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Le temps qu'il fait
Armand Robin
Que dire, que dire ? Que dire qui
n'amoindrisse, qui n'appauvrisse la richesse du verbe d'Armand l'oiseau
dit Armand Robin ? Parler de la pluie et du beau temps alors ? Si fait.
Larme et rire pour ce Temps qu'il fait où Guillerm et Yann,
Catherine la folle vieille, Hamlet, Clémentine la bonne, le vieil
homme de Kereven, l'enfant transi, le bon Dieu, le Christ, le fou premier
et deuxième et troisième et Tou fou, Jean hiroux, un génie,
Rimbaud, Ophélie, l'homme aimant, la mère Annick, Fanchik
Jouan le père, Maïjann, la liste électorale indépendante,
les farfadines, un suicidé, Bashô, Taï-Po, un paysan,
Pouchkine, Essenine, la fée première et la fée deuxième
et la troisième, Lénine, le pauvre, Taliesin, le prophète,
Merlin et les lavandières nocturnes, la morte blanchelunante, les
témoins parallèles, un homme, l'innocent, les beautés
de la hate, aveugle, voyant, le fils sont au cur du monde, se violentent,
s'aiment, se détruisent et s'élèvent.
Et aussi le bon chêne, la prairie,
les herbes, la terre, la fougère, la bourrasque, la mer, la brindille
de bruit, les charrettes et aussi le chien, l'hirondelle sglenn ar sklinntinn,
la coccinelle, la jument grise, Threithir et Keingdu, le buf, le
chur des oiseaux sont là de toute éternité,
présents aux hommes qui tantôt écoutent, tantôt
oublient.
Un récitant veiné de ciel bleu et blanc et lent et un récitant
veiné de ciel tremblant et blanc et lent, des préjugés
des prés, une grande colère de cidre, la complicité,
la complainte sautant de brin en brin, le temps qui a la parole, la sonorité
d'effroi, les branches remuées, Armand les poétise pour
n'être pas anéanti.
Le silence et le destin vertical l'accompagnent sur la sente de sa vie
en un temps de carême :
" Dieu qui dormait s'émeut " tant il y a de beauté
de puissance et d'humaine force dans cet oratorio à la musique
sacrée qu'a composé, comme un mystère tragique du
moyen-âge, Armand Robin.
Livre cardinal.
Marie-Laure Jeanne Herlédan
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Les chaussures italiennes
Henning Mankell.
"Je me sens toujours plus
seul quand il fait froid", c'est ainsi que commence ce récit
d'Henning Mankell, maitre dans l'art du suspense. Cette fois, ce n'est
pas à la recherche d'un suspect qu'il nous conduit mais à
la découverte d'un homme de 65 ans passés, Fredrik Welin
qui vit en solitaire depuis plus d'une décennie sur une île
héritée de ses grands-parents... Chronique du parcours d'un
homme qui a souvent pris la fuite pour éviter de s'engager et d'assumer
ses actes, jusqu'au jour où une promesse faite près de quarante
plus tôt, va venir tout bouleverser. La femme à qui il avait
fait cette promesse, débarque dans son île et ce jour-là,
il comprend qu'il ne pourra plus s'échapper... Ce sera le début
d'un long périple par des routes verglacées qui le mèneront
à la rencontre de ses souvenirs, de sa fille inconnue et de ses
actes manqués, au propre comme au figuré. Il puisera dans
ce périple le courage d'assumer ses responsabilités... Dans
ce livre empreint de sensibilité, Henning Mankell parle de ces
évitements, de ces erreurs qu'un jour, il est arrivé à
chacun de refuser d'endosser, gelant ainsi notre envie de vivre. Mais
il nous rappelle également qu'il n'est jamais trop tard pour retrouver
le goût des autres.
Jocelyne Le Borgne
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La Maison d'été
René Guy Cadou
La Maison d'été
est le seul roman de René Guy Cadou écrit de mai 1944 à
mai 1945, période où il était surveillant instituteur
au château de la Forêt, sur la commune du Cellier. Cette propriété
a accueilli de juillet 1942 à juillet 1945 une soixantaine de garçons,
réfugiés de St Nazaire, en internat scolaire. La directrice
du centre Marie Louise Tattevin, une mesquéraise, était
une femme à poigne qui encadrait une équipe de six ou sept
instituteurs, veillant sur les enfants continument.
René Guy Cadou est remplacé fréquemment pour le temps
de classe par Fernand Guériff, il est aussi vaguemestre, fonction
qui lui convient, compte tenu de l'importance qu'il accorde à la
correspondance quotidienne avec Hélène et régulière
avec les poètes de Rochefort. Il écrit aussi de nombreux
poèmes et a le souci de mener à bien son roman.
On retrouve dans cet ouvrage les
souvenirs autobiographiques de Cadou avec le monde de son enfance briéronne,
mais aussi de nombreuses descriptions concernent les lieux et les paysages
qu'il a pu observer pendant l'été et l'automne 1944 sur
la commune du Cellier. Comme dans ses autres écrits, René
Guy Cadou part du réel où s'ancre son imaginaire.
Ainsi, nous retrouvons des noms de personnes - Frangeul, Travers, le Père
Louis dans ses vignes -, des noms de lieux - Bouquet des bois, le Fumet
proche de la Funerie où il aimait aller -, des expressions
locales - le magasin, nom donné à la cave, l'entraide. Les
Cellariens reconnaissent leurs coutumes dans la description précise
des travaux : battage, vendanges et le soir les grands repas en commun
avec les tables encombrées de victuailles, et après les
cerises à l'eau de vie et l'eau de vie sans cerise. Il embellit
la réalité grâce à de nombreuses métaphores
et nous fait apprécier le quotidien de la vie à la campagne
qu'il oppose à la vie parisienne, cette campagne qu'il apprécie
à toute heure du jour et à chaque saison.
Gilles, le héros quitte Paris et prend lentement possession
de la maison d'Amélie et de la campagne, le temps passe en ne faisant
presque rien : quelques grains de soleil éparpillés
aux poules en compagnie du chien Carnage qui dans sa robe fraîche
et luisante ressemble à un marron sorti de sa bogue
Cette
campagne, le poète l'apprécie à toute heure du jour
et à chaque saison. Il nous invite à la regarder avec
ses yeux fertiles : Le soleil promenait sa langue sur les charrues. C'était
un matin de septembre matin déjà frais, avec des nappes
de brumes étendues sur tous les buissons, un matin d'herbes mouillées
: la joue pâle du ciel commençait à rosir, le soleil
sortait de son uf jaune, un peu ébouriffé, embarrassé
dans ses plumes et réveillait la petite maison qui roulait sa coquille
parmi les roses. Les vignes, jeunes, écervelées, capricieuses
comme des chèvres chargées de grappes déjà
lourdes s'offraient des couleurs automnales.
La figure d'Hélène est sensible dans le roman. Il oppose
la relation charnelle où on se donne sans amour avec le grand Amour
que symbolise la rencontre de Gilles avec Agna. Mais il faudra mériter
la Maison d'été à travers bien des épreuves.
Yvette Guyonnet
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La grande énigme
Tomas Tranströmer
Ah ! La bonne nouvelle. Le prix
Nobel de littérature a été attribué à
un poète. Et (" cerise sur le gâteau ") à
quelqu'un qui, au sein de son abondante production littéraire,
publie des haïkus. Le Suédois Tomas Tranströmer (80 ans),
poète contemporain le plus traduit au monde, rédige en effet
ces poèmes courts de trois vers, d'origine japonaise, aujourd'hui
largement mondialisés. Sous le titre " La grande énigme ",
Le Castor astral réédite 45 de ses haïkus, adaptés
du Suédois par Jacques Outin.
On y trouve tout ce qui fait la spécificité et la force
du haïku : la sensibilité, l'émotion, la surprise,
le frémissement, l'ouverture aux " figures "
du dehors
Fredonne dans la brume.
Au loin un bateau de pêche -
trophée sur l'eau.
Dans une lumineuse préface
au recueil, Petr Kral, parle, à juste titre, de cette " écoute
impartiale " du monde qui caractérise le haïku de Tranströmer.
Ombres rampantes
nous sommes perdus dans la forêt
dans le clan des morilles.
ou encore ceci
La mer est un mur.
J'entends crier les mouettes -
elles nous font signe.
Mais il y a aussi, chez Tomas Tranströmer,
comme chez tout poète qui mérite ce nom, une attention au
mystère, une attente de la révélation. Jusqu'à
pointer du doigt (mine de rien) l'énigme de l'existence. La grande
énigme.
Quand l'heure vient
le vent aveugle
repose sur les façades.
L'auteur suédois le dit
sans prendre la pose du poète. Aucun exhibitionnisme. Plutôt
des haïkus à hauteur d'homme - comme il sied au genre - dans
cette célébration quotidienne de la nature, à l'écoute
des signes qu'elle nous adresse. Au bord de la mer, en ville, dans la
forêt
Ces feuilles brunes
sont aussi précieuses
que les manuscrits de la mer Morte.
Bien vu, monsieur Tranströmer.
Pierre TANGUY.
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Un phare sur la mer...
de Louis COZAN
Le livre s'ouvre sur le témoignage
d'une "relève périlleuse" que vous a livré,
en 1968, votre ami Paul qui a renoncé au métier de gardien
de phare seulement 15 jours après avoir commencé...
Pour vous "Paul exagérait ..." et vous lui en vouliez
un peu de ternir votre rêve.
Vient ensuite le récit détaillé de votre première
relève mouvementée comme nombre de relèves qui suivront
...
Simplicité et précision toujours "Je trouve le temps
de m'essuyer les yeux..." les embruns en sont la cause... sans aucun
doute : mais quelle pudeur à dire l'émotion de vous retrouver
pour la première fois au pied de la Jument, à midi...
Les premiers apprentissages sont évoqués en détail,
avec des mots efficaces derrière lesquels on devine l'importance
des enjeux vitaux dans ce milieu impitoyable...
Les pieds gelés, le beurre dur comme de la pierre, la putain de
chaudière qu'on ne peut allumer quand les vents sont au nordet...
détails qui mettent le lecteur directement en contact avec le froid
glacial et humide du phare en hiver...
Les gestes accomplis, les vérifications indispensables au bon fonctionnement
dans la salle des machines... rien ne manque pas même l'odeur qui
parfois change puisqu'elle "... est toute autre dans cet air glacé".
Sentiment parfois de lire un journal tenu
au quotidien quand on découvre les échanges-radio avec les
collègues des autres phares...
Votre humanité, votre capacité à ressentir et à
nous émouvoir sont là, dans ces phrases "les odeurs
de l'île me parviennent par bouffées, chacune porte en elle
une histoire qui me bouleverse tendrement..." "il faut être
prudent la magie est plus fragile qu'ailleurs..."
L'art du mot juste, l'efficacité dans
la description rendent palpable le danger, par exemple lors du transbordement
de votre collègue blessé au phare. Que d'émotion
et de fraternité, dans ce passage où vous êtes avec
Paul, l'autre gardien " Ces instants de crépuscule où
il ne se passait rien..." : comme une intense communion au-delà
des mots ...
Votre talent pour décrire ces "vagues
folles...uvre unique, façonnée par le souffle de la
tempête".... permet aux lecteurs non seulement d'imaginer mais
aussi d'entendre le vacarme de ces vagues se fracassant sur le phare et
de ressentir votre état d'esprit à ce moments là...
"Je crois que nous vivons heureux..., spectateurs privilégié
du grand théâtre de la nature et acteurs anonymes de la solidarité
maritime..." et plus loin " nous n'en subissons pas moins de
grands moments de stress...". Les déplacements et relèves
qui se font dans de telles conditions météorologiques vous
laissent plus qu'admiratifs quand à la qualité des manuvres
"Je regarde ébahi la coque grise terminée son virage..."
mais comme lors de votre première expérience d'arrivée,
avec une conscience aigüe des dangers encourus au milieu de ces vagues
assassines qui deviennent "...des collines vertes ..." vous
n'êtes pas blasé...
Dépouillement et simplicité
des mots pour dire, au présent, ce métier de gardien de
phare aujourd'hui disparu ...
Merci à vous, Louis Cozan.
Jocelyne Le Borgne
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En principe
François de Cornière
Voilà, une amie vous passe
un livre, un soir de fin d'été. De Cornière, le nom
vous dit quelque chose, vous aviez déjà lu Boulevard
de l'océan, de beaux instantanés
subtilement donnés aux lecteurs, une corde de l'âme s'en
trouve touchée car les mots disent bien doux ce qui se passe à
côté de sa page.
Celui-ci, c'est En principe
et date de 1992. Le "principe" n'en est pas tellement cette
loi de portée universelle pour l'auteur, non, non, non, ce serait
plutôt l'origine première d'une chose, le début absolu,
ce qui est prioritaire, supérieur, dirait le gros livre, ce à
quoi personne ne s'intéresse plus car il est si loin, si caché
très au fond. Avec toujours de petits textes, grands pourtant,
au fil de l'écriture il se dit des choses derrière les choses.
Elles affleurent au détour des mots que l'inconscient inonde vous
savez bien :
"Le petit escalier qui descendait du quai
L'eau glaciale
une tenaille ! qui bloquait le souffle. Il fallait y aller.
Vite
le soleil gris de Saint-Malo, le soleil qui montait, les cordes
des corps-morts auxquelles on s'accrochait...". Comme ils sont drôlement
nommés ceux-là pour retenir le navire.
"Après le mot d'avant" vous laisse à la félicité
naïve de l'enfant à qui l'adulte ne dit pas les gravités
qu'il sait.
Bonheur est subreptice et tant difficile à dire qu'en y changeant
ses premières lettres il se trouve mal.
François de Cornière fait sa cuisine de tous petits temps
d'arrêt qu'il décline à la couleur d'une encre pâle
et fragile. Rien de criard non plus que de voyant. Une grande délicatesse
timide et pudique à oser amener le regard du lecteur là
où ce dernier n'avait qu'entrevu.
Marie-Laure Jeanne Herlédan
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Vie et opinions de Tristram
Shandy, gentilhomme.
Laurence Sterne
On doit à Laurence Sterne,
né en 1713 en Irlande et mort en 1768 à Londres ce livre
des Lumières. Un livre de sagesse, de fantaisie, de philosophie,
de dérision, de tendresse et d'ironie. Érudit mais
nourri de Rabelais, Montaigne, Cervantès - vrais sages - Sterne
n'épargne pas les " docteurs " de toute nature
qui professent sans rien savoir ni des hommes, ni de la vie, ni d'eux-mêmes.
Un Rousseau sans trop d'illusions et un Voltaire qui aimerait les gens
plus que la raison
voilà notre Tristram !
Se connaître soi en aimant les autres
mais pas par principe
comme la jolie béguine qui soignait le caporal Trim " par
amour du Christ ". " Cela ne me plaisait guère "
dit le caporal ! Au moment d'épouser l'oncle Toby, blessé
"à Namur et à l'aine"
en service guerrier, la veuve Wadman se soucie de savoir si la blessure
n'était pas " plus centrale "
Gaillardise
d'un texte qui n'exclut pas le souci de la souffrance d'autrui pour autant
que cela aussi débouche sur des actions vraies, pas des pensées,
des actes. L'oncle Toby sort de ses lubies pour secourir tangiblement
un vieux frère d'armes. Les larmes ne sont pas interdites.
Tristram aime la vie contre les cagots et les reîtres : " Et
pourquoi, sur le point de fabriquer et de planter un homme, soufflons-nous
la chandelle ? [mais] L'acte par lequel nous tuons ou détruisons
un homme est glorieux [
] nous paradons le fusil sur l'épaule,
nous nous pavanons l'épée au côté, nous les
dorons, nous les sculptons, nous les incrustons
du plus scélérats
des canons, nous ornons la culasse. "
Sterne, par ailleurs, ne cesse d'expérimenter cette étrange
passion : écrire. Il est trop sérieux pour être
grave ou pédant. Aussi il dissimule la rigoureuse construction
de son propos en semblant se laisser aller à des digressions sans
fin. En somme, bien avant que d'autres en théorisent les principes,
il met en évidence que les objets du récit ne sont pas le
sujet d'un livre. Mais il ne nous interdit pas pour autant le plaisir
de la lecture !
G. Herlédan
|
| Léonard
de Vinci |
Maximes, fables et devinettes
|
Textes choisis, traduits
et annotés par
Nelly Labère |
Nouvelles du Moyen-âge
|
| Dino
Buzzati |
Le "K"
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Madame Della
Seta aussi est juive.
Rosetta Loy
Souvent la traduction des titres
se révèle peu pertinente. Ici, félicitons-nous du
choix de Françoise Brun qui a su donner à entendre la quintessence
du propos de Rosetta Loy : Madame Della Seta aussi est juive.
Aussi ! Ce qui a conduit au crime est dans
ce petit mot. On croit entendre parler les Italiens qui dans les beaux
immeubles milanais ou romains, comme dans les petites rues commerçantes,
découvrent quelque chose de surprenant, d'incongru et finalement
de dérangeant. Ah, bon ! cette dame aux cheveux gris qui visite
avec un cadeau une petite fille malade - l'auteure du livre - serait
Non mais ! ce jeune homme qui joue si bien Chopin
Incroyable
Le livre de Rosetta Loy, avec une étonnante économie de
moyens, déroule sous nos yeux la somme terrible des aussi,
des petites mesquineries, des indécisions et des équivoques
lâches qui font le terreau véritable sur lequel se développera
la propagande de Mussolini.
Nous sommes en Italie et l'auteur nous montre nécessairement la
toute puissance de la religion. Elle ne fait pas le procès historique
de Pie XII - ce n'est pas son objet -, elle n'en fait pas un monstre,
elle montre seulement ce que le Vatican a laissé percevoir durablement
dans le public et les compromissions consenties. Sans oublier de mentionner
que certains catholiques à la base et dans la hiérarchie
ont su développer une résistance pratique et intellectuelle.
Il était si facile de croire que " discriminer sans persécuter
" était encore justifié au nom de la défense
des spécificités culturelles et religieuses, bien naturelles
!
Mais s'il est nécessaire de montrer la lâcheté, l'abdication
morale des " clercs " et des intellectuels laïcs - "
une avidité de consensus ", dit-elle -, il serait trop facile
pour chacun de s'exempter d'une interrogation plus fondamentale.
L'antisémitisme armé du bras nazi a excédé
en " malignité " tout ce qui pouvait être conçu
par un homme. Les Juifs, pour échapper, auraient dû avoir
" une malignité de plus ". Or, toute leur culture, l'idée
même qu'ils avaient de l'Homme, le leur a interdit ! Il y a des
inhumanités qui ne peuvent être envisagées sans se
renier soi-même
" Mais l'idée me vient parfois qu'il y a une autre raison
"
" Qu'attendaient-ils de nous, les Della Seta ?
Monsieur Levi, l'ingénieur, et ce garçon qui aimait jouer
Chopin ? "
Se souvenant du soir d'une grande rafle à Rome, Rosetta Loy écrit
: " Pie XII est resté derrière les vitres de chambre
où les canaris Hansel et Gretel font de brèves envolées.
Ni mon père ni ma mère, qui sans aucun doute ont éprouvé
de la pitié pour le sort des Levi, n'ont oublié pour un
seul jour les feuilles de timbres et la viande, le pain, les oeufs. Et
le soir du 15 octobre, l'élève de seconde année de
collège qui deviendra l'auteur de ces lignes, appelée pour
venir réciter le rosaire, avait soufflé d'ennui comme tous
les autres soirs, laissant ses paupières retomber pendant qu'elle
psalmodiait les Ave Maria et les Pater noster; sans penser un instant
à supplier son Dieu, qui était aussi celui des Levi et des
Della Seta, pour qu'il envoie l'Ange exterminateur à leur secours.
Sans ressentir aucune envie de crier ni de faire quoi que ce soit pour
ce garçon au regard joyeux qui sonnait à la porte, le ballon
de cuir serré sous son bras. Sans s'inquiéter du sort de
cette dame aux cheveux gris qui entrait dans la pénombre de la
chambre tapissée de vert semblable à une forêt, où
je disparaissais, brûlante de fièvre, dans le grand lit.
Madame Della Seta s'asseyait pendant que maman restait debout derrière
elle, les bras posés sur le dossier de la chaise, et elles souriaient
toutes les deux
"
G. Herlédan
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Les braves gens ne courent pas les rues
Flannery O'Connor
Flannery O'Connor naît en
Géorgie en 1925 dans un sud américain fondamentaliste protestant.
La foi et le sens du mal sont des thèmes majeurs dans son uvre.
A 25 ans une maladie congénitale et évolutive la prive de
sa mobilité. Malgré ou contre son handicap elle met toute
son énergie dans l'écriture. Son sens de l'observation impitoyable
du comportement humain et son humour féroce se retrouvent dans
la description à vif de personnages en leurs vies grandes et étroites.
Avec une très grande justesse elle les met en scène dans
un contexte historique et sociologique, scrute leur âme et les fait
se mouvoir, s'empêtrer et se débattre avec leurs désirs
et leurs servitudes. En deux romans : La sagesse
dans le sang et Ce
sont les violents qui l'emportent mais aussi
de nombreuses nouvelles, elle s'impose comme une romancière à
l'égal d'un Faulkner
Marie-Laure Jeanne Herlédan
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Syngué sabour (pierre de patience)
Atiq Rahimi
Atiq Rahimi nait en Afghanistan
en 1962. Il fait ses études à Kaboul au lycée franco
afghan. La guerre l'oblige à s'exiler au Pakistan en 1984 puis
à demander l'asile politique en France ; il vit et travaille aujourd'hui
à Paris.
Dans ce court roman, l'auteur met en scène
une femme : elle veille son mari blessé pendant la guerre ; seule
la respiration de l'homme permet de dire qu'il est en vie.
Ne craignant plus ni les humiliations ni les coups, la femme parle ; elle
s'adresse à l'homme et veut croire qu'il l'entend. Partagée
entre colère, haine mais aussi culpabilité et tendresse,
elle laisse les mots aller et injurie, s'excuse, caresse. " Tu es,
dit elle à l'homme, ma pierre de patience, cette pierre que tu
poses devant toi
et à qui tu confies tous tes malheurs, toutes
tes misères "
Tout le roman est construit autour de ce long monologue que les horreurs
de la guerre, les tirs permanents, l'incursion régulière
d'hommes armés dans la maison ne réussissent pas à
arrêter.
Et les mots sont magiques : ils remplissent le vide et tissent un fantôme
de lien qui libère la femme.
Mais à la fin du livre, l'homme immobile ne se révèlera
pas la pierre de patience espérée : celle qui écoute
les mots et éponge les maux !
Syngué Sabour a obtenu le prix Goncourt
2008.
Madeleine Jarrousse
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Sarnia G.B.
Edwards
Le cercle littéraire des amateurs d'épluchures
de patates Mary Ann Shaffer & Annie
Barrows
Pourquoi prendre le parti d'écrire
à propos de deux ouvrages en même temps ?
Une uvre de génie, selon William
Golding pour l'un, une création littéraire d'une exceptionnelle
réussite d'après Maurice Nadeau pour l'autre.
G.B. Edwards quant à lui fit brûler
l'ensemble de ses manuscrits pour ne garder que celui-ci qui devait constituer
le premier tome d'une trilogie. La mort tarira la source. Il était
né en 1899 à Guernesey et enseignait la littérature.
Marie-Ann Shaffer, aidée de sa nièce Annie Barrows, nous
laisse ce premier et unique roman et meurt peu de temps après avoir
su qu'elle serait publiée. Elle était née en 1934
en Virginie-Occidentale.
Peu de similitudes hormis l'uvre unique,
hormis le lieu de l'histoire : Guernesey, où c'est ainsi que les
hommes vivent. En apparence. Il m'est venu, néanmoins que ces deux
auteurs auraient pu se rencontrer, qui sait. L'un l'autre se seraient-ils
apprécié ? J'avance un oui.
Elisabeth, dont on a que des traces, est
l'âme forte du Cercle littéraire des
Autour et à
propos d'elle, des personnages dans leurs grandeurs et dans leurs petitesses
révèlent peu à peu, au travers de lettres, la vie
des habitants de l'île. Le parti pris de l'échange épistolaire
amène la dramaturgie avec une grande finesse et colore les sentiments
d'une grande pudeur.
Ebenezer le bourru, le dur - son nom signifie
pierre du secours - quant à lui est bien présent, en une
vie " from the craddle to the grave ". Le petit " tous
les jours " est raconté par lui à la façon dont
un peintre pleinairiste ou naturaliste planterait la scène. Son
point de vue est essentiellement descriptif. Pourtant, comme dans la toile
du jeune Neville pour le paysage, tout est signifié des forces,
des défaillances, des peines et des contradictions de l'âme
humaine.
Et c'est à cette croisée que
certains personnages d'Edwards pourraient être dans le roman de
Shaffer et inversement. Pendant l'occupation, le jeune homme décharné
qui s'échappe du groupe pourrait-il être le même ?
Si le récit d'Edwards autour du vieux
misanthrope - ou bien est-ce sa propre histoire ? - couvre une période
plus ample dans le temps que l'histoire romancée - mais partiellement
vécue ? - de Schaffer, le ton du propos recèle une vérité
similaire. Serait-ce les lieux : Lihou, St Peter Port, Grand-Havre, chers
au cur des deux écrivains ? Serait-ce leur regard sur les
humains ?
Ma fé, Kit, Jane, Ebenezer, Jim, Eben
Ramsey, Dawsey, Juliet, Hety, Liza : dans leur légèreté
et leur gravité sont de chair et de sang, mais wai, mais nonnain
Wharro !
Marie-Laure Jeanne Herlédan
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Le premier mot
Vassilis Alexakis
Une sur que son frère
enjoint d'aller à la quête du premier mot, voilà la
trame.
Jeune encore mais malade, il meurt. C'est
maintenant le lot de la sur aimante de faire deuil. Rien vraiment
ne peut dire ni la mort ni la douleur de la séparation.
Paradoxe, les mots, tous les mots, de tous les pays, de tous les temps,
les mots en signe du muet, les qui se ressemblent à travers les
âges et les frontières, les qui germent dans de vieilles
racines, ceux des poèmes et ceux de la guerre, ceux de l'amour
et ceux qui se mêlent aux larmes, les mots sortis de la bouche vivante
disent tout : depuis le cri de l'enfant né jusqu'au râle
d'adieu, ils disent le monde dans sa pesanteur et dans sa grâce.
Mais au moment ultime ils ne servent de rien, le silence se fait, il faut
que la peine s'écoule. L'autre n'est plus qui partageait les jeux
de l'enfance et autres histoires.
Ne servent-ils à rien ? Où
sont-ils les fils de la toile qui s'est peu à peu tissée
sur le métier ?
À travers le menu des rencontres, des regards posés, des
objets, des saveurs subreptices, des désirs, d'une quantité
de petits et grands savoirs, une longue errance commence dans le langage
: si les mots ne peuvent dire, cela se fera malgré eux. La mort
n'est pas la mort du verbe. Il aimait à comparer les langues le
frère professeur grec, elle aimera donc les mots et en fera de
l'écriture.
Même la muette fait entendre sa voix.
Même sous la junte se dit la révolte.
Même emmurée Antigone parle qui chérit son frère.
La vie est dans le mot, une fois le "
r " retiré, elle vogue d'une rive à l'autre inlassablement.
Fût-il dit dans la joie le premier
mot ? Dans la souffrance, dans un moment de sagesse, fût-il soufflé
pour attiser le feu ? Pour s'émerveiller des couleurs d'un papillon
?
Le roman de Vassilis Alexakis a dimension
de mythe : le premier mot et le dernier sont plus ou moins l'infini. On
est recueilli.
Marie-Laure Jeanne Herlédan
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Journal
Katherine Mansfield
Katherine Mansfield, pseudonyme
de Catherine Bauchamp, est née en 1890. Fille d'un banquier de
Nouvelle-Zélande, elle écrivait déjà petite
fille dans une revue de son école. En 1911 elle publie son premier
recueil de contes et ne cessera d'écrire malgré sa santé
délicate. La tuberculose la terrasse à 34 ans à Fontainebleau.
Sa vie libre est traversée par le tragique. " C'est une blessée,
mais d'autant plus avide que souvent déçue " écrit
Marcel Arland dans la préface qu'il consacre à l'édition
complète de son journal.
Après la déception d'une première vocation : la musique,
l'échec d'un premier mariage sitôt rompu qu'essayé,
une grossesse cachée puis un enfant mort-né, le revers de
son indépendance : les problèmes d'argent, la pleurésie
qui se déclare, la mort d'un jeune frère et la déception
amoureuse, la seule grâce est dans l'écriture.
Le 31 mai 1919 entre d'interminable crise de toux, la fièvre et
d'intenses douleurs aux poumons, parlant de son écriture, elle
consigne :
" Je ne demande vraiment que le temps d'écrire mes livres.
Après il me sera égal de mourir. Je ne vis que pour écrire.
Le monde adorable (mon Dieu, qu'il est beau ce monde extérieur
!) est là : je m'y baigne, je m'y rafraîchis. Mais j'ai le
sentiment que j'ai un devoir à remplir ; quelqu'un m'a fixé
une tâche que je suis obligée de mener à sa fin. Qu'on
me laisse l'achever sans hâte en lui donnant toute la beauté
que je puis."
Et plus tard :
" Serais-je capable d'exprimer un jour mon amour du travail, mon
désir de devenir un meilleur écrivain, mon vu fervent
d'un labeur plus consciencieux ? Elle me tient lieu de religion,
car elle est ma religion
Je suis tentée de m'agenouiller
devant mon travail..."
Poussée par un besoin impérieux de sincérité
dans son travail d'écrivain, elle s'essaye à en appliquer
aussi la mesure au quotidien: " L'honnêteté (pourquoi
donc ?) est la seule chose qu'il vous semble tenir pour la plus précieuse
que la vie, l'amour, la mort et tout. Elle seule demeure. Ô vous
qui viendrez après moi, voudriez-vous le croire ? À la fin,
la vérité est la seule chose qui vaille d'être possédée
: elle est plus émouvante que l'amour, plus joyeuse, plus passionnée.
Elle ne peut vous trahir. Rien ne tient, qu'elle. Moi en tous cas, je
lui donne ce qui me reste à vivre et seulement à elle. "
À l'intransigeance morale vient s'apposer de surcroît une
perte de confiance dans le domaine de l'écriture, perpétuellement
insatisfaite, elle procède régulièrement à
une auto analyse : " Je ne crois pas être un bon écrivain
; je me rends compte de mes défauts mieux que n'importe qui pourrait
le faire
On dirait que j'ai dans le cur un vilain vieil orgueil
; une racine d'orgueil qui pousse un robuste surgeon
Il y a une espèce
d'excitation intérieure qui ne devrait pas exister. Calme-toi,
clarifie-toi. Rien de ce que j'écrirai dans cet état n'aura
de valeur. "
Son esprit troublé est constamment guidé par la rigueur
et la contrainte " Les mauvaises herbes pullulent quand on est
négligent. Il faut que je fasse entrer l'ordre et la lumière
dans mon jardin, il faut à tout prix que je plante ces bulbes,
au lieu de les laisser (ô honte !) pourrir dans les allées.
"
Pourtant la maladie tenaille son corps enfiévré qu'elle
veut malgré tout maîtriser : " si la souffrance n'est
pas réparatrice, je veux la rendre telle. Je veux apprendre la
leçon qu'elle enseigne. Ce ne sont pas là de vaines paroles.
Ce ne sont pas des consolations de malades. La vie est un mystère.
L'atroce douleur s'évanouira. Il faut que je me tourne vers le
travail. Il faut que je transforme mon supplice en quelque chose, que
je le change
Ô, Vie ! Accepte-moi, rend-moi digne, apprends-moi !
J'écris ceci. Je lève les yeux. Les feuilles frémissent
dans le jardin, le ciel est pâle et je me surprends à pleurer.
Il est difficile, il est difficile de faire une bonne mort
Vivre,
vivre, voilà tout. "
La vie de Katherine Mansfield, aux prises avec les affres de la création
littéraire et les tourments de la tuberculose se fraye un chemin
étroit de respiration spirituelle. Du moins dans cet espace trouve-t-elle
l'inspiration qui fait défaut à ses poumons malades : "
Viens mon Invisible, mon Inconnu, causons ensemble. Oui, voilà
deux semaines que je n'ai rien écrit
une espèce de
confusion règne dans mes états de conscience
Mais
tout cela descend plus profond
La vase du fond a été
remuée
Il faut tout recommencer. Il faut que j'essaie d'écrire
simplement, pleinement, librement
et surtout demeurer en communion
avec la vie. "
Celle qui ne cessait d'être en exode, allant ici et là sans
être jamais bien, trouvera à s'enraciner dans une terre d'exil
féconde : les mots. Si la géographie vitale est de plus
en plus restreinte, la chambre et le lit, l'espace intérieur, lui,
s'élargit. Katherine Mansfield s'applique à user de légèreté
et de distance vis à vis de son mal et d'elle-même : "
Quand nous sommes capables de ne pas prendre nos échecs au sérieux,
cela veut dire qu'ils ne nous font plus peur. Apprendre à rire
de soi-même est chose d'une immense importance. Ce que Chestov appelle
" un brin de familiarité aisée et d'ironie " à
sa valeur. "
Sentant sa mort proche : " La source de ma vie est tellement amoindrie
que c'est à peine si elle n'a pas tari. ", elle maintient
ferme son combat d'écriture, seule capable de l'apaiser : "
Ah ! Déjà écrire m'a redonné un peu de calme.
Dieu soit béni de nous avoir donné la grâce d'écrire.
Elle peut encore ainsi tenir dans " la vie, la vie chaude et ardente
-m'y enraciner- apprendre, désirer, savoir, sentir, penser, agir.
Voilà ce que je veux. Rien de moins. Et voilà à quoi
je dois m'efforcer. "
Le 18 octobre 1922 la plume de Katherine Mansfield laissait goutter sur
la page ces quelques mots, presque en haïku :
" Dans le jardin d'automne, les feuilles tombent. Petits pas qui
se posent, comme un chuchotement léger. Ils s'envolent, tourbillonnent,
virevoltent, frémissent. "
Auteur de nombreuses nouvelles, de poèmes, d'un journal et de nombreuses
lettres, c'est une grande admiratrice de Tchékhov à qui
son art doit beaucoup. Pour elle un incident infime devient l'occasion
d'une exploration révélatrice de l'inconscient. Elle est
du siècle de Freud, il n'est donc pas étonnant que l'on
dise d'elle qu'elle est une clinicienne de l'âme.
Dans " L'art de Katherine Mansfield. Extrait de Histoire de la littérature
anglaise de L. Cazamian, l'auteur écrit :
" Elle a découvert, après tant d'autres, le royaume
de l'inexprimé
La méthode, très consciente,
est toute d'instinct. Choisissant les moments où, sous la lumière
quotidienne s'éclairent par transparence les caractères,
elle les fait vivre, agir, parler selon une nécessité persuasive,
et laisse se dégager de leur mémoire ou de leur subconscient
leur passé comme leur avenir. Ils ne nous sont expliqués
que du dehors ; ils s'expliquent eux-mêmes, le jeu de leurs réactions
naturelles créant en nous, par la grâce d'un art souverain
et simple, une divination mobile de leur âme ".
Tel est l'univers des nombreuses nouvelles de Katherine Mansfield.
Marie-Laure Jeanne Herlédan
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Miserere nobis
Voilà une histoire pleine
de rebondissements qui nous fait voyager en compagnie d'Eusèbe
de Césarée (personnage bien réel, érudit et
auteur de L'histoire ecclésiastique) entre Trèves, Lyon
et Constantinople en passant par Jérusalem sous le règne
de Constantin.
Eusèbe a un secret espoir : amener l'empereur romain à se
convertir au christianisme. Cette démarche de foi va devoir progressivement
utiliser des chemins plus utiles que sincères
C'est que les
passions humaines ne peuvent être ignorées.
À commencer par la découverte
de celles qui ont conduit au Grand Martyre de Lugdunum (Blandine) dont
le secret remplit d'horreur Eusèbe : la papauté romaine
n'y est pas étrangère. Raison politique en quelque sorte
Cette découverte suscite chez Eusèbe
une triple volonté : plus que jamais convertir l'empereur (en aidant
le ciel par des miracles opportuns !), conduire à la destruction
de toute religion opposée à la " vraie foi " et
enfin discréditer la papauté romaine
On croisera l'aimable Constantin qui, outre quelques alliés et
parents indirects, fera tuer son fils et bouillir sa femme, avant de se
faire baptiser in articulo mortis. On y croisera aussi l'arianisme qui,
un temps, a été le canon officiel
Bref, une religion ne triomphe guère
par le seul mérite de ses plus beaux préceptes, un appareil
religieux encore moins par le moyen de ceux-ci.
Le roman de Roger Bevand, avec les ressorts
du polar, nous donne quelques belles lumières sur cette lointaine
époque par ailleurs tellement proche de la nôtre en bien
des points !
Gilles Herlédan
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Le Dieu
manchot
José Saramago (1922 - 2010. Prix Nobel de littérature
en 1988)
Sans doute est-ce comme cela qu'est
née l'Odyssée. Un homme, plus qu'il n'écrit, parle
avec générosité et un monde existe.
Chaque fois qu'un homme parle avec générosité, il
crée un monde et tout est possible. Dieu est manchot et c'est heureux,
il laisse la place
" laissons à Dieu le champ qui
appartient à Dieu
et constituons notre propre champ, le champ
des hommes, une fois celui-ci constitué, Dieu daignera nous visiter
et alors sans doute le monde sera créé ".
Mais que ce soit machine volante merveilleuse ou palais monacal écrasant,
là n'est pas le monde. Il est, par exemple, dans l'odeur de clair
de lune et de paille remuée ou Blimunda Sept-Lunes la voyante et
Balthazar Sept-Soleils le manchot se sont aimés " car
entre l'amour de ceux qui ont passé la nuit ici et la sainte messe
il n'y a pas de différence et si différence il y avait la
messe serait perdante. "
On a parlé de blasphème
et même chassé
Saramago de son pays pour cela. Petites âmes noires qui ne peuvent
accueillir aucun chant d'amour. Ni le souffle déployé d'une
langue épique et pourtant si tendre, si aimante, sans doute même
pour qui ne la mérite pas.
Gilles Herlédan
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Le bonheur-du-jour
Jacques Brosse
Il était l'ami de Marcel Camus et de Claude Lévi-Strauss.
C'était un naturaliste reconnu. Les oiseaux étaient ses
amis, on le sent à lire Le-Bonheur-du-jour.
Les oiseaux, car déjà il avait écrit Le chant du
Loriot ou l'éternel instant, mais aussi les arbres : on lui connaît
une Mythologie des arbres et un Larousse des arbres et des arbustes.
Après son Pourquoi naissons-nous ? et autres questions impertinentes,
il a " narcissé " le papier une dernière fois
pour son Bonheur-du-jour et le notre aussi, avec la pudeur et " La
peur constante dans tout ce que j'écris d'en avoir trop dit, ou
pas assez, pour me faire comprendre. "
Comme des pensées pour une philosophie du tous les jours, ces fragments
lumineux forment des petites aubes pour notre éveil au simple et
au-delà :
" De dix heures du matin à dix heures du soir, j'ai fait apparemment
beaucoup de choses. Une fois couché, une seule me semble utile
: en vue des labours, j'ai dépiqué et mis en nourrice les
six poireaux survivants du potager. "
" Sur le seuil je les appelle : " Mésanges, mésanges
! " elles accourent en foule, à tire-d'aile, de tous les points
du ciel, jusqu'à mes pieds. Je les nourris et elles m'angent. "
Jacques Brosse a lâché sa plume peu après, il avait
86 ans.
On peut garder son livre sur la table de nuit, dans la cuisine ou autre
endroit.
Marie-Laure Jeanne Herlédan
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Petit Almanach des plantes improbables et merveilleuses
de Michel Guérard et Jean-paul Plantive
Chez Ginkgo Éditeur on pourrait
utiliser l'exergue de François Rabelais dans le prologue de Gargantua*.
Car on s'amuse sérieusement à écrire, on écrit
vraiment pour de rire, on jubile, on se gondole, on se désopile,
on s'esclaffe, on glousse, on riote, on se poile, on s'égaye itou
le lecteur.
Mais attention les auteurs sont gens recommandables : ils ont déjà
produit deux autres almanachs, l'un, des mestiers improbables et disparus,
l'autre, des grands inventeurs improbables et méconnus. Michel
illustre tandis que Jean-Paul rédige, et l'on sait tout sur le
liseron des poteaux, le pteris venerabilis, la moulve dentelée,
le semperrigidum vermiculus et la pariétaire ombrageuse. L'imaginaire
de ces deux-là n'est pas sans rappeler l'encyclopédie de
Luigi Sérafini qui, sur le modèle des sommes scientifiques
médiévales, avait composé un ouvrage totalement fantaisiste
dont l'alphabet lui-même était inventé.
Curieux spécimens que ceux
de cette collection Biloba, qui entraîne audacieusement le lecteur.
* Mieux est de ris que de larme écrire
Pour ce que rire est le propre de l'homme
Marie-Laure Jeanne Herlédan
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Une histoire de la lecture
de Alberto Manguel
C'est un livre savant au goût
savoureux d'aventure. Alberto Manguel est passeur de sa passion : les
livres. Chaque étape de son errance dans l'écriture des
hommes est pour le lecteur une oasis où il peut étancher
sa soif. En ouvrant son ouvrage, on entre dans les bibliothèques
du monde, on est ami du plus lointain scribe et de la plus méconnue
romancière. Il nous fait croiser la route de Charles d'Orléans,
Ménandre, Virginia Woolf, Richard de Bury, Dante, Avicenne, Saint-Augustin,
Jane Austen, Rudyard Kipling, Charles Dickens, Dame Murasaki, Mélanie
la jeune et quantité d'autres, tant Alberto Manguel est un érudit.
Et l'on retiendra que :
" Dans toute société alphabétisée, l'apprentissage
de la lecture représente en quelque sorte une initiation, la sortie
ritualisée d'un état de dépendance et de communication
rudimentaire. L'enfant qui apprend à lire est admis dans la mémoire
commune par la voie des livres, et découvre ainsi un passé
partagé qu'il ou qu'elle renouvelle, à un degré plus
ou moins grand, à chaque lecture. C'est ainsi que dans la société
juive médiévale, le rituel de l'apprentissage de la lecture
était célébré de façon explicite. "
Alberto Manguel.
Que l'on enduisait de miel une ardoise sur laquelle était gravé
l'alphabet hébreu puis on la faisait lécher à l'enfant
en âge d'apprendre et on écrivait des versets bibliques sur
des ufs durs épluchés que l'enfant mangeait après
les avoir lus.
Qu'au XIVème siècle à Dringenberg, bien que la calligraphie,
l'art du bel écrire, ne fût jamais négligée,
la capacité de lire couramment, sans faute, avec intelligence et
habileté à extraire du texte la moindre goutte de sens représentait
pour Crato Hofman diplômé de Heidelberg, la priorité
absolue. Il était perçu par ses élèves comme
joyeusement sévère et sévèrement joyeux.
Que Kafka écrivait en 1904 à son ami Oskar Pollak : "
Il me semble d'ailleurs qu'on ne devrait lire que les livres qui vous
mordent et vous piquent
un livre doit être la hache qui brise
la mer gelée en nous. Voilà ce que je crois. "
Qu'au Xème siècle, lorsqu'il partait en voyage, à
dos de chameaux, le grand vizir de Perse Abdul Kassem Isma'il faisait
transporter avec lui ses dix-sept mille volumes. Les quatre cent bêtes
étaient entraînées à marcher en ordre alphabétique.
Que l'on peut considérer comme étant le premier roman le
dit du Genji de dame Murasaki. Il fut écrit au tout début
de l'an 1000.
Que : " Lu à haute voix devant un auditoire, un texte n'est
plus exclusivement déterminé par la relation entre ses caractéristiques
intrinsèques et celles de son public arbitraire et toujours différent,
puisque les auditeurs n'ont plus la liberté (qu'auraient les lecteurs
ordinaires) de revenir en arrière, de relire, d'attendre, et de
connoter le texte par leur interprétation personnelle
Les
lectures d'auteurs peuvent devenir tout à fait dogmatiques. "
Alberto Manguel
Que c'est pendant ses très nombreuses années de captivité
que le prince et poète Charles d'Orléans écrivit
nombres de ses poèmes.
Que Dante faisait l'apologie de la langue vernaculaire
en latin
Que Dickens organisait des tournées de lectures. L'une d'entre
elle comporta quatre-vingt lectures dans plus de quarante villes. Il lisait
dans des entrepôts, des librairies, des bureaux, des halles et des
hôtels. Dans les marges de ses livres il annotait des consignes
: joyeux, sévère, montrer du doigt, tendre le bras vers
le sol, frémir
Puis il saluait et quittait la salle en sueur.
Que : " Les propriétaires d'esclaves (de même que les
tyrans, dictateurs, monarques et autres détenteurs illicites de
pouvoir) étaient bien convaincus de la puissance de l'écrit.
Ils savaient, beaucoup mieux que certains lecteurs, que la lecture est
une force qui n'a besoin que de quelques premiers mots pour devenir irrésistible.
Quiconque peut lire une phrase peut tout lire ; plus important, ce lecteur
a désormais la possibilité de réfléchir à
la phrase, d'agir sur elle, de lui donner un sens. " Alberto Manguel
Qu'à Francfort, le jeune Goethe fut témoin de la destruction
d'un livre par le feu, il eut l'impression d'assister à une exécution
"Voir punir un objet inanimé, écrivit-il, est une chose
vraiment terrible."
Qu'à Berlin, quelques décennies plus tard Joseph Goebbels
faisait brûler plus de vingt mille livres devant un public enthousiaste
en disant "
c'est une action forte et symbolique ". Il
s'agissait des uvres de Sigmund Freud, John Steinbeck, Marx, Ernest
Hemingway, Jack London, Berthold Brecht, Thomas Mann, Marcel Proust.
Que PHILOBIBLON est le nom que donna Richard de Bury, né en 1287,
à un de ses ouvrages. " Dans les livres, écrivait-il,
je trouve les morts comme s'ils étaient vivants
Des livres
viennent les lois de la paix
Toute la gloire du monde serait enfouie
dans l'oubli, si Dieu n'avait donné aux mortels ce remède
que sont les livres."
Que Saint-Augustin fait la louange de Mélanie la jeune dans une
de ses lettres. Née vers 385 elle a vécu à Rome,
en Égypte et en Afrique du nord. Elle aimait passionnément
les livres et les recopiait.
La ferveur de Alberto Manguel et sept années de patient travail
ont abouti à ce présent ouvrage : qu'il en soit loué.
Marie-Laure Jeanne Herlédan
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Cris
par Laurent Gaudé
Babel éditeur
" Et mes frères de tranchées savent
qu'il est ici des statues qui fixent le monde de toute leur douleur. Bouche
bée. "
Marius, Ripoll, Jules, Rénier, Barboni
ou M'Bossolo, frères de souffrance dans l'inhumanité de
la guerre qui broie chair et cervelle, disent leur bout de vie massacrée.
Déjà dans Le Grand Troupeau
de Giono, Jules agonisait dans les bras de Joseph : " Tu entends,
je vais chercher de l'eau. Reste tranquille, vieux, le temps de rien et
je suis là. Ne gueule pas. " Toute l'horreur avait-elle été
dite ? Cela ne se peut. Alors Laurent Gaudé prend son tour dans
la procession de ceux qui veulent retrancher de la boue des boyaux ces
jeunes hommes dont on organisait dans des cabinets lointains le pauvre
avenir. Il nous fait, aujourd'hui encore, parvenir les râles du
gazé, les cris du soldat fou dépossédé par
la guerre de sa parole d'homme, les mots de fraternité au milieu
de l'enfer.
Et l'on voudrait à leurs cris ajouter le nôtre de révolte
et d'insoumission.
Marie-Laure Jeanne
Herlédan
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Quatre saisons, quatre lettres...,
des instants, toute une vie... un battement d'ailes, un parfum. Rien d'important
et l'essentiel. Essentiel... Quinte-essence que cette alchimie discrète
du jardinier amoureux.
On n'est pas, ou plus, très habitué : pas de grands mots,
pas de démonstration, pas d'exhibition sentimentale, aucun souci
de convaincre, de se faire porte parole. Au vrai, Émile Morin évite
tous ces périls. Cette élégance d'écriture
pourrait si on était pressé ou étourdi
ne pas dévoiler sa richesse.
Mais enfin, cela la Création, la vie, la mort...
n'aurait pas de sens sans amour. Pas un amour si général
qu'il ne concerne plus personne, non un amour d'un à une, d'une
à un qui enchante le monde...
Au lecteur la responsabilité de cueillir dans ce jardin ce qui
est offert.
Gilles Herlédan
Merci à Yvonne Leray
de nous avoir signalé ce beau texte et saluons l'éditeur
!
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Ah ! Monsieur Capek, dommage que
vous soyez mort en 1938 : on serait allé voir votre jardin... Heureusement
que vous avez semé entre les pages de votre livre des graines volubiles
jusqu'à nous.
Après vous avoir lu, on se prend à regarder au creux de
l'hiver les mottes les plus nues comme des promesses chaleureuses de couleurs,
de parfums et de goûts. On rit aussi de bonne grâce à
vos descriptions "vraies de vraies" du jardinier éternel.
On est touché enfin par la candeur de votre regard sur les fleurs,
bulbes et autres semences.
Philosophe de l'herbe et des abeilles, vous savez trouver dans un carré
de jardin, un monde que bien des rayons de bibliothèque ne sauraient
contenir.
Vous dites avec une belle légèreté des choses graves.
Marie-Laure Jeanne Herlédan
Gilles Herlédan
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| Karl
Kraus |
Les derniers jours de l'humanité,
Agone |
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11 petites pages..., pas plus
"Sait-on assez où risquent
de nous mener collectivement les petites lâchetés de chacun
d'entre nous ? "
demande en 4e de couverture l'éditeur.
Peur-être que savoir que Cheyne Éditeur est installé
au Chambon-sur-Lignon appelle avec plus de force poignante encore à
ne pas dédaigner cette question.
(Durant la guerre le Chambon-sur-Lignon
a ainsi accueilli de nombreuses personnes comme Albert Camus qui a et
ce n'est surement pas un hasard commencé là la rédaction
de la Peste En 1976, le Mémorial de Yad Vashem décida de
remettre à Daniel Trocmé le titre de « Juste parmi
les nations » ainsi qu'au village du Chambon-sur-Lignon à
titre collectif. Le Chambon-sur-Lignon a été un des rares
cas de sauvetage collectif de juifs pendant la guerre.)
Gilles Herlédan
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Vidal et les siens
On connaît le sociologue,
engagé tout jeune homme, dans la Résistance puis naturellement
dans le combat "progressiste". Il prend rapidement, et bien
avant d'autres esprits illustres, ses distances avec le stalinisme tout
en restant de gauche. Très vite, il va s'intéresser aux
pratiques culturelles populaires encore dédaignées par les
intellectuels. On connaît aussi sa participation à l'enquête
"totale" menée par le CNRS à Plozévet.
E. Morin va se consacrer de plus en plus précisément à
une réflexion sur la complexité qu'il développera
dans son uvre La méthode (6 tomes de 1977 à 2004).
Complexité qui va de la nature à l'éthique. De quoi
mettre en question tous les systèmes clos, totalitaires.
Cette ouverture intellectuelle et de cur, sans doute la doit-il
à son histoire personnelle et à ses racines culturelles.
Avec Vidal et les siens, nous
pouvons le découvrir dans un récit chaleureux, picaresque
parfois, profondément sensible et au fond toujours émouvant.
Une sorte d'hommage à des hommes et des femmes, bien modestes,
que pendant des siècles l'Histoire a pétris ou plutôt
broyés et qui n'ont pourtant jamais renoncé à croire
au moins dans la vie à aimer, à travailler
et même rire !
Vidal est son père (Morin est le nom qu'Edgar a pris pendant la
Résistance) né à Salonique dans la communauté
Séfarade, héritière des Marranes réfugiés
en Grèce aux confins de l'Asie. Dans ce creuset on fond les langues,
les cultures. On est toujours soi-même parce que toujours un peu
(un) autre. En effet, rien de binaire, rien d'exclusif ne permettrait,
là, de vivre.
Après une belle perspective historique jusqu'à l'aube de
la Renaissance, c'est le 20e siècle qui se développe devant
nous, tel que presque jamais aucun auteur n'avait pris la peine de la
considérer du point de vue de ces "étranges étrangers".
Pourtant la vie de Vidal, de ses parents, de sa famille et de ses familiers
est pour reprendre un titre de Morin en quelque sorte comme
un Paradigme perdu.
Peut-être est-elle aussi, au moins autant qu'une évocation
du passé, une salutaire invitation à prendre garde pour
des temps futurs qui... auraient déjà commencé !
Gilles Herlédan
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| Mario
Rigoni Stern |
Pour Primo Levi, éd La
fosse aux ours |
| Stig
Dagerman |
Tuer un enfant et autres nouvelles |
| Per-Jakez
Hélias |
Les autres et les miens
L'auteur du célèbre
Cheval d'orgueil nous livre ici une présentation du pays
Bigouden et de ses us et coutumes, ainsi qu'une série de contes
dont on sait qu'ils ont bercé son enfance. Enfin, il évoque
son travail de "collecteur" magnétophone en main pour
la radio.
La présentation de la Bigoudénie mérite
à elle seule la lecture de l'ouvrage. Le ton est d'une rare vivacité
et chaque portrait est dessiné avec une acuité étonnante.
On croit entendre l'accent, on "voit" les attitudes
surtout si le souvenir de quelques séjours dans cette partie
de baie d'Audierne est présent à l'esprit.
P.-J. Hélias est un conteur et ceux qui l'ont entendu en témoignent
sans restriction. Alors, il a voulu nous faire don de ses trésors.
Il faut dire que parfois le passage de la parole à la plume asséche
le propos. Ce qui est fait pour être dit et entendu "maigrit"
sur la papier. Mais aussi, comment transmettre quand la source
les locuteurs en situation effective de contage devient
si ténue ?
Gilles Herlédan
|
| Jean
Giono |
Que ma joie demeure, Le chant du
monde, Jean le Bleu |
 |
Pourquoi j'ai mangé mon père
Si vous connaissez un créationniste
: offrez lui cet ouvrage. Il devrait mal le digérer ! Voilà
un livre assez ancien traduit en français par Vercors* et son
épouse Rita Barisse. The Evolution
Man, publié pour la première
fois en 1960 sous le titre What We Did to
Father peut être encore lu.
En l'espace d'une génération, par la
voix d'Ernest, nous est montrée l'évolution technique
de quelques millénaires le feu, naturel puis "fabriqué"
et ses usages de défense et de cuisine et l'évolution
culturelle du clan à la tribu, du rêve personnel à
la croyance en un "Autre monde". Le dessin, la domestication
des animaux se profilent aussi. Avec un bel humour anglais, nos frères
au tournant du néolithique, parlent avec nos mots et sont confrontés
à toutes les conséquences de leurs progrès. Lesquels
ne soulèvent pas toujours l'enthousiasme : le vieil oncle Vania
a pour slogan "back to the trees", tandis que le père
pense que toute découverte a une foule de potentialités.
Certains se sont plus à voir dans ce livre une sorte de plaidoyer
en faveur de la restriction de nos ambitions scientifiques (Hiroshima
n'est pas si loin en pleine période de guerre froide). Ce n'est
pas à exclure. Là-dessus peut-on jamais être assuré
d'être assez vigilant ?
Ce qui apparaît plus explicitement,
en référence à Freud dans Totem
et tabou. c'est l'invention du complexe paternel grâce à
la frustration provoquée par l'exogamie.
On touche alors du doigt la rupture instituée entre l'animal
et l'homme, le seul être naturellement devenu apte à la
culture. Animal voué à la responsabilité dès
lors que cesse "l'automaton" si harmonieux de la Nature...
et que les pères meurent nécessairement.
Gilles Herlédan
* On se souvient que Vercors a publié en 1952 Les
animaux dénaturés
|
| André
Lafon |
L'élève Gilles, Ausone |
| Romain
Gary |
La promesse de l'aube |
Jean
Giono
|
Les uvres romanesques
et particulièrement Naissance
de l'Odyssée, Solitude de la pitié et Le grand troupeau
|
|
|
Yanvalou pour Charlie
Actes-Sud 2009
(en créole le yanvalou est le " salut à la terre ")
Lyonel Trouillot est un auteur qui
compte, c'est un écrivain haïtien, né en 1956 qui vit
depuis toujours à Port-au-Prince, Haïti. Il est demeuré
fidèle à sa terre de douleur. L'écriture en est "
hachée menue " comme pour mieux dire les vies hachées
d'un monde perdu, si loin des modèles imaginés. Rien pour
autant des mines apitoyées. Le texte du livre est nerveux, alerte,
vigoureux, presque léger.
C'est le récit d'un jeune provincial devenu avocat dans la grande
ville, bon connaisseur désormais des rouages d'une société
parfois cynique (lui travaille dans le cabinet " Bayard "),
souvent tourmentée, parfaitement structurée et catégorisée.
Nous vivons d'emblée avec les yeux et le cur de Mathurin
D. Saint-Fort, jeune avocat brillant qui en aurait oublié ses lointaines
origines paysannes ; le voilà adossé à ses collègues,
Elizabeth, la future commerciale, aux dents longues, et Francine qui lorgne
du côté de l'humanitaire. " C'est aussi un bon filon
pour la politique ".
Portrait sans nuance d'un monde sans foi ni loi si ce n'est celle de l'argent-roi.
Plus pourri que moi, tu meurs. C'est dans cette vie, rangée tout
de même, que survient sans crier gare en la figure de Charlie, l'enfant
des rues, un autre nom de Mathurin D. Saint Fort ; le voilà en
" Dieutort " ce qui le ramène à cette terre des
mornes ou plutôt des bidonvilles de son enfance. Charlie a été
recueilli par le Père Edmond à qui sa mère l'a déposé
autrefois. Mais parce que avec de amis de l'orphelinat qui comme lui rêve
aux étoiles, ils se sont fait la belle et ont donné des
coups - le Père Edmond, les vire de son orphelinat en lui laissant
à lui, la seule adresse de Dieutort. Charlie débarque chez
Dieutort, alias Mathurin D. Saint-Fort, avec sa gouaille des rues et son
sens de la vérité des êtres. Et voilà notre
homme obligé à accompagner Charlie sur la route de l'errance.
Nous rentrons dans le gang, les amitiés : belles ou louches, les
relations, les coups, le misère ordinaire. Il y aura mort d'homme.
Des amis inséparables qui s'entretuent. Charlie en fait les frais,
tué par Nathanaël parce que lui rêve trop, se laisse
embarquer par les yeux d'un rêve trop grand qui se joue de vous.
Misère ordinaire, parcours sordide et humanité si touchante.
C'est un texte sur la fraternité des pauvres. Un texte comme un
chant de souffrance et d'amour pour une terre des possibles, sa terre
de souffrance et sa terre à bonheur.
C'est à lire la rage au cur comme un appel à vous
lever ou à entendre au-dedans de soi les cris des Charlie de la
souffrance ordinaire. Beau texte d'humanité.
J.T.
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| Louis
Guilloux |
Le sang noir |
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Le livre autobiographique de Hervé
Hamon, le dernier livre d'un briochin de race, un vrai fils de Louis Guilloux,
de Georges Palente et d'Armand Robin. Il raconte dans Toute la ville va
vers la mer - mot du poète belge Verhaeren - son parcours de gosse
de ville, d'un Saint Brieuc d'hier, voire d'avant-hier à l'arrivée
de la guerre ; Hervé est un fils prolétaire d'une ville
facilement ouvrière et socialiste, il rencontre d'ailleurs Louis
Guilloux en largement aîné. Où l'on entend le jeune
Hervé se faufiler dans l'ascenseur social, pour, de lycée
en prépa, rejoindre la Sorbonne et bientôt le monde de l'édition
et de l'écriture, après un détour par l'enseignement.
Besoin de ne pas s'installer trop longtemps. Du sel et de la mer dans
les veines, Hervé Hamon est l'écrivain prolixe d'une uvre
de sociologie sur la gauche parisienne, l'Algérie, les profs..;
Belle plume nerveuse et attachement sensible aux causes souvent difficiles.
Mais on l'entend aussi réagir en provincial au parisianisme et
à l'élitisme bourgeois. Lui, demeure ce breton déraciné
qui a besoin de retrouver le sol. Hervé Hamon n'a rien d'un gavroche
mais il est rare je crois de trouver sous une plume célèbre
désormais un hymne à cette Bretagne qui loin de s'enclore
dans le passé ne cesse de s'ouvrir au plus universel. Hervé
Hamon est un vrai fils de Saint Brieuc, la ville toujours ouvrière
et prête à se lever pour la justice.
J.T.
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" Le monde nous gratifie de
peu de chose à présent, il semble n'être que vacarme
et angoisse; cependant l'herbe et les arbres continuent de pousser. Et
même si un jour la terre entière est recouverte de blocs
de béton, le grand ballet des nuages se poursuivra dans le ciel;
ici et là des hommes continueront d'ouvrir grâce à
leur art la porte d'accès au divin. "
Entre autres textes regroupés par l'éditeur pour constituer
un éloge de la vieillesse, ce bref extrait du sage Hermann Hesse
à l'âme d'enfant.
Et aussi : relire " Lachapelle rose avec son petit auvent "
dans Description d'un Paysage* où l'auteur lors de ses promenades
quotidiennes en montagne prétexte le lieu pour une déambulation
intérieure, " une géographie existentielle ".
J. Corti, coll. Les massicotés
Marie-Laure Jeanne
Herlédan
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Voilà un livre qui tient ses
promesses : il nous conduit à la découverte de l'univers
de Guillevic. Avec discrétion, Brigitte Le Treut, nous invite à
une longue promenade dans les terres et les espaces guilleviciens. On
oublierait presque sa présence à nos côtés
tandis que nous faisons nos découvertes et pourtant... elle nous
offre son considérable travail avec générosité.
Il lui aurait sans doute été bien plus facile de nous "expliquer"
Guillevic et, par le fait assez banal de la critique de
plus parler d'elle que du poète !
Par son retrait volontaire qui est une sorte d'éthique de l'écriture,
elle nous laisse entrer en tête-à-tête avec Guillevic,
en "coeur à choeur" avec son chant.
Certainement B. Le Treut sait-elle conduire son lecteur au point crucial
de l'uvre où il pourrait se montrer rétif, inquiet,
là où se révèle (p. 249) l'importance du vide
qui n'est "Pas seulement / le contraire de qui est. // Mais ce qui
donne / L'aspect, la façon d'être / À ce qui est."
selon les mots même du poète.(*)
En somme, c'est en parfaite congruence avec l'objet de son travail que
l'auteure a su "Adopter / Le rien qui loge / Dans ce qu'on aime"
(**).
On lui sait donc gré d'avoir
tenu, tout au long de son ouvrage, le parti pris d'une écriture
ouverte et respectueuse.
Gilles Herlédan
(*)
Motifs, p. 48
(**) Motifs, p.
51
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Des " Vies minuscules ",
une seule eût suffi, Pierre, le reste est par trop exposé,
mais l'abbé, oui, qui caresse les petits uraeus pour toucher du
bout du doigt l'éternité.
"I've immortal longings in me " dit Shakespeare entre les lèvres
de Cléopâtre.
Le Louis-René des Forêts a, là, présent de
roi et nous partageons à la table.
Saint-Pol-Roux convoqué pour les oiseaux que ses arbres s'échangent
aura croisé l'Armand Robin, des bois lui aussi, qui lui entend
même frotter leurs branches de joie. Bienheureux les simples dont
Thomas est le Prince.
Ce Bandy là est sûrement un troisième larron qui nous
fait lever les yeux.
C'est de corps et de sang, une écriture majuscule.
Marie-Laure Jeanne Herlédan
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Albert Cohen
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Oh ! vous frères humains,
Folio |
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"... qui oserait scier la
branche qui le porte ?..."
" c'est alors, fût-ce qu'une seconde, une minute au plus, Dorme
ne le saura jamais, qu'un grand vent fit trembler la forêt de ses
nerfs, ..."
" Désirez-vous l'éternité ?
- Quelqu'un la désire au fond de moi"
Le feu brûle déjà en dedans. Dans Les mots à
la gorge un seul suffit, crié du fond de l'âme, un non à
la Bonhoeffer. Le mot qui délivre dit Aragon ou celui qui enchaîne.
L'enchaîné va au supplice car la voix s'est frayé
un chemin, cela qui en lui fait vérité. Chemin de croix
qui mène dans l'espace infini, " à l'extrémité
de l'allée verte " vers le flamboiement, le feu sacré.
Ce livre a été l'objet d'une rencontre du 6 au 12 juillet
2009 à Mirmande, organisée par l'Association
des amis de Jean Sulivan
et aussi L'Exode, Le Plus petit
abîme... et tant d'autres titres de l'uvre de Jean Sulivan
Marie-Laure Jeanne
Herlédan
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Albert
Camus
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récits, nouvelles et essais |
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Margerite
Yourcenar : L'uvre
au noir |
| Primo
Levi |
Si c'est un homme,
La trêve, Le système périodique,La clef à molette,
Maintenant ou jamais, Conversations et entretiens, Robert Laffon, coll.
Bouquins |