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Comment
vieillissent les livres ? Pour un ouvrage tel que celui-ci, consacré
à la petite actualité de 1955 -1956 la question est redoutable.
Tout annonce la poussière.
Et la surprise est belle.
Quel que soit l'objet, la pertinence de l'analyse qui vise la structure
tient bon. Ce pourquoi, ces Mythologies, sont d'une parfaite actualité.
Tout aussi bien peut-on appliquer la méthode à ce qui nous
tombe sous l'il ou se glisse dans notre oreille, que constater combien
depuis 54 ans les ELLE, MATCH et autre FIGARO ont élaboré
la pensée unique qu'ils nous servent, eux et leurs confrères,
comme évidence du " bon sens ". En somme mythes pour
la mystification.
L'usager de la grève
Il y a encore des hommes pour qui la grève est un scandale c'est
à-dire non pas seulement une erreur, un désordre ou un délit,
mais un crime moral, une action intolérable qui trouble à
leurs yeux la Nature. Inadmissible, scandaleuse, révoltante, ont
dit d'une grève récente certains lecteurs du Figaro. C'est
là un langage qui date à vrai dire de la Restauration et
qui en exprime la mentalité profonde; c'est l'époque où
la bourgeoisie, au pouvoir depuis encore peu de temps, opère une
sorte de crase entre la Morale et la Nature, donnant à l'une la
caution de l'autre: de peur d'avoir à naturaliser la morale, on
moralise la Nature. On feint de confondre l'ordre politique et l'ordre
naturel, et l'on conclut en décrétant immoral tout ce qui
conteste les lois structurelles de la société que l'on est
chargé de défendre. Aux préfets de Charles X comme
aux lecteurs du Figaro d'aujourd'hui, la grève apparaît d'abord
comme un défi aux prescriptions de la raison moralisée :
faire grève, c'est " se moquer du monde ", c'est à-dire
enfreindre moins une légalité civique qu'une légalité
" naturelle ", attenter au fondement philosophique de la société
bourgeoise, ce mixte de morale et de logique, qu'est le bon sens. (125)
Iconographie de l'abbé Pierre
Évidemment, le problème n'est pas de savoir comment cette
forêt de signes a pu couvrir l'abbé Pierre [
] Je m'interroge
seulement sur l'énorme consommation que le public fait de ces signes.
Je le vois rassuré par l'identité spectaculaire d'une morphologie
et d'une vocation : ne doutant pas de l'une parce qu'il connaît
l'autre : n'ayant plus accès à l'expérience même
de l'apostolat que par son bric à brac et s'habituant à
prendre bonne conscience devant le seul magasin de la sainteté;
et je m'inquiète d'une société qui consomme si avidement
l'affiche de la charité qu'elle en oublie de s'interroger sur ses
conséquences, ses emplois et ses limites. J'en viens alors à
me demander si la belle et touchante iconographie de l'abbé Pierre
n'est pas l'alibi dont une bonne partie de la nation s'autorise, une fois
de plus pour substituer impunément les signes de la charité
à la réalité de la justice. (52)
Poujade et les intellectuels
Qui sont les intellectuels, pour Poujade ? Essentiellement les "
professeurs " (" sorbonnards, vaillants pédagogues, intellectuels
de chef lieu de canton ") et les techniciens (" technocrates,
polytechniciens, polyvalents ou polyvoleurs "). Il se peut qu'à
l'origine la sévérité de Poujade à l'égard
des intellectuels soit fondée sur une simple rancur fiscale
: le " professeur " est un profiteur; d'abord parce que c'est
un salarié (" Mon pauvre Pierrot. tu ne connaissais pas ton
bonheur quand tu étais salarié ! ") ; [
] Supérieur,
l'intellectuel plane, il ne " colle " pas à la réalité
(la réalité, c'est évidemment la terre, mythe ambigu
qui signifie à la fois la race, la ruralité, la province,
le bon sens, l'obscur innombrable, etc.). Un restaurateur, qui reçoit
régulièrement des intellectuels, les appelle des "
hélicoptères ", image dépréciative qui
retire au survol la puissance virile de l'avion : l'intellectuel se détache
du réel, mais reste en l'air, sur place, à tourner en rond
: son ascension est pusillanime, également éloignée
du grand ciel religieux et de la terre solide du sens commun. Ce qui lui
manque, ce sont des " racines " au cur de la nation. Les
intellectuels ne sont ni des idéalistes, ni des réalistes,
ce sont des êtres embrumés,
(171)
Gilles Herlédan
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L'IDENTITÉ
Quadrige/PUF, 1983
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La main se porte vers quelques
livres. L'ouvrage est intitulé : Claude Lévi-Strauss
L'identité. C'est un séminaire interdisciplinaire dirigé
par lui en 1974 - 1975. Y participent, entre autres, Michel Serres, Françoise
Héritier et Julia Kristeva. Sur la couverture on peut lire sous
la photo du grand anthropologue :
" Il s'agira
de déconstruire la notion d'identité
en récusant le mythe d'une insularité "
J'ouvre et lis l'avant-propos.
Voici :
"
le thème de l'identité se situe non pas seulement
à un carrefour, mais à plusieurs. Il intéresse pratiquement
toutes les disciplines, et il intéresse aussi toutes les sociétés
qu'étudient les ethnologues ; il intéresse enfin l'anthropologie
de façon très spéciale, puisque c'est en imputant
à celle-ci une obsession de l'identique - que d'aucuns font son
procès - En revanche, nous ne l'avons pas choisi parce que depuis
quelque temps, une mode prétentieuse l'exploite. A en croire certains,
la crise d'identité serait le nouveau mal du siècle. Quand
des habitudes séculaires s'effondrent, quand des genres de vie
disparaissent, quand de vieilles solidarités s'effritent, il est,
certes, fréquent qu'une crise d'identité se produise. Malheureusement,
les personnages qu'inventent les media pour convaincre du phénomène
et souligner son aspect dramatique ont plutôt, de façon congénitale,
la cervelle vide ; leur identité souffrante apparaît comme
un alibi commode pour nous masquer, et masquer à leurs créateurs,
une nullité pure et simple.
[
] À supposer que l'identité ait elle aussi ses relations
d'incertitude, la foi que nous mettons encore en elle pourrait n'être
que le reflet d'un état de civilisation dont la durée aura
été limitée à quelques siècles. Mais
alors, la fameuse crise de l'identité dont on nous rebat les oreilles
acquerrait une tout autre signification. Elle apparaîtrait comme
un indice attendrissant et puéril que nos petites personnes approchent
du point où chacune doit renoncer à se prendre pour l'essentiel
: fonction instable et non réalité substantielle, lieu et
moment, pareillement éphémères, de concours, d'échanges
et de conflits auxquels participent seules, et dans une mesure chaque
fois infinitésimale, les forces de la nature et de l'histoire suprêmement
indifférentes à notre autisme."
Extraits de l'avant-propos par Cl. Lévi-Strauss
(pp. 9-10 et 11)
Merci de cette nourriture fraîche
pour l'esprit à l'opposé d'idées tendances.
Marie-Laure Jeanne
Herlédan
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Dans la pensée contemporaine,
Emmanuel Levinas est unique à établir un lien entre éthique
et métaphysique. Dans Éthique et infini, livre issu d'une
suite d'entretiens donnés sur France-Culture en 1981, il décline
son histoire, son cheminement et la formation de sa pensée à
partir de la Bible, des auteurs russes, de Heidegger. Plus tard il recentrera
sa réflexion autour du langage puis de la responsabilité
d'autrui élevant ainsi la morale à la hauteur d'un absolu.
Altérité et transcendance
La socialité
: le meilleur de l'humain.
" Toute rencontre commence par une bénédiction, contenue
dans le mot bonjour. Ce bonjour que tout cogito, que toute réflexion
sur soi présuppose déjà et qui serait la première
transcendance. Ce salut adressé à l'autre homme est une
invocation. J'insiste donc sur la primauté de la relation bienveillante
à l'égard d'autrui. Quand bien même il y aurait malveillance
de la part de l'autre, l'attention, l'accueil de l'autre, comme sa reconnaissance
marque cette antériorité du bien sur le mal. "
Il y a pour Levinas derrière la venue de l'humain déjà
la vigilance à autrui.
L'épiphanie du visage de l'autre.
Que nous dit le visage d'autrui, dé-visagé, altéré
? Qu'y-a-t-il en deçà de la mise à nu de l'altérité
démunie dont je suis l'obligé ?
Le visage de l'autre en même temps qu'il atteste de lui-même
intime le respect, il est un message adressé au sujet, message
à caractère contradictoire puisqu'il est toute faiblesse
et toute autorité. Par son extériorité il interroge
l'intériorité. Dans une telle relation le moi ne se met
pas en question, il est mis en question par le regard de l'autre. Le moi
de l'existence ainsi interrogée et empêchée est amené
à ne pas demeurer en soi-même. On peut parler d'une accusation
du moi par l'autre, mais aussi d'une résistance métaphysique
à la volonté de pouvoir : le regard de l'autre défie
le pouvoir de pouvoir.
Une éthique du visage.
En rupture avec une ontologie où notre être propre conditionne
l'approche de l'Être et par là les autres, Emmanuel Levinas
imagine une anthropologie différente où le visage du prochain
comme manière de se signifier se tient dans un trace d'infini et
devient lieu de transcendance. Cet accès au visage qui se vit sur
un mode éthique est à lui seul un sens. La transcendance
ne naît plus du seul être mais elle est éprouvée
comme une crise de la subjectivité qui est mise en cause. Ce n'est
qu'à partir de ce bouleversement de soi par l'existence de l'autre
que la nôtre se pose comme humaine. Loin donc de la vision sartrienne
pour qui " l'autre n'est que cela : ma transcendance transcendée
", on peut poser le prédicat de Levinas qui considère
" l'autre comme visage, témoignage extraordinaire de ma liberté,
qui me commande l'altérité dans l'infini, qui m'élit
pour son service et qui représente le trouble éthique de
l'être et va l'amener sur la voie du désintéressement
éthique. [
] Et il ajoute : " Cette sainteté de
l'humain ne peut se dire à partir d'aucune catégorie. Entrons-nous
dans un moment de l'histoire où le bien doit être aimé
sans promesse ? [
] Serions-nous à la veille d'une nouvelle
forme de foi, une foi sans triomphe comme si la seule valeur incontestable
était la sainteté, quand le seul droit à la récompense
serait celui de ne pas l'attendre ? La première et la dernière
manifestation de Dieu serait d'être sans promesse. "
Altérité et transcendance
est une des portes d'entrée dans l'uvre d'Emmanuel Levinas,
on peut aussi lire : Totalité et infini, Dieu, la mort
et le temps.
Marie-Laure Jeanne Herlédan
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Épicure - Lettre
à Ménécée
Traduction de Jean Salem
Épicure à Ménécée,
salut.
Quand on est jeune il ne faut pas remettre à philosopher, et quand
on est vieux il ne faut pas se lasser de philosopher. Car jamais il n'est
trop tôt ou trop tard pour travailler à la santé de
l'âme. Or celui qui dit que l'heure de philosopher n'est pas encore
arrivée ou est passée pour lui, ressemble à un homme
qui dirait que l'heure d'être heureux n'est pas encore venue pour
lui ou qu'elle n'est plus. Le jeune homme et le vieillard doivent donc
philosopher l'un et l'autre, celui-ci pour rajeunir au contact du bien,
en se remémorant les jours agréables du passé; celui-là
afin d'être, quoique jeune, tranquille comme un ancien en face de
l'avenir.
Par conséquent il faut méditer sur les causes qui peuvent
produire le bonheur puisque, lorsqu'il est à nous, nous avons tout,
et que, quand il nous manque, nous faisons tout pour l'avoir.
Attache-toi donc aux enseignements que je n'ai cessé de te donner
et que je vais te répéter ; mets-les en pratique et médite-les,
convaincu que ce sont là les principes nécessaires pour
bien vivre.
Commence par te persuader qu'un dieu est un vivant immortel et bienheureux
te conformant en cela à la notion commune qui en est tracée
en nous. N'attribue jamais à un dieu rien qui soit en opposition
avec l'immortalité ni en désaccord avec la béatitude
; mais re-garde-le toujours comme possédant tout ce que tu trouveras
capable d'assurer son immortalité et sa béatitude. Car les
dieux existent, attendu que la connaissance qu'on en a est évidente.
Mais, quant à leur nature, ils ne sont pas tels que la foule le
croit. Et l'impie n'est pas celui qui rejette les dieux de la foule :
c'est celui qui attribue aux dieux ce que leur prêtent les opinions
de la foule. Car les affirmations de la foule sur les dieux ne sont pas
des préno-tions, mais bien des présomptions fausses. Et
ces présomptions fausses font que les dieux sont censés
être pour les méchants la source des plus grands maux comme,
d'autre part, pour les bons la source des plus grands biens. Mais la multitude,
incapable de se déprendre de ce qui est chez elle et à ses
yeux le propre de la vertu, n'accepte que des dieux conformes à
cet idéal et regarde comme absurde tout ce qui s'en écarte.
Prends l'habitude de penser que la mort n'est rien pour nous. Car tout
bien et tout mal résident dans la sensation : or la mort est priva-tion
de toute sensibilité. Par conséquent, la connaissance de
cette vérité que la mort n'est rien pour nous, nous rend
capables de jouir de cette vie mortelle, non pas en y ajoutant la perspective
d'une durée infinie, mais en nous enlevant le désir de l'immortalité.
Car il ne reste plus rien à redouter dans la vie, pour qui a vraiment
compris que hors de la vie il n'y a rien de redoutable. On prononce donc
de vaines paroles quand on soutient que la mort est à craindre
non pas parce qu'elle sera douloureuse étant réalisée,
mais parce qu'à est douloureux de l'attendre. Ce serait en effet
une crainte vaine et sans objet que celle qui serait produite par l'attente
d'une chose qui ne cause aucun trouble par sa présence.
Ainsi celui de tous les maux qui nous donne le plus d'horreur, la mort,
n'est rien pour nous, puisque, tant que nous existons nous-mêmes,
la mort n'est pas, et que, quand la mort existe, nous ne sommes plus.
Donc la mort n'existe ni pour les vivants ni pour les morts, puisqu'elle
n'a rien à faire avec les premiers, et que les seconds ne sont
plus.
Mais la multitude tantôt fuit la mort comme le pire des maux, tantôt
l'appelle comme le terme des maux de la vie. Le sage, au contraire, ne
fait pas fi de la vie et il n'a pas peur non plus de ne plus vivre : car
la vie ne lui est pas à charge, et il n'estime pas non plus qu'il
y ait le moindre mal à ne plus vivre. De même que ce n'est
pas toujours la nourriture la plus abondante que nous préférons,
mais parfois la plus agréable, pareillement ce n'est pas toujours
la plus longue durée qu'on vent recueillir, mais la plus agréable.
Quant à ceux qui conseillent aux jeunes gens de bien vivre et aux
vieillards de bien finir, leur conseil est dépourvu de sens, non
seulement parce que la vie a du bon même pour le vieillard, mais
parce que le soin de bien vivre et celui de bien mourir ne font qu'un.
On fait pis encore quand on dit qu'il est bien de ne pas naître,
ou, " une fois né, de franchir au plus vite les portes de
l'Hadès ". Car si l'homme qui tient ce lan-gage est convaincu,
comment ne sort-il pas de la vie ? C'est là en effet une chose
qui est toujours à sa portée, s'il veut sa mort d'une volonté
ferme. Que si cet homme plaisante, il montre de la légèreté
en un sujet qui n'en comporte pas.
Rappelle-toi que l'avenir n'est ni à nous ni pourtant tout à
fait hors de nos prises, de telle sorte que nous ne devons ni compter
sur lui comme s'il devait sûrement arriver, ni nous interdire toute
espérance, comme s'il était sûr qu'il dût ne
pas être. Il faut se rendre compte que parmi nos désirs les
uns sont naturels, les autres vains, et que, parmi les désirs naturels,
les uns sont nécessaires et les autres naturels seulement. Parmi
les désirs nécessaires, les uns sont nécessaires
pour le bonheur, les autres pour la tranquillité du corps, les
autres pour la vie même. Et en effet une théorie non erronée
des désirs doit rapporter tout choix et toute aversion à
la santé du corps et à l'ataraxie de l'âme, puisque
c'est là la perfection même de la vie heureuse. Car nous
faisons tout afin d'éviter la douleur physique et le trouble de
l'âme. Lorsqu'une fois nous y avons réussi, toute l'agitation
de l'âme tombe, l'être vivant n'ayant plus à s'acheminer
vers quelque chose qui lui manque, ni à chercher autre chose pour
parfaire le bien-être de l'âme et celui du corps. Nous n'avons
en effet besoin du plaisir que quand, par suite de son absence, nous éprouvons
de la douleur ; et quand nous n'éprouvons pas de douleur nous n'avons
plus besoin du plaisir.
C'est pourquoi nous disons que le plaisir est le commencement et la fin
de la vie heureuse. En effet, d'une part, le plaisir est reconnu par nous
comme le bien primitif et conforme à notre nature, et c'est de
lui que nous partons pour déterminer ce qu'il faut choisir et ce
qu'il faut éviter ; d'autre part, c'est toujours à lui que
nous aboutissons, puisque ce sont nos affections qui nous servent de règle
pour mesurer et apprécier tout bien quelconque si complexe qu'il
soit. Mais, précisément parce que le plaisir est le bien
primitif et conforme à notre nature, nous ne recherchons pas tout
plaisir, et il y a des cas où nous passons par-dessus beaucoup
de plaisirs, savoir lors-qu'ils doivent avoir pour suite des peines qui
les surpassent ; et, d'autre part, il a des douleurs que nous estimons
valoir mieux que des plaisirs, savoir lorsque, après avoir longtemps
supporté les douleurs, il doit résulter de là pour
nous un plaisir qui les surpasse. Tout plaisir, pris en lui-même
et dans sa nature propre, est donc un bien, et cependant tout plaisir
n'est pas à rechercher ; pareillement, toute douleur est un mal,
et pourtant toute douleur ne doit pas être évitée.
En tout cas, chaque plaisir et chaque douleur doivent être appréciés
par une comparaison des avantages et des inconvénients à
attendre. Car le plaisir est toujours le bien, et la douleur le mal ;
seulement il y a des cas où nous traitons le bien comme un mal,
et le mal, à son tour, comme un bien.
C'est un grand bien à notre avis que de se suffire à soi-même,
non qu'il faille toujours vivre de peu, mais afin que si l'abondance nous
manque, nous sachions nous contenter du peu que nous aurons, bien persuadés
que ceux-là jouissent le plus vivement de l'opulence qui ont le
moins besoin d'elle, et que tout ce qui est naturel est aisé à
se procurer, tandis que ce qui ne répond pas à un désir
naturel est malaisé à se procurer. En effet, des mets simples
donnent un plaisir égal à celui d'un régime somptueux
si toute la douleur causée par le besoin est supprimée,
et, d'autre part, du pain d'orge et de l'eau procurent le plus vif plaisir
à celui qui les porte à sa bouche après en avoir
senti la privation. L'habitude d'une nourriture simple et non pas celle
d'une nourriture luxueuse, convient donc pour donner la pleine santé,
pour laisser à l'homme toute liberté de se consacrer aux
devoirs nécessaires de la vie, pour nous disposer à mieux
goûter les repas luxueux, lorsque nous les faisons après
des intervalles de vie frugale, enfin pour nous mettre en état
de ne pas craindre la mauvaise fortune. Quand donc nous disons que le
plaisir est le but de la vie, nous ne parlons pas des plaisirs voluptueux
et inquiets, ni de ceux qui consistent dans les jouissances déréglées,
ainsi que l'écrivent des gens qui ignorent notre doctrine, ou qui
la combattent et la prennent dans un mauvais sens. Le plaisir dont nous
parlons est celui qui consiste, pour le corps, à ne pas souffrir
et, pour l'âme, à être sans trouble. Car ce n'est pas
une suite ininterrompue de jours passés à boire et à
manger, ce n'est pas la jouis-sance des jeunes garçons et des femmes,
ce n'est pas la saveur des poissons et des autres mets que porte une table
somptueuse, ce n'est pas tout cela qui engendre la vie heureuse, mais
c'est le raisonnement vigilant, capable de trouver en toute circonstance
les motifs de ce qu'il faut choisir et de ce qu'il faut éviter,
et de rejeter les vaines opinions d'où provient le plus grand trouble
des âmes.
Or, le principe de tout cela et par conséquent le plus grand des
biens, c'est la prudence. Il faut donc la mettre au-dessus de la philoso-phie
même, puisqu'elle est faite pour être la source de toutes
les vertus, en nous enseignant qu'il n'y a pas moyen de vivre agréable-ment
si l'on ne vit pas avec prudence, honnêteté et justice, et
qu'il est impossible de vivre avec prudence, honnêteté et
justice si l'on ne vit pas agréablement. Les vertus en effet, ne
sont que des suites naturelles et nécessaires de la vie agréable
et, à son tour, la vie agréable ne saurait se réaliser
en elle-même et à part des vertus.
Et maintenant y a-t-il quelqu'un que tu mettes au-dessus du sage ? Il
s'est fait sur les dieux des opinions pieuses ; il est constamment sans
crainte en face de la mort ; il a su comprendre quel est le but de la
nature ; il s'est rendu compte que ce souverain bien est facile à
atteindre et à réaliser dans son intégrité,
qu'en revanche le mal le plus extrême est étroitement limité
quant à la durée ou quant à l'intensité.
Il se moque du destin dont certains font le maître absolu des choses*
; et certes mieux vaudrait s'incliner devant toutes les opinions mythiques
sur les dieux que de se faire les esclaves du destin des physiciens, car
la mythologie nous promet que les dieux se laisse-ront fléchir
par les honneurs qui leur seront rendus, tandis que le destin, dans son
cours nécessaire, est inflexible ; il n'admet pas, avec la foule,
que la fortune soit une divinité - car un dieu ne fait jamais d'actes
sans règles -, ni qu'elle soit une cause inefficace : il ne croit
pas, en effet, que la fortune distribue aux hommes le bien et le mal,
suffisant ainsi à faire leur bonheur et leur malheur, il croit
seulement qu'elle leur fournit l'occasion et les éléments
de grands biens et de grands maux ; enfin il pense qu'il vaut mieux échouer
par mauvaise fortune, après avoir bien raisonné, que réussir
par heureuse fortune, après avoir mal raisonné - ce qui
petit nous arriver de plus heureux dans nos actions étant d'obtenir
le succès par le concours de la fortune lorsque nous avons agi
en vertu de jugements sains.
Médite donc tous ces enseignements et tous ceux qui s'y rattachent,
médite-les jour et nuit, à part toi et aussi en commun avec
ton semblable. Si tu le fais, jamais tu n'éprouveras le moindre
trouble en songe ou éveillé, et tu vivras comme un dieu
parmi les hommes. Car un homme qui vit au milieu de biens impérissables
ne ressemble en rien à un être mortel.
* Il dit ailleurs que, parmi les événements, les uns relèvent
de la nécessité, d'autres de la fortune, les autres enfin
de notre propre pouvoir, attendu que la nécessité n'est
pas susceptible qu'on lui impute une responsabilité, que la fortune
est quelque chose d'instable, tandis que notre pouvoir propre, soustrait
à toute domination étrangère, est proprement ce à
quoi s'adressent le blâme et son contraire (scholie)
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