, tu gagnes ta peau. Si elle perd, je te saigne ».

Le « morceau de bravoure » de ce livre est une nouvelle (qui valait un petit livre à elle toute seule) intitulée « Le prophète » dans laquelle Jacques Rouil nous livre l’histoire d’un Jésus contemporain né dans un fourgon (puisque Joseph et Marie, ses parents, n’avaient pas pu faire autrement) et qui, à force du bien autour de lui d’une manière surprenante, finira par susciter haines et jalousies.

On soulignera aussi cette nouvelle aux allures prémonitoires racontant « la mort d’une cathédrale » (à cause, cette fois-ci, d’un acte terroriste). Et aussi celle écrite pendant la crise des Gilets jaunes où l’on assiste au sort d’un manifestant frappé mortellement par son frère policier. « Putain, Armand, je t’avais pas r’connu ! Oh nom de Dieu ! Qu’est-ce qui m’a pris ? C’est moi qu’ai tapé ! ».

Si le ton est parfois tragique dans les nouvelles de Jacques Rouil, il y a le plus souvent des ouvertures. Le monde n’est pas clos malgré sa noirceur. L’auteur nous dit, entre les lignes, qu’il fait confiance à la bonté des individus pour ne pas sombrer définitivement dans l’abîme. Des formes de réconciliation existent. Des consciences peuvent évoluer. L’empathie n’est pas un vain mot sous sa plume. Mais c’est un homme écorché qui nous en parle…

Si près de l’abîme, nouvelles du monde actuel, Jacques Rouil, éditions quint’feuille, 324 pages, 20 euros.


Ainsi parlait Virginia Woolf

Que sait-on vraiment de Virginia Woolf ? Un livre nous apporte aujourd’hui un éclairage intéressant à travers les « dits et maximes de vie » de la fameuse romancière anglaise qui fut aussi épistolière, diariste, éditrice, collaboratrice de publications littéraires.

Née en 1882 à Londres et décédée en 1941 – en se jetant, les poches pleines de pierres, dans l’Ouse, une rivière qui lui était familière – Virginia Woolf a connu bien des soubresauts dans une vie marquée par des phases dépressives. Le grand public la connaît sans doute plus aujourd’hui par le film Qui a peur de Virginia Woolf ? (avec Elizabeth Taylor) que par ses romans. Et, a fortiori, par ses « dits et maximes de vie ».

En traduisant et présentant cette part méconnue de son œuvre, Cécile A.Holdban (dont on sait la fine connaissance qu’elle a des écrivaines anglo-saxonnes) nous révèle la profondeur de pensée de Virginia Woolf. Avec trois thématiques essentielles qui innervent ce livre : la femme et la famille, le sens de la vie, l’écriture et la vie d’écrivain.

Virginia Woolf – on le sait – est devenue une figure éminente du féminisme. On l’appréhende d’abord comme cela, elle qui vécut dans une société victorienne patriarcale dont elle eut à subir, dans sa propre vie, les douloureuses conséquences. Alors quand elle nous parle des droits des femmes, elle qualifie ce sujet « d’antédiluvien ». D’une plume acide, elle ajoute : « Tant qu’elle pense à un homme, personne ne voit d’objection à ce qu’une femme pense ». Et, plus loin, ceci : « Tout pourra arriver quand être une femme aura cessé d’être une occupation protégée ». Certains de ses propos sur la sexualité laissent même entrevoir ce que l’on qualifie aujourd’hui de théorie du genre. « Dans chaque être humain, une hésitation se fait entre les deux sexes, et bien souvent, ce sont juste les vêtements qui donnent cet aspect masculin ou féminin, alors qu’en-dessous, le sexe est exactement le contraire de ce qu’il paraît ».

Le « tragique de la vie » est le deuxième leitmotiv de ses dits et maximes. « Dans tous les cas, la vie n’est qu’un cortège d’ombres, et Dieu sait pourquoi, puisqu’il s’agit d’ombres, nous nous accrochons si fort à elles et nous les voyons partir avec autant d’angoisse ». C’est en effet le paradoxe de cette vie menée sous le signe de la dépression. Car Virginia Woolf manifeste sans faillir « un élan de tendresse pour les pierres et les herbes » et affirme que « chaque saison est appréciable, les beaux jours comme les jours de pluie, le vin rouge comme le vin blanc, la compagnie comme la solitude ».

Enfin, il y a l’amour de la lecture conçue comme un « exercice physique vivifiant » et, encore plus, de l’écriture « en tremblant au bord de précipices ». Virginia Woolf veut laisser « les idées abstraites se débrouiller toutes seules » et « penser d’abord aux êtres humains ». Écrire, pour elle, c’est avant tout se libérer. Tuer, comme elle dit, « l’ange du foyer ». Tout est dit dans cette exhortation de femme libre. Dans cette « insurrection par l’écriture » qui la caractérisait, comme l’affirme avec justesse Cécile A.Holdban.

Ainsi parlait Virginia Woolf, Thus spoke Virginia Woolf, dits et maximes de vie choisis et traduits de l’anglais par Cécile A.Holdban, édition bilingue, Arfuyen, 176 pages, 14 euros.


Erwan Bargain : Nos têtes de linottes

Avec ses aphorismes « un peu décalés », comme il le dit lui-même, Erwan Bargain nous propose, dans son nouveau livre, un bestiaire très particulier s’appuyant sur toutes ces formules et sentences dont « nos amis les bêtes » sont les héros bien involontaires.

« Prendre le taureau par les cornes », « Courir deux lièvres à la fois », « être nu comme un ver »… Erwan Bargain, amoureux des mots, s’appuie sur ces formes de dictons populaires pour proposer aux enfants (et, plus largement, à tous les grands enfants) de courts poèmes qui prennent précisément ces dictons à… rebrousse-poil.

Morceaux choisis :

« Quand il fait un temps de chien / Les chats ne sortent pas ».

« Personne n’a de raison / De se jeter dans la gueule du loup / Mis à part son dentiste »

« Comment passer du coq à l’âne / Si on joue à saute-mouton

Mais une simple lecture amusée de ces poèmes animaliers serait réductrice. Erwan Bargain dit, entre les lignes, notre époque avec la plume acérée d’un moraliste quand il en fustige les vices et les turpitudes. Exemple ? « La politique de l’autruche / Conduit souvent / Au fond du trou ». Ou en encore ceci : « Les requins de la finance / Nagent toujours en eaux troubles / Ce qui n’empêche pas leurs dents / De rayer le parquet ».

Plus généralement c’est le genre humain – dans ses frasques et ses hypocrisies – qu’il passe au scalpel. « Noyer le poisson / Quand il y a anguille sous roche / N’empêche pas /D’avaler des couleuvres ». Ou encore : « Je connais des gens / Qui montent souvent / Sur leurs grands chevaux / Et qui ont du mal / À en redescendre ».

Tout bien considéré, ce livre de « poésie pour la jeunesse » aurait aussi largement sa place sur les rayons d’une bibliothèque de « poésie pour les adultes ». Et on ne s’en plaindra pas.

Nos têtes de linottes, poèmes d’Erwan Bargain, illustrations d’Éric Le Briz, éditions Corps Puce, collection Le Poèmier, Poésie Jeunesse (n°29), 54 pages, 12 euros.


mai 2019

Richard Jefferies : L’histoire de mon cœur

L’écrivain anglais Richard Jefferies (1848-1887) demeure largement méconnu. En rééditant son livre majeur, L’histoire de mon cœur, les éditions Arfuyen jettent un coup de projecteur sur un auteur dont les propos prennent – en ces temps de dérèglements de toute nature – une résonance particulière.

On a souvent comparé Jefferies à Thoreau. Chez l’auteur anglais comme chez l’auteur américain, il y a le même amour de la nature et le rejet foncier des modes de vie induits par la société industrielle naissante. Henry David Thoreau déambulait dans la campagne et les forêts du Massachusetts. Richard Jefferies apprécie les longues balades méditatives dans les collines de son comté natal, celui de Wiltshire, dans le sud-ouest de l’Angleterre. Autour de lui, « les champs heureux », « les jeunes coucous », « les bois pentus », « les ormes gracieux », « les buissons d’aubépines et de noisetiers »… Il le dit : « Je respirais l’existence à pleins poumons » (…) « J’étais absolument seul avec le soleil et la terre ». Allongé dans l’herbe, il regarde les grands nuages qui viennent de la mer. « L’herbe soyeuse soupire lorsque le vent arrive, portant le papillon bleu plus rapidement que ses ailes ne le peuvent ».

Et quand il se rend au bord de la mer, il s’empresse de plonger dans la grande bleue. « Je nageais, et qu’est-il de plus délicieux que la nage ? Elle concilie l’exercice et le raffinement ».

Autant la nature le subjugue et l’envoûte, autant la civilisation moderne, notamment son côté grégaire, suscite ses critiques. « Le spectacle le plus renversant, selon moi, est le grand gaspillage de travail et de temps, dépensés tout simplement pour subsister ». Quand il doit se rendre à Londres, il fuit « la foule, son bavardage incessant et décousu ». Pour lui la foule est un « tourbillon » et la « pensée en est absente ». Ce qu’il dénonce foncièrement : « Une morale fondée uniquement sur l’argent ». Cette détestation des normes de son époque l’amène à manifester une forme de haine, voire de violence contre ce monde « si violemment attaché à son étroit sillon égotique, si stupide et si content de soi sous l’immense poids de la misère ».

Mais au-delà de cette opposition entre une nature bienfaisante et une civilisation oppressante, il y a chez Jefferies une profonde quête spirituelle (en dehors de religions instituées) qui l’amène à formuler ce qu’il appelle « la 4e idée ». Il s’explique : « Trois choses seulement ont été découvertes en matière de consciences intérieure ». Et il cite « l’existence de l’âme, l’immortalité, la divinité ». Son ambition est de pouvoir « avancer plus en avant et arracher un quatrième élément et, peut-être même, encore plus qu’un quatrième, à l’obscurité de la pensée » et «  en savoir plus sur la vie de l’âme ».

Ce questionnement d’ordre métaphysique se double d’une approche des notions de vie éternelle et d’éternité. « C’est maintenant qu’est l’éternité », écrit-il. Il n’en finit pas de faire l’éloge du « merveilleux présent ». Pas éloigné en cela des expériences spirituelles d’Extrême-Orient. Jefferies avait lu Confucius, dont il retient notamment « la voie sans effort ». Le taoïsme ne lui est pas inconnu. Il avait dans sa bibliothèque le Bhagavad Gita. Autant de marqueurs qui font étonnamment penser à la démarche d’un Herman Hesse au 20e siècle, y compris sur le thème de l’oisiveté chère à l’écrivain allemand. Richard Jefferies écrit pour sa part : « J’espère que les générations futures auront la possibilité d’être oisives ; j’espère que les neuf dixièmes de leur temps seront consacrés aux loisirs ; qu’elles pourront profiter des journées, de la terre, et de la beauté de ce beau monde ; qu’elles pourront se reposer près de la mer et y rêver ».

L’histoire de mon cœur, Richard Jefferies, traduit de l’anglais et présenté par Marie-France de Palacio, Arfuyen, 220 pages, 17 euros.

Essai

Gaële de la Brosse : Le petit livre de la marche

Je marche, tu marches, elle marche. Gaële de la Brosse – Bretonne de Paris, Finistérienne des sentiers du fond de la rade de Brest – connaît par cœur le chemin de Compostelle et le Tro Breizh. Elle est l’auteure de livres sur ces deux itinéraires mythiques. Mais voici qu’elle nous propose aujourd’hui un petit ouvrage sur les différentes facettes de la marche à pied. Elle est allée, pour cela, à la rencontre de quinze marcheurs/auteurs.

Il est loin le temps – du moins en Europe – où la marche était l’acte nécessaire pour se déplacer d’un lieu à un autre (faire des kilomètres chaque jour, par exemple, pour aller à l’école comme nous l’ont raconté nos parents ou grands- parents) C’était avant le développement des moyens de locomotion modernes. Autrement dit dans un temps qui nous paraît préhistorique. Aujourd’hui on peut tout faire en voiture, en train ou en avion. Mais aussi, diront certains, « on peut aussi tout faire à pied ». Vertu de la marche à laquelle l’on découvre des bienfaits insoupçonnés au point de revendiquer que sa pratique soit remboursée par la Sécu après avis médical.

La marche, en effet, peut relever de la thérapie. Elle aide à se reconstruire après un drame ou un passage à vide dans sa vie. « Guérir et renaître », nous dit Gaële de la Brosse à propos de Claire Colette, assistante sociale dans l’accompagnement de personnes déficients mentales et qui eut besoin du chemin de Compostelle et créa en Belgique « une association qui promeut la marche comme outil de guérison du corps et d’éveil spirituel ».

Mais il y a tant de manières d’appréhender la marche et tant de profils de marcheurs. Pour l’un des plus connus d’entre eux aujourd’hui, Sylvain Tesson, la marche lui a permis de canaliser son énergie et de dompter sa « chaudière intérieure ». Pour le sociologue David Le Breton, « marcher, c’est exister pleinement, être de plain-pied dans son existence. Se sentir exister. Se sentir vivant. Passionnément vivant. Et même si cet accouchement de soi se fait dans la souffrance, même s’il nous fait toucher du doigt notre fragilité, le jeu en vaut la chandelle ».

Au fond, marcher c’est conquérir sa liberté. « Nous sommes des vivants-marchants : c’est-à-dire que nous sommes vivants tant que nous avons la liberté de nous mouvoir », estime pour sa part l’explorateur Jean-Louis Étienne.

Gaële de la Brosse est aussi allée à la rencontre de deux moines/marcheurs. L’un, Gilles Baudry, bénédictin-poète dans l’enclos de son monastère et dans les bois qui l’environnent. C’est là qu’il « accueille le silence ». L’autre, François Cassingena-Trévedy, revenu de son périple dans le Cézalier, dont il a tiré un superbe récit (Cantique de l’infinisterre, Desclée de Brouwer, 2016) et qui nous livre les trois « ingrédients » de la quête : « La précarité (voyager seul et dans le dépouillement) ; l’austérité (marcher dans des paysages sans facilités ni amusements) ; l’altérité (être ouvert à la rencontre, chemin faisant) ».

On peut aussi marcher pour « vivre l’instant en pleine conscience » comme le dit Gaëlle de la Brosse à propos de Thich Nhat Hank. Pour « philosopher » à la manière de Frédéric Gros. « Si vous voulez penser, commencez par marcher ». Eh bien, marchons !

Le petit livre de la marche, Gaële de la Brosse, éditions Salvator, 137 pages, 9,90 euros.


Essai

René Schickele : Nous ne voulons pas mourir

Le livre date de 1922. Mais il est d’une brûlante actualité. L’alsacien René Schickele (1883-1940), écrivain-journaliste de langue allemande nous parle d’un « Idéal » à réaliser en Europe après la boucherie de la Grande guerre, en dépit de la résurgence des nationalismes dès cette époque. On dirait aujourd’hui: en dépit des « populismes ».

René Schickele est né dans l’Alsace occupée par les Allemands après la défaite française de 1870. Sa langue d’écrivain sera l’allemand. Fondateur d’une revue culturelle rêvant d’une Alsace autonome faisant le lien entre la France et l’Allemagne, on le retrouve journaliste à Paris puis à nouveau en Alsace avant de transformer la nouvelle revue qu’il dirige en organe de l’Internationale pacifiste. C’est de la Suisse qu’il s’exprime durant la guerre 14-18. Puis à Berlin au moment de la Révolution allemande. Si Schickele sympathise avec le mouvement socialiste, il est avant tout du côté des pacifistes et des non-violents. Position qui le contraindra, suite aux menaces des nazis, à s’exiler en Provence alors qu’il avait pris le parti de s’installer sur la rive allemande du Rhin.

Son livre Nous ne voulons pas mourir (conçu comme un triptyque) mêle des considérations politiques et littéraires avec, en toile de fond, ce goût d’une Europe qu’il envisage déjà articulée sur cette relation particulière entre la France et l’Allemagne. De ses propres pérégrinations en Europe et de ses propres lectures de l’histoire, il tire cette conviction : « Nous Européens avions tous le même destin, simplement nous le réalisions à tour de rôle ; c’était vraiment toujours la même histoire ». De l’Europe il en parle aussi en ces termes: « Cette péninsule sur laquelle se referme la mer, habitée par les fils les plus jeunes et les plus insatiables du genre humain, où finit incontestablement la trop puissante Asie ».

Séduit un moment par le socialisme révolutionnaire comme moyen d’envisager cette nouvelle Europe, il réfute assez vite la lutte des classes et le recours aux méthodes violentes qu’elle implique. « On ne convainc pas par la violence (…) La terreur, quelle que soit sa forme, est l’annulation de l’idée de l’homme ». Ailleurs il écrit : « Une affaire d’ordre spirituel ne dépend jamais d’un succès des armes quel que soit le camp où il se produit ».

Car, pour René Schickele, l’Europe est d’abord une affaire « d’Idéal » à réaliser avec « des moyens spirituels » en « partant du beau et de ce qui est digne de l’humanité ». Seule la non-violence permettra, selon lui, d’accéder à cet « Idéal ».

Avec comme horizon les Vosges françaises d’un côté, la Forêt noire allemande de l’autre (« comme les deux pages d’un livre ouvert »), là où le Rhin n’est pas une frontière mais un trait d’union, Schickele se fait aussi l’héritier d’une forme d’idéalisme d’ordre spirituel dans la tradition du mysticisme allemand. C’est notamment le cas quand il nous parle de la forêt : « Des flots de vie coulaient de la forêt pour se mêler au paysage aussi loin qu’il était éclairé par la lune. La paix monta, la paix descendit en moi, car j’étais de bonne volonté, au moins cela, j’en étais sûr ». Écrivain, journaliste, mais aussi poète, auteur largement méconnu (sinon inconnu), René Schickele concevait au fond l’Europe comme une véritable patrie de l’âme..

Nous ne voulons pas mourir, René Schickele, traduit de l’allemand et présenté par Charles Fichter, Arfuyen, 163 pages, 16 euros. Ce livre a obtenu le prix Nathan Katz du patrimoine 2019.

Essai

Jean-Luc Le Cléac’h : Fragments d’Europe

Breton et Européen. Jean-Luc Le Cléac’h ne nous parle pas dans son livre de l’Union européenne mais d’un continent qu’il a approché par le voyage et la littérature. « On ne naît pas Européen, on le devient », nous dit cet auteur qui vit en Pays bigouden et que le goût de la découverte démange inlassablement.

Il a un amour particulier des cartes, des atlas, de la géographie, des chemins de terre comme des tracés urbains. De tout ce qui relève, peu ou prou, de l’école buissonnière. Jean-Luc Le Cléac’h l’a dit dans deux très beaux livres : Parcourir l’atlas et Poétique de la marche (La Part Commune, 2013 et 2017). C’est le même tropisme que l’on découvre dans ses Fragments d’Europe, vision éclatée de pays qu’il parcourt depuis sa jeunesse et où l’on retrouve notamment ce goût particulier qu’il a pour la toponymie, ce qui l’amène aujourd’hui à écrire que « le simple énoncé des noms de lieux d’Europe est une forme de dépaysement, de poésie peut-être ». Mais il ajoute aussitôt qu’il y voit plutôt « le lieu d’un empaysement ». C’est le cas de la Polésie, territoire « improbable » qui s’étend sur trois pays, aux confins de la Pologne, de la Biélorussie et de l’Ukraine. Ou encore de la Podolie, une région située au centre de l’Ukraine.

La boussole de Jean-Luc Le Cléac’h lui indique immanquablement le nord (mais n’est-ce pas normal ?). Ses pas le conduisent presque naturellement vers la Norvège, vers la Finlande, vers les rivages de la Baltique ou de la Mer du nord, vers les villes hanséatiques, vers les cités des Pays-Bas au si riche passé. « Quel est cet air qui circule dans les rues d’Amersfort ou d’Utrecht ? Que possèdent – de plus ? d’autre ? – les villes de Delft ou d’Haarlem ? Quelle conjonction, au sens astronomique du terme, trouve-t-on entre canaux et briques rouges, tolérance et protestantisme, pour que je me sente à mon aise, plus libre, dès que je séjourne dans l’une de ces cités » ?

À propos de chacune de ces villes du nord de l’Europe, il parle encore de « place sûre, où rien de fâcheux ne peut nous arriver », de « lieu protégé qui n’est entaché d’aucune connotation négative et où il nous est possible de nous réfugier mentalement à la moindre alerte »

Son approche « pointilliste » de l’Europe, à la manière des artistes de cette école de peinture, l’amène à évoquer avec chaleur les villes de Gdansk, de Prague ou de Cracovie (avant ou après la fin du Rideau de fer), à se mettre dans les pas d’auteurs qui ont contribué à forger en lui cette conscience européenne : Claudio Magris, Mario Rigoni Stern, Francesco Biamonti, Jon Kalman Stefansson… Mais aussi à truffer d’anecdotes succulentes ce road-movie européen étalé sur plusieurs années (ainsi, en Estonie, cette découverte de cidre de Cornouaille AOP à la carte d’un salon de thé).

Si le nord et l’est de l’Europe (dont cette fameuse Mitteleuropa) ont les faveurs de l’auteur, le sud brille pour lui du côté de l’Andalousie médiévale et multiculturelle, ou, franchissant la Loire, du côté des bastides et des paysages du Périgord (« un baume pour nos existences »). Et quand il parle de l’Ouest, c’est pour nous entraîner, prioritairement, dans le dédale des chemins de la Cornouaille britannique.

Jean-Luc Le Cléac’h a l’humeur européenne contagieuse. Il pense que l’Union européenne « doit être défendue malgré ses imperfections » et que le Brexit est une bien mauvaise nouvelle. Ce qui ne l’empêche pas d’exprimer quelques constats amers sur l’uniformisation du continent. Ainsi est-il conduit à formuler un certain goût des frontières, conçu comme « un état d’esprit, un éventail de gestes, d’attitudes ». Il voit dans les frontières ce qui relève d’un rite de « passage » avec le « caractère sacré » qu’il implique. Et tout cela a disparu. Ou presque.

Fragments d’Europe, Jean-Luc Le Cléac’h, La Part Commune, 140 pages, 15 euros.


Ernest Renan : L’islam et la science

Voici un important texte de Renan exhumé par les soins des éditions rennaises La Part Commune. Il s’agit d’une conférence que l’écrivain breton a consacrée à l’islam lors d’une intervention à la Sorbonne le 29 mars 1883. Des propos à lire à l’aune des événements qui secouent aujourd’hui le monde musulman. Et, par ricochets, le monde occidental.

Ernest Renan a 60 ans quand il s’exprime ainsi sur l’islam. Il dispose d’une chaire au Collège de France et en est même l’administrateur depuis 1883. Quelques années auparavant – en 1878 – il avait été élu à l’Académie française. Si Renan peut légitimement s’exprimer sur l’islam c’est parce qu’il en a une connaissance approfondie. Son doctorat en lettres, présenté en 1852, avait pour thème « Averroès et l’averroïsme ». Ce doctorat anticipe en quelque sorte cette conférence faite trente ans plus tard et qui tourne autour d’une idée simple : l’islam a éliminé toute pensée scientifique et philosophique à partir du milieu du 13e siècle. Renan fait le constat de « la décadence des états gouvernés par l’islam », à l’exception de la Perse qui est, selon lui « bien plus chiite que musulmane ».

Renan ne manque pas de rappeler que le monde musulman a connu une période faste de 775 environ jusqu’au milieu du 13e siècle. Il l’attribue aux califes abassides « curieux de toute chose ». C’est l’époque d’Alfarabi et d’Avicenne quand la philosophie, l’astronomie, la mathématique ne font pas l’objet de suspicions. La science grecque, souligne aussi Renan, arrive même en Occident par la Syrie, par Bagdad, par Cordoue et par Tolède. La figure du philosophe Averroès, qui meurt au Maroc, émerge de cette période (*). Et puis patatras, quand « la réaction théologique l’emporte tout à fait » et, raconte Renan, que « bientôt la race turque prendra l’hégémonie de l’islam et fera prévaloir son manque total d’esprit philosophique et scientifique », la décadence s’amorce irrémédiablement alors qu’au même moment on assiste à « la naissance du génie européen ».

Mais Ernest Renan ne s’arrête pas là dans son explication sur le déclin du monde musulman.

Pour lui, la langue arabe, qui « se prête si bien à la poésie et à une certaine éloquence », est « un instrument fort incommode pour la métaphysique ». Il explique aussi que l’islam dans sa version rigoriste (il parle d’islamisme) a toujours « persécuté la science et la philosophie » et ajoute que « la théologie occidentale n’a pas été moins persécutrice » mais qu’elle n’a pas réussi à triompher. « Ce qui distingue, en effet, essentiellement le musulman, c’est la haine de la science, c’est la persuasion que la recherche est inutile, frivole, presque impie » parce qu’elle est « une concurrence faite à Dieu » (quand il s’agit notamment de la science de la nature)

Il pointe ainsi du doigt ce qui lui semble être une forme de faute originelle de l’islam dans « l’union indispensable du spirituel et du temporel ». Pour Renan, c’est « le règne d’un dogme, c’est la chaîne la plus lourde que l’humanité ait jamais portée ». Et il affirme que les libéraux de son époque, indulgents sur cette religion, se trompent à propos de l’islam car ils « ne le connaissent pas » vraiment.

(*) Cette opinion est aujourd’hui contestée par le médiéviste Sylvain Gouguenheim dans son livre Aristote au Mont-Saint-Michel (Seuil, 2008). Il souligne la précocité d’une transmission du savoir grec par les monastères chrétiens. Il remet ainsi en cause l’opinion selon laquelle la diffusion de la philosophie, de la mathématique et de la physique au Moyen-Age serait due exclusivement à l’Espagne musulmane.

L’islam et la science, Ernest Renan, La Part Commune, collection La petite part, 59 pages, 6,50 euros.


Le Goncourt de la Poésie au Breton Yvon Le Men


Le Goncourt de la poésie a récompensé, mardi 7 mai chez Drouant, le Breton Yvon Le Men pour l'ensemble de son œuvre, et plus particulièrement ses livres parus chez Bruno Doucey : Une île en terre (2015) et Le poids d'un nuage (2017). Le membre de l'Académie Goncourt, Tahar Ben Jelloun, a salué un « passeur qui prend le temps d'écouter le monde et interroge les mots »

Yvon Le Men est né à Tréguier en 1953. Il a écrit une quarantaine de recueils de poésie et a inauguré sa carrière poétique par son livre Vie en 1974. Il vient de publier Aux marches de Bretagne aux éditions Dialogues à Brest


Yvon Le Men : Aux marches de Bretagne

Yvon Le Men s’est immergé pendant plusieurs semaines dans le Coglais, aux marches de Bretagne, dans le cadre d’une résidence d’écriture. Le voici projeté dans le pays de la poète Angèle Vannier dont un collège porte le nom. Une expérience inédite venant après celle qu’il avait menée dans le quartier rennais de Maurepas et racontée dans Les rumeurs de Babel, (Dialogues2016). Mais cette fois-ci, le poète breton s’est retrouvé sur « le plancher des vaches » au cœur d’un monde rural chargé d’histoire et où lui parvenaient, malgré l’éloignement, toutes les « rumeurs » du monde d’aujourd’hui.

Yvon Le Men pratique un genre littéraire nouveau : la poésie de reportage. Il a le flair du journaliste, aiguisé par sa curiosité naturelle et sa grande capacité d’empathie. Mais il le fait dans son langage à lui : phrases brèves, rythmées, musicales, jouant beaucoup sur les allitérations. Avec des blancs pour laisser respirer le lecteur. Il le faut bien. Son reportage poétique dans le Coglais tient en pas moins de 180 pages.

Le Coglais. Pays de la frontière (celle du Couesnon, mais pas seulement) où les deux communes de Saint-Brice et Saint-Étienne ont uni leur destinée sous le nom de Maen Roch. «La nouvelle communauté / ainsi baptisée / comme nous le fûmes à notre naissance », note le poète. Les ombres de l’histoire rôdent dans le secteur. Saint-Aubin du Cormier, lieu de la célèbre bataille qui signa la défaite bretonne en 1488, est à portée d’arbalète. « Les soldats venaient de tous les pays / pas seulement de leurs pays chéris / où les morts après la bataille n’ont plus de patrie ». C’est « dans ce pays.de granite / d’herbes / de vaches » que vivent aujourd’hui des femmes et des hommes avec qui le Men a échangé.

Voici donc des tranches de vie que le poète nous sert dans ses mots à lui. Il le fait avec beaucoup d’émotion quand il nous parle, en particulier, de tous ces destins brisés. « L’autre jour une femme s’est suicidée / dans la salle de traite aux vaches sans prénoms ». Comme il l’avait fait à Maurepas, Le Men s’approche des « gens de peu » : d’un ancien ouvrier granitier, de Lise dont le mari est « gratteur de boyaux », de tous ces ouvriers qui triment à l’abattoir (« cinq mille huit cents cochons tués / par des ouvriers / qui n’ont plus d’épaules après quarante années »)

Des préoccupations contemporaines surgissent aussi au fil des pages. Yvon Le Men se fait l’écho : les vertus ou non de la chasse, la protection de la nature, le développement du bio, la condition animale. « Comme on traite les animaux / on traitera les hommes / c’est la même chose pour les arbres / pour tout ce qui vit / même les pissenlits ». Et puis, il y a les drames du monde qui se répercutent même dans le Coglais. Hassan vit maintenant ici. Il vient de Libye, rançonné par « les fous de Dieu / sans dieu ». Le Men nous parle de ces migrants arrivés par Calais puis « par Cancale, non loin du Coglais ». Il nous parle de de « ceux d’ici / qui les ont accueillis / en amis ». Migrer. Les Bretons savent ce que cela veut dire. Et le poète breton nous rafraîchit la mémoire en donnant la parole à aux fils ou aux filles de celles, originaires du Coglais, qui sont parties faire des ménages à Paris.

Mais on ne quitte pas ces Marches sans évoquer le « fantôme » des grands écrivains qui « sont passés / dans les coins et les recoins / de ce pays ». Honoré de Balzac, bien sûr, et ses « Chouans », mais aussi Victor Hugo. « J’aurais aimé être avec celui qui a écrit / le poème Chose du soir / son refrain reprend mon prénom / entre poème et chanson », nous confie Yvon à la fin de son livre

Aux marches de Bretagne, Yvon Le Men, illustrations d’Emmanuel Lepage, éditions dialogues, 187 pages, 18 euros


Notes de lecture février 2019

Jean-Pierre Boulic : Laisser entrer en présence

Faire advenir, accueillir, se mettre à l’écoute : il y a dans la poésie de Jean-Pierre Boulic cette inlassable « quête de signes au cœur d’un monde qui ne demande qu’à répondre » (Philippe Jaccottet). Le poète breton le manifeste dans un nouveau recueil où « joie » et « souffrance » se répondent, dans une tonalité parfois sombre quand sont évoqués l’hôpital, la maladie, la mort. Chaque fois qu’il voit « une âme livrée à la douleur ».

Mais on retrouve aussi dans ce recueil la toile de fond géographique – disons plutôt « cosmographique » – de l’œuvre de Jean-Pierre Boulic : ce pays d’Iroise, au bout du bout du Finistère, avec « le vaste grondement de l’océan », « l’haleine du large » et « les goélands parés de blanc ». Le poète est un homme du rivage, un homme du seuil, dans la lumière des saisons. Voici « l’automne écorché », « la fraîcheur d’avril », « l’été déchiré ». Et il nous dit : « Entre en présence / De ce silence / Où palpite la source / De l’inépuisable printemps ».

C’est sous ces cieux-là qu’il importe, nous dit-il, de « Converser avec / les humbles choses muettes / Bleuets capucines ». De déceler « signes » et « traces » d’un autre monde dans le monde qui nous enveloppe. Et de se mettre à l’écoute de l’oiseau qui « grisolle » comme de la voix qui « brasille ». Jean-Pierre Boulic aime les mots qui chantent pour mieux enchanter le monde. « Tu lèves les yeux / Vers un pays irrigué » et « Ce grand ciel est d’étoiles / Miettes sans tourments ».

Le malheur peut venir écorcher cette félicité. « Il tombe des cordes depuis des heures / On enterre la jeune morte / Au bout du chemin d’herbes et de pierres ». Ailleurs le poète nous parle d’une mère « qui vacille / De laisser partir l’enfant » ou de l’hôpital « où s’entend la souffrance ». Ce qui sauve ? « La salvatrice parole de l’amitié / Plus incisive que celle d’un bistouri ».

Jean-Pierre Boulic nous laisse alors « entrer en présence » de figures charismatiques. Celles qui ont cultivé cette amitié féconde appelée fraternité. Voici la « sœur du réconfort / Parmi les chiffons de la ville immense ». Voici Thérèse, « Inépuisable auréole / Au cœur du présent ». Voici « Tibhirine / Cet étonnant visage / D’homme aux regards sans prises / Et le cœur sans entraves ».

Rapprochant en définitive l’écriture poétique de l’exercice spirituel (ainsi que l’a défini Gérard Bocholier), Jean-Pierre Boulic peut affirmer au bout du compte : ton poème « n’est point de toi / Il est ce que dit l’indicible / Du verbe créateur ».

Laisser entrer en présence, Jean-Pierre Boulic, La Part Commune, 107 pages, 13 euros


François de Cornière : Ça tient à quoi ?

« Mon émotion est toujours là / Je me demande / ça tient à quoi ? / ça tient à quoi ? » François de Cornière écrit comme il vit et vit comme il écrit. Dans la lumière des jours et parfois leur noirceur. Ses poèmes sont abonnés à la simplicité, à l’absence d’éloquence. Le poète dit « je » pour nous faire partager sa vie, mais il dit aussi « l’homme ».

Ce qui donne leur piment à ses textes, c’est cet inattendu et ce merveilleux qui se glissent dans l’ordinaire des jours et dont sait témoigner le poète. À partir d’un point minuscule, François de Cornière ouvre toujours des perspectives. Voici que, dans une salle de cinéma, il imagine (non pas la possibilité d’une île) mais la possibilité d’un poème qui serait « d’art et essai ». À un autre moment, c’est un feuillet qui glisse d’un livre de sa bibliothèque et le voici embarqué – nous avec – dans la découverte de son auteur (le poète Jean Rousselot). Comme François de Cornière le dit lui-même, il accorde sa bienveillance « à tout ce qui peut échouer dans un poème un jour » : sur un terrasse en Crête, lors d’un lever matinal, pendant une promenade nocturne, à l’écoute d’un disque de jazz… « Je poursuis ici, confie le poète, le parcours qui a été toujours le mien : celui de la vie, traversée par des instants notés au vol parce qu’ils m’ont touché ».

Mais voilà un poète aux allures de diariste ou de nouvelliste. À tel point qu’après une lecture de ses poèmes, une femme s’est approchée de lui pour lui dire : « Pendant que vous lisiez vos textes / je me suis plusieurs fois demandé / si c’étaient des poèmes / ou de très courtes nouvelles / vous voyez ce que je veux dire ? » François ne sait plus ce qu’il a répondu mais il se dit sûr que ses poèmes ne sont pas « de vrais beaux / ou modernes comme il faut ». On n’y trouve pas, en effet, ces images poétiques (métaphores, métonymies, analogies…) que l’on rencontre chez la majorité des auteurs. François de Cornière en apporte la démonstration à l’écoute enthousiaste de la bande son d’un film. « C’était formidable / sans les images j’avais tout vu / tout ressenti./ Je m’étais dit qu’écrire ainsi de la poésie /sans ce qui fait la poésie / serait un sacré beau défi ». Beau défi qu’il relève depuis des années, nous faisant penser à cette belle remarque du poète palestinien Mahmud Darwich : « La prose est la voisine de la poésie et la promenade du poète. Le poète est perplexe entre prose et poésie » (Présente absence, Actes Sud)

Sans rechigner, partons donc dans le sillage de ce Nageur du petit matin (La Castor Astral, 2015) qu’est François de Cornière, poète des sens en éveil, à l’écoute des battements de son cœur (surtout quand la mer est fraîche). Il témoigne, sans faillir, des « minutes noires comme des minutes heureuses », fidèle en cela à l’injonction du poète suisse Georges Haldas qu’il a eu le bonheur de rencontrer à Genève et donc il évoque, dans ce livre, la mémoire.

Avec François de Cornière, les questions, les remarques, les confidences ou les exclamations – celles qui ponctuent son livre et qui sont celles de tous les jours – ont une étonnante densité dans leur simplicité. C’est pour cela qu’elles nous touchent et peuvent, mine de rien, nous mener très loin. « Tu as vu la lune ? », « Il y a combien d’années déjà ? », « Je t’aime bien sur celle-là », « Tu crois que c’était où ? », « J’ai pas été trop longue ? », « Lui, tu le reconnais ? », « À ton avis, on a fait combien de kilomètres ? » « Cette nuit tu as parlé en dormant », « ça a passé vite », « Tu veux que je prenne le volant ? », « À quoi Tu penses ?… Eh ! Oui, tout cela « ça tient à quoi ? »

Ça tient à quoi ? François de Cornière, préface de Jacques Morin, Le Castor astral, 198 pages, 13 euros.



Jean-Claude Caër : Devant la mer d’Okhostk

Quand on est poète, que dire d’un voyage qu’on a fait au Japon ? « Je n’ai rien à raconter », nous dit Jean-Claude Caër, retour du Pays du soleil levant. « Pas d’histoires, pas d’anecdotes / Seulement des sensations diffuses, des malaises, / Une solitude appuyée ». Car son nouveau livre, en effet, est un récit fragmenté (on se gardera bien de parler de carnet de voyage) à la manière des grands maîtres de la poésie japonaise. Jean-Claude Caër se met dans leurs pas, visite à leur manière les campagnes comme les villes et n’hésite pas à se rendre sur la tombe des plus illustres d’entre eux (Saigyô, Sôseki…). Et, au bout du compte, appréhende le monde comme ils le faisaient. Avec distance. Dans la contemplation des êtres et des choses. En allant à « l’étang du bas », au « jardin des mousses », au « mont Koya », « dans une barque », « à la petite cabane »… Mais, toujours, sans trop se faire d’illusion sur un monde qui est aussi, nous dit Jean-Claude Caër, « un enfer ». Et nous reviennent en mémoire ces vers de Kobayashi Issa : « Nous marchons en ce monde / sur le toit de l’enfer / en regardant les fleurs ».

Dans la lignée de cette « impermanence » soulignée par le bouddhisme, Jean-Claude Caër nous dit encore que « tout nous échappe / Et file entre nos mains ». Et quand « la montagne fume après la pluie de la nuit », on a le sentiment d’entrevoir une estampe japonaise. L’esprit du haïku est là, aussi, quand il écrit : « 27° / Au bord de la rivière Kamo /On joue de l’éventail » ou encore ceci : « Une croix / sur un bâtiment gris / perdue dans Tokyo »

Mais au-delà de cette profonde imprégnation de la culture japonaise par l’auteur, il y a, ponctuellement, dans ce livre, un subtil va et vient entre deux mondes. Celui de l’Extrême-Orient où Jean-Claude Caër pérégrine et celui de cet Extrême-Occident où il est né (sur la côte sauvage du Nord-Finistère). Devant cette mer d’Okhotsk, au nord du Japon entre Sakhaline et Kamtchatka, à quoi pense-t-il ? À «  a plage de Keremma / Couverte d’algues brunes en septembre ». Et quand il se rend aux « jardins de sable » du Daitoku-ji à Kyôto, « dans ce désert miniature à taille humaine », il pense à nouveau à cette plage de Keremma « quand la mer se retire à l’infini du sable ». À Keremma, comme devant la mer d’Okhotsk, une même sensation d’infini, de puissance brute de la nature et des éléments.

Ailleurs, voici l’auteur dans un temple où « dès l’aube quatre moines récitent les sûtras » et « où les tambours résonnent dans le monastère » À quoi pense-t-il ? « À ces années de collège, où nous allions à la messe avant le petit-déjeuner ». Ici, dans ce monastère, la langue lui est « inconnue » comme l’était « le latin d’Église ».

Ce retour par la pensée à la « terre natale » le rattache à sa mère dont il évoque la figure à plusieurs reprises et qu’il croit découvrir un jour sous les traits d’une paysanne japonaise au travail. « Je t’ai peut-être vue, penchée vers la terre, / Travailler ce matin dans les champs / Près d’Abashiri ou de Obihiro / Sous ton grand chelgenn / Dans la campagne paisible sous le soleil de mai » (ndlr : Chelgenn désigne une coiffe du Haut-Léon). Universalité du labeur paysan que l’on soit d’Abashiri ou de Plounévez-Lochrist, commune de naissance de Jean-Claude Caër.
« Mère, j’ai traversé des cercles de douleur / L’écriture et la vue de la mer me calment ». Devant la plage de Keremma comme devant la Mer d’Okhotsk

Devant la mer d’Okhotsk, Jean-Claude Caër, Le Bruit du temps, 96 pages, 18 euros.



Les méditations poétiques de Philippe Mac Leod

Philippe Mac Leod n’en finit pas d’écrire des « poèmes pour habiter la terre » comme l’indiquait le titre de l’un de ses derniers livres (Le Passeur, 2015). En quête de « vif », de « pur », « d’infini », de « transparence »…, il voudrait rendre à la parole poétique « ce pouvoir incomparable, non plus de nommer, de capter, de saisir, mais d’être elle-même le cœur battant du mystère ». C’est bien le cas dans cette Supplique du vivant qu’il publie aujourd’hui aux éditions Ad Solem et dans Variations sur le silence chez le même éditeur.

Né en 1954, attiré par la tradition monastique mais aujourd’hui engagé dans la voie d’une consécration laïque, Philippe Mac Leod a longtemps mené une vie solitaire, à la manière d’un ermite, dans le massif pyrénéen près du sanctuaire de Lourdes. S’il réside aujourd’hui en Bretagne, dans les Côtes d’Armor, il continue à dire sans faillir « le poème de la montagne » (titre d’un des chapitres de Supplique du vivant). « Il n’y a rien à expliquer sous un ciel si grand. Rien à éclaircir. Et pourtant, vivre réclame tes mots » (…) « Ton poème ne viendra que de ce chemin retrouvé – et sans jamais dépasser l’herbe rase des pelouses, l’étoile d’un ciel de gentianes ».

Philippe Mac Leod s’exprime en « prose poétique ». Il flirte parfois avec l’aphorisme. Mais le ton dominant est celui de la méditation, de la contemplation et de l’introspection. Il associe toujours poésie et réflexion. Il y a, en permanence, une pensée, une idée, en toile de fond de ses textes. Son écriture est exigeante. Ses poèmes, note l’éditeur, « ne décrivent pas mais écrivent ce dont l’auteur vit, ce qui l’a poussé à entamer un chemin d’écriture en rupture avec le monde et ses artifices ». Aussi peut-on lire, sous sa plume, ce type de constat : « Il faudra enfin mourir pour commencer à vivre ». Et donc, ajoute-t-il avancer « plus que d’un pas libre ». Pour retrouver quel pays ? « Les marges ». Pour faire place à quoi ? « À l’infime, l’inaperçu, l’éraflure du timbre brisé, le geste inachevé, l’étincelle perçue d’un clignement ». Car, nous dit Philippe Mac Leod, « le temps ne nous a rien pris. Il nous rend à ce que nous avons toujours été, une enfance qui ne savait que naître ». Ailleurs, il nous parle de « la voix qui brûlait dans la lumière du jour et que nous n’avons pas su entendre ni retenir ».

Nous voici donc orphelins de quelque chose ou de quelqu’un. Les mots-clés pour se mettre à l’écoute de cette voix dont il parle et pour passer sur l’autre rive s’appellent « lumière » et « silence ». Philippe Mac Leod écrit : « Le silence est ma lumière et la lumière est mon silence ». C’est ce silence qui charpente précisément ses Variations sur le silence.

Face à ce magma qu’est le monde actuel, que peut la poésie ? Dans son livre La poésie sauvera le monde (Le Passeur, 2016), Jean-Pierre Siméon esquissait une réponse. « Rejoindre le réel par l’évocation du sensible ». Comme en écho, Philippe Mac Leod affirme : « Nous entendons mais du réel nous n’écoutons rien. Nous écoutons mais nous n’entendons pas. Parce que le cœur n’est pas tourné vers le silence ». Ce que Jean-Pierre Siméon formulait aussi à sa manière : « Tout poème est un acte de résistance » car « le poème nous rend au silence dont il est né, il fait silence en nous ».

C’est bien sûr ce silence-là qui habite les textes de Philippe Mac Leod. Et qu’il entend sauver. « Silence défiguré – moqué – piétiné - puis se redressant d’un lumineux aplomb, silence de gloire au-dessus des vallées étroites de nos courtes vies, tristes vies, qui attire tout à lui, de son écume un jour lancée comme le filet d’une parole irrévocable ». Sous d’autres cieux, à une autre époque, le poète britannique Thomas Carlyle (1795-1881) n’avait pas dit autre chose : « Lorsqu’on observe l’inanité tapageuse du monde, ses mots porteurs d’un sens si maigre, ses actes si insignifiants, il est réconfortant de songer au grand Royaume du Silence ». L’espoir habite donc toujours les poètes : « Dans le grand silence des mondes ensevelis, souligne pour sa part Philippe Mac Leod, «  l neige de petites semences de silence qui mûrissent d’autres mondes où les nuits sont blanches et l’ignorance clairvoyante ».

Le silence peut devenir ainsi, pour nos âmes égarées, un « sas », un « filtre », un « tamis ». C’est ce silence qui peut nous aider à gagner « l’autre monde ». Mais cet autre monde « est de ce côté – tout proche – aussi ténu qu’une palpitation sous le fin duvet de l’oisillon ». Il nous tarde de le rejoindre car « le bain de silence toujours nous mène au bain de lumière ».

Supplique du vivant, Philippe Mac Leod, Ad Solem, 88 pages, 14 euros.

Variations sur le silence, Philippe Mac Leod, Ad Solem, 96 pages, 14,50 euros.


Marie-Hélène Prouteau : Le cœur est une place forte


Marie-Hélène Prouteau aime mêler l’histoire familiale à la grande histoire. L’histoire ancienne à l’histoire récente. Établir des rapprochements. Elle le montre encore dans son nouveau livre dont le sujet est la guerre : la Grande guerre et celle de 39-45, vues à travers l’histoire d’un grand-père puis celle de l’auteure elle-même, dans cette ville de Brest, détruite, où elle est née.

Roman ? Récit poétique ? Enquête ? Comment qualifier le livre de la Nantaise Marie-Hélène Prouteau ? « Il faut déranger les ruines, explique-t-elle, mettre la lampe frontale pour descendre dans les fissures de l’ombre. Les signes du silence accompagnent. Et, doucement, comme une évidence, appeler les absents ». Puis elle reprend ces mots de Paul Celan (qui donnent leur titre au livre) : « Le cœur est une place forte ». Car, dit-elle, « ces mots lèvent en nous l’idée de résistance ». Résistance au désordre et au malheur de la guerre

L’acte I de ce livre est constitué par la découverte, en Belgique, du livret militaire du grand père de l’auteure, soldat du 19e RI de Brest, dans un grenier de Maissin (« village martyr calciné par le feu allemand ») aux côtés de 430 autres livrets. À partir de ce document (« ses feuillets fatigués ont la douceur du chiffon ») que la grand-mère conserve comme un trésor, Marie-Hélène Prouteau va mener une véritable enquête documentaire pour éclairer le drame qui s’est noué sur place.

« La guerre, c’est quand des gamins de quinze ans doivent enterrer vivants des soldats sur ordre de criminels ». Son enquête fait surgir, aux côtés du grand-père Guillaume, d’autres figures de soldats venus de Bretagne : Yves Henry de Plérin, Henri Ollivier de Saint-Nazaire qui avait gravé son nom sur le tronc d’un arbre de Maissin. Puis il y a cet événement stupéfiant : le démontage du calvaire finistérien du Tréhou par ses habitants pour rejoindre le charnier de Maissin et veiller sur les morts : « Le calvaire est remonté pierre à pierre. À Maissin, en son cadastre labouré de baïonnettes ». Et, depuis 1932, « en son lotissement de deuil, se tient le vieux calvaire, sentinelle en humanité qui se penche vers ses milliers de fils ».

Acte II du livre : Brest après les bombardements de la Seconde guerre. La petite Marie-Hélène naît dans cette ville-là, dans une clinique d’accouchement qui avait été bombardée en 1940. « Un pays natal de gravats et d’épaves, ton legs au commencement ». La fillette apprend à savoir qu’avant sa naissance le ciel a été « en exil » et qu’il brûlait toutes les nuits « sur fond de mort des étoiles ». Et elle reprend aujourd’hui ces mots de Julien Gracq parlant de « Brest, tragique et sacrificielle, tranchée comme une pyramide aztèque » (Lettrines, 2).

Mais « tout n’a pas disparu avec les murs effondrés, les maisons éventrées », nous dit Marie-Hélène Prouteau. « Les lieux ne sont plus. Restent les visages, les gestes, les élans ». Le visage de Paul, un oncle mort jeune à la guerre. Celui de James Sheridan, aviateur anglais, enterré dans le cimetière de La Forest-Landerneau, commune où ont vécu les grands parents de l’auteure. Les élans sont ceux des sauveteurs vers l’abri Sadi-Carnot bombardé.

« Que serait se tenir à hauteur de toutes ces ombres emportées dans la guerre ? », interroge l’auteure. Sans doute commencer par dénoncer, inlassablement, toutes les guerres. Celles qui ont vu les massacres de l’antique Ur comme ceux, récents, perpétrés à Alep ou à Sarajevo. Faire mémoire aussi. « Je voudrais donner chair aux silhouettes ombreuses qui se sont colletées aux plus hautes épreuves. Qui ont tenté de garder le cœur à l’heure humaine ».

Plus fondamentalement encore, « trouver l’élan qui sauve » en concevant un « sursaut de bienveillance pour ce monde qui est le nôtre ». Marie-Hélène Prouteau le dit avec talent – dans une certaine fièvre d’écriture – au cœur d’un livre où sont magnifiés à la fois le tragique et la beauté de l’existence.

Le cœur est une place forte, Marie-Hélène Prouteau, préface de Dominique Sampiero, La Part Commune, 147 pages, 14 euros.


Notes de lecture janvier 2019

Jean Lavoué : Fraternité des lisières

Si la poésie consiste, comme l’a dit Giuseppe Ungaretti, à « apporter d’heureuses clartés sur les chemins de l’obscur », alors on peut dire que l’écriture de Jean Lavoué relève de cette démarche-là. Dans ce nouveau livre, en effet (« poèmes pour la paix »), le poète breton pointe les périls et toute l’obscurité du monde, mais il garde, en permanence, l’espoir chevillé au cœur en traçant des nouveaux chemins de fraternité.

Premiers périls : ceux du terrorisme. Jean Lavoué évoque tous ceux qui ont ensanglanté le pays entre 2014 et 2018, de Charlie à Trèbes, en passant par le Bataclan, Nice… Mais aussi ceux qui ont apporté le deuil à Palmyre et Alep. Le poète désigne le mal, parle de Daech sans le nommer. « Ils ont ouvert le livre / Comme on découvre un champ de mines / Ils ont dégoupillé les versets de la peur / Ils ont défiguré le secret, / Couvert le nom divin de leurs cris de victoire ». Mais, on l’a dit, l’auteur n’est pas là pour dire la seule noirceur du monde. Hommage donc au martyre du père Hamel et à l’héroïsme du colonel Arnaud Beltrame. Et au-delà de ces deux figures devenues charismatiques, c’est un vrai leitmotiv d’espoir que ressasse – en dépit de tout – ce livre. « Il ne reste désormais pas d’autre humus pour sa croissance / Que le cœur bienveillant de l’homme / Pas d’autre signe de sa poussée bienfaisante / Que les frêles tiges de l’amour ».

Il y a le terrorisme, mais il y a aussi les désastres humanitaires. À commencer par ceux des migrants. « Serons-nous les vigies / Offrant refuge aux naufragés / Ou bien les grilles, poings serrés / De nos fraternités mortes ? », interroge Jean Lavoué.

Il y a le terrorisme, mais aussi les périls qui pèsent sur la planète terre. « Passagers des étoiles / Nous sommes les clandestins d’une terre dévastée, / Humiliée par nos fautes ». Le poète appelle au sursaut. « Il nous faut réapprendre ensemble / À écouter la musique des étoiles / À parler aux mousses et aux forêts, / À inviter l’aube et l’océan chez nous, / À cultiver humblement nos partitions potagères ».

Jean Lavoué arc-boute, enfin, sa confiance à tous ces « vivants aux mains nues » qui signent les gestes essentiels au cœur de ces « temps de détresse ». Ainsi, à propos d’Asia Bibi, la jeune chrétienne pakistanaise accusée de blasphème, il peut écrire. « Chaque fois qu’une femme dans le monde / Meurt à douleur /Pour les sarments d’amour qu’elle porte au cœur / Le monde crie en silence ».

Fraternité des lisières, poèmes pour la paix 2014-2018, gravures de Marie-Françoise Hachet – de Salins, éditions L’enfance des arbres (3, place vieille ville, 56 7000 Hennebont) 167 Pages, 15 euros.





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